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Technologie et politique Le grand chamboulement 2/2




Technologie et politique Le grand chamboulement 2/2
Appréhender l’impact
social des innovations


S’agissant des entreprises de technologie, nous pouvons comprendre qu’elles agacent, car leur mode de fonctionnement fait qu’elles sont plus agiles et vont plus vite que les Etats, attirent les talents et que leurs produits sont plébiscités par les citoyens. Mais, et même si ce n’est a priori ni leur rôle ni leur responsabilité, les entrepreneurs doivent s’efforcer de comprendre les enjeux exogènes liés à l’émergence et à la diffusion de leurs innovations (si utiles et efficientes soient-elles). Le plus efficace serait même d’essayer de les anticiper, car les entreprises de technologie découvrent que leur rôle d’acteurs du changement a pour corollaire une responsabilité indirecte sur tout un ensemble de sujets bouleversés du fait de leur action. Si elles ne choisissent pas d’être elles-mêmes force de proposition, les freins et réticences au développement des nouvelles technologies ne s’effaceront pas, et risqueront même de se multiplier. Il leur faut donc proposer des réponses concrètes aux multiples questionnements soulevés. Cela est très compliqué à comprendre, voire contre-intuitif, pour un entrepreneur guidé par des indicateurs uniquement rationnels, car ces freins émergent souvent pour des raisons très éloignées de la recherche de l’efficience (qui pourtant servirait l’intérêt général), mais qui apparaissent comme légitimes au regard d’intérêts particuliers et du temps d’adaptation requis par certaines transitions.
Les principales incompréhensions sont liées au mécanisme d’apprentissage empirique propre aux entreprises de technologies. Comme ce n’est qu’une fois un dysfonctionnement constaté, a posteriori, que des rectifications sont apportées, les crises ne doivent pas être perçues comme des menaces, mais comme des étapes nécessaires, porteuses d’améliorations. C’est totalement inhabituel pour le monde politico-administratif, voire pour l’opinion publique dans son ensemble, jusqu’alors rompus aux rapports d’études et analyses d’impact préliminaires à toute prise de décision. Cela peut expliquer certaines réactions de rejet et l’apparition de critiques radicales remettant en cause l’existence même de l’innovation (et de l’application pour smartphone qui la porte).
Les entreprises de technologie doivent donc prendre cet état de fait très au sérieux, or cela n’est pas du tout naturel pour elles. En matière de technologie, les points d’amélioration sont scrutés comme autant d’éléments à prendre en compte afin de modifier le fonctionnement de l’application ; ce schéma doit désormais s’appliquer aussi s’agissant de bouleversements sociétaux. C’est ce que l’on constate aujourd’hui quand Google ou Facebook décident d’agir pour lutter contre la diffusion de faux contenus sur les réseaux.
C’est aussi ce que fait Uber quand, forte de son succès de «créateur d’entrepreneurs », l’entreprise perfectionne sa technologie au bénéfice des chauffeurs qui l’utilisent, mais réalise aussi devoir travailler à améliorer globalement un sujet qui la dépasse : le statut des travailleurs indépendants. Parents pauvres de la protection sociale, délaissés depuis des années par les pouvoirs publics, les indépendants sont désormais sous le feu des projecteurs du fait de l’émergence des plateformes et leur condition est devenue un sujet central pour l’opinion publique (alors que bien peu se préoccupaient du sort des chauffeurs de taxis, pourtant eux aussi travailleurs indépendants depuis des années, ni du fait que le RSI dysfonctionnait). Pour Uber, il en va de son propre intérêt puisqu’un chauffeur qui tomberait malade et ne bénéficierait pas d’une couverture sociale satisfaisante ne tarderait par à délaisser ce métier pour un autre.
Entreprises et politiques doivent donc se comprendre afin de pouvoir se parler. Sans cela, chacun sera perdant, puisque les bienfaits de la technologie ne pourront pas être accessibles au plus grand nombre aussi vite que possible.

Mettre fin au climat
 anxiogène


En ces temps de crise mondiale et d’impact négatif de la mondialisation sur les classes moyennes occidentales, un certain nombre de responsables politiques ont tendance à diaboliser la mondialisation et le rôle de la technologie. Or, si la mondialisation des biens et des services est éminemment questionnable s’agissant de ce qui peut-être produit localement (nourriture, biens de consommation courants, énergie…), elle est en revanche logique s’agissant des entreprises de technologie. Puisqu’il s’agit de prestations immatérielles, la planète entière est d’office leur terrain de jeu. Et c’est là que le décalage entre entreprises et politiques est le plus flagrant : monde entier et immédiateté d’un côté, territoire circonscrit de l’autre. Démunis face à cet état de fait, incapables de construire aussi vite une mondialisation politique en parallèle d’une mondialisation économique accélérée par la technologie, les politiques sont confrontés (et doivent répondre !) à la défiance très importante de citoyens déboussolés. En tant que consommateurs, nous adoptons massivement des produits et services, que certains nous présentent pourtant comme in fine nuisibles pour le citoyen que nous sommes. En réaction, les politiques donnent des signes d’autorité, mais au final les citoyens ne sont pas dupes de la difficulté de la tâche. Sur la fiscalité des multinationales par exemple : les entreprises sont clouées au pilori, mais, pour signer un accord fiscal, il faut bien être deux. Et nombre d’Etats proposant ces arrangements se trouvent pourtant au cœur même de l’Europe, parmi ses membres fondateurs. La récente médiatisation du cas de l’accord fiscal entre l’Irlande et Apple est en cela emblématique. La Commission européenne dénonce l’accord en estimant qu’il s’agit là d’une «aide d’Etat» illégalement apportée à l’entreprise (donc juridiquement, c’est l’Etat qui serait fautif), mais l’Irlande elle-même ne veut pas récupérer l’argent, et médiatiquement, c’est Apple qui est blâmée… Compliqué pour les citoyens d’y comprendre quelque chose, et il est certain que cela ne les incite pas à accorder de la crédibilité au «système» actuel.
Afin que les citoyens puissent être convaincus des bienfaits de la technologie, il est donc urgent de cesser le déclinisme et d’arrêter d’être anxiogène. Cela est d’autant plus urgent que trop souvent, et encore plus en temps de crise, la peur peut se transformer en colère, et la colère en haine.
S’agissant de l’essor du travail indépendant tout d’abord. C’est une chance que de pouvoir travailler «à la demande» et ainsi organiser ses journées comme bon nous semble. Ce privilège jusqu’alors réservé aux professions libérales (avocats, médecins, etc.) est désormais accessible à un bien plus grand nombre de citoyens grâce à la technologie. Cela participe du mouvement actuel qui consiste à repenser son rapport au travail, comme c’est déjà le cas de nombreux jeunes. L’enjeu n’est donc pas de modifier le droit pour permettre de requalifier ces travailleurs en salariés, mais plutôt de construire de nouveaux droits dont pourraient bénéficier ces indépendants (santé, retraite, formation, etc.) et de clarifier la relation qui les lie aux applications qu’ils utilisent pour travailler, afin que ceux-ci puissent améliorer la situation de leurs «clients» entrepreneurs, sans voir ces améliorations potentiellement considérées comme constitutives d’un indice de salariat (statut que justement la majorité des travailleurs indépendants rejette).
S’agissant de la robotisation également : oui, la technologie libère l’homme de tâches ingrates, éreintantes, contraignantes. Plutôt que d’aller contre ce changement émancipateur, le rôle du politique devrait être de réfléchir aux façons de créer et maintenir du lien commun dans un monde technologisé. Que faire de ce nouveau temps libre disponible grâce aux machines ? Comment faire en sorte que ce temps utile rendu aux hommes soit valorisé sociétalement ? Comment faire évoluer la définition de la «valeur travail», afin d’accompagner l’essor de nouvelles formes de «travail d’intérêt social», non-créatrices de «valeur économique» au sens productiviste du terme, mais créatrices de lien social, et dont l’utilité sociale devra être reconnue ? Et comment capter et redistribuer une partie de la valeur désormais créée par des machines (et non des hommes) afin de financer ces nouvelles formes de «travail d’intérêt social», sans toutefois briser un mécanisme d’innovation requérant des investissements extrêmement coûteux en termes de recherches et d’innovations ? De même, la qualité intrinsèque du travail évolue. La technologie permet désormais de travailler quand bon nous semble, où bon nous semble, ce qui est propice à un meilleur épanouissement des travailleurs (de plus en plus de tâches peuvent être effectuées depuis chez soi, en régions…) et cela permet aussi à certains de mieux gérer l’équilibre vie privée / vie professionnelle (plus de temps pour voir ses enfants, adapter son agenda). Pour d’autres au contraire, cela peut être préjudiciable, car ils se retrouvent peu à peu envahis par leur téléphone et ordinateur portable, ce qui peut engendrer des phénomènes de burn-out. Il convient donc de ne pas rejeter ces avancées technologiques, mais d’en accompagner un usage raisonné, et de construire de nouveaux référents, tel le droit à la déconnexion par exemple.
En parallèle, afin de pouvoir être acceptées, les entreprises de technologie ne doivent pas considérer comme acquis le caractère positif de leurs innovations. Elles doivent comprendre que la vision purement rationnelle de l’ingénieur n’est pas celle du plus grand nombre des citoyens. Que l’émotionnel joue son rôle, exacerbé par la défiance et la peur de l’inconnu en temps de crise. Afin de convaincre les citoyens de faire confiance au progrès, les entreprises doivent aussi aider les responsables politiques, et pour cela comprendre leurs objectifs, leurs délais et leur façon de travailler. Ce n’est qu’en dialoguant que les doutes de chacun pourront être levés, que des hypothèses pourront être testées, et que des accords pourront être trouvés, respectant les intérêts de chacun, tout en bénéficiant à l’intérêt général.
Cette prise de conscience réciproque est aujourd’hui primordiale, afin de créer un lien sans caricatures (forcément réductrices et lacunaires) ni fascination béate, entre deux mondes qui se côtoient peu, ne se comprennent pas, voire se regardent avec défiance. Le temps des premiers regards est passé, il faut désormais lancer la conversation.
(Suite et fin)


 * Avocat français travaillant dans
le secteur des nouvelles technologies
Article publié en collaboration
avec la Fondation Jean-Jaurès

 

Par Grégoire Lesprit *
Mardi 4 Avril 2017

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