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Symbiose judéo-musulmane à Marrakech

L'édifiante expérience d'Elias Canetti





Symbiose judéo-musulmane à Marrakech
I l s’agit des expériences de l’écrivain Elias Canetti (Prix Nobel de littérature, 1981) en tant que Juif à Marrakech. Son origine remonte à une famille juive d’Andalousie qui a dû quitter sa patrie espagnole à cause du règne de la terreur instaurée par l’inquisition. Il écrivait en allemand, mais sa langue maternelle était le ladino, le judéo-espagnol, parlé encore aujourd’hui par un certain nombre de Juifs sépharades. Sa famille avait trouvé refuge en terre d’Islam, à Roustchouk (aujourd’hui : Roussé, Bulgarie), qui appartenait à l’époque à l’Empire ottoman. Il a grandi surtout à Vienne et a dû fuir l’Autriche en 1938 juste avant le déferlement des Nazis sur ce pays. Depuis, il a vécu en exil à Londres. 

Dans la mémoire collective des Sépharades, cette tragédie joue un rôle important. Ceci d’autant plus qu’elle a trouvé un dénouement heureux. Cette histoire prend sous la plume d’Elias Canetti l’aura d’un mythe fondateur : «J’avais toujours l’impression de venir de Turquie, mon grand-père avait grandi là-bas et mon père y était né. Dans ma ville natale, il y avait beaucoup de Turcs ; tout le monde, à la maison, comprenait et parlait leur langue. Je ne l’avais pas réellement apprise étant enfant : cependant, je l’entendais souvent parler et je connaissais quelques mots turcs qu’on avait intégrés dans notre espagnol et j’étais, dans la plupart des cas, tout à fait conscient de leur origine. A cela s’ajoutaient les histoires qu’on se racontait depuis les premières générations : comment le sultan turc nous avait invités à venir chez lui quand on avait été chassés d’Espagne et le fait que les Turcs nous avaient toujours bien traités.

A la lecture des premiers mots du Schatzkästlein, je me sentais vibrer de tout mon être ; tout ce que les autres pouvaient prendre pour des contes exotiques m’était tellement familier que j’avais l’impression qu’il venait de mon pays natal». Et c’est grâce à son voyage à Marrakech en 1954 qu’il revoit dans le Mellah d’autres Sépharades qui ont fui l’Espagne et qui ont trouvé refuge dans une autre terre d’Islam, au Maroc où ils vivent en paix et en sécurité. Il découvre leur vie tout à fait autonome avec leur juridiction propre, leur culture, leurs écoles et leurs synagogues. Le livre personnel qu’il a écrit à l’issue de ce voyage, «Les Voix de Marrakech», a été décisif dans son parcours littéraire. C’est là qu’il a décelé finalement son style autobiographique qui lui a permis de se hisser au niveau de la littérature mondiale grâce à ses romans sur son origine, sa jeunesse et son parcours interculturel.

«Les Voix de Marrakech» nous permettent de saisir cet antagonisme terrible entre la culture occidentale d’un côté avec ses pogromes, son inquisition, son antisémitisme et son national-socialisme et les cultures d’Islam de l’autre, qui, beaucoup plus tolérantes, avaient souvent offert des terres d’asile aux Juifs persécutés à travers le monde. Les passages déterminants des «Voix de Marrakech» qui relient la situation concrète de l’exil sous les conditions du national-socialisme et la menace de l’extermination collective dans le cadre du programme de la «solution finale» (Endlösung der Judenfrage) au questionnement de l’identité se trouvent dans le chapitre «Les appels des aveugles» qui rappelle à l’auteur d’une manière brutale la localité de Blindenmarkt, mot qui veut dire littéralement «Marché des aveugles». «Le nom me frappa comme un coup de fouet et ne m’a jamais quitté depuis lors», raconte-t-il. Blindenmarkt est le nom d’un village qui se trouve dans la banlieue de Vienne et dont Canetti, qui a grandi et fait ses études dans cette ville, qu’il connaissait et affectionnait très bien par ailleurs, ignorait tout de son existence. Juste avant d’entreprendre son voyage au Maroc, Canetti est retourné, après quinze années d’exil forcé, pour quelques jours à Vienne où il a dû faire cette terrible découverte. En passant par Blindenmarkt, il a certainement dû penser aux masses aveugles en Autriche, qui, lors de «l’Anschluss», ont acclamé Hitler avec ferveur. Alors que les masses autrichiennes, aveuglées par la haine, se sont lancées dans le sillage d’Adolf Hitler, Canetti découvre que les aveugles de Marrakech font preuve d’une lucidité et d’une clairvoyance exemplaires. Tandis que les premiers ont succombé à l’hystérie de masse provoquée par la propagande fasciste et ont perdu toute clairvoyance devant les mises en scène grandioses du national-socialisme, les aveugles de la «ville rouge» parviennent à trouver tout seuls le droit chemin. En fait, ils voient, bien qu’ils aient perdu la vue depuis longtemps. Pendant que les aveugles de Marrakech ont un esprit tout à fait perspicace, les masses hypnotisées de Vienne restent aveugles bien qu’elles soient biologiquement en mesure de voir.

Lui, qui a travaillé pendant des décenniessur la problématique des masses,souvent idéologiquement aveugles, a eu pour la première fois de sa vie, lors de son voyage au Maroc, l’occasion de faire la connaissance de masses tout à fait paisibles. Ces masses-là qui ne nourrissent pas de noirs desseins, ont exercé sur lui une influence puissante: «Mais il restait le mot ‘Allah’. Je ne pouvais pas le contourner. Grâce à lui, j’étais équipé pour la part de mon expérience la plus riche, la plus émouvante et la plus durable, pour les aveugles». Il ne faut pas croire, qu’une fois rentré en Angleterre, Elias Canetti a oublié le Maroc. Son expérience à Marrakech était tellement profonde que les images, les voix et les sensations du Maroc l’ont marqué pour toujours. S’il en fallait une preuve, c’est la transformation définitive de son style littéraire qui l’a propulsé au sommet de la littérature universelle. Plus intéressant encore est le fait qu’il ne publie les carnets de son voyage au Maroc sous le titre des «Voix de Marrakech» qu’en 1968, c’est-à-dire plus de 14 ans après la découverte de ses compatriotes sépharades et de cette unique symbiose judéomusulmane dans la ville ocre.

Même après ce voyage, alors qu’il se trouvait déjà pendant longtemps à Londres, juste au pied de Big-Ben, à la merci des intempéries de la Manche et du ciel quasiment brumeux de l’Angleterre, il n’a pu oublier le Maroc : «Depuis que je suis revenu du Maroc, je me suis assis dans un coin de ma chambre les yeux fermés et les jambes repliées sur moi et j’ai essayé, durant une demi-heure, de répéter à la vitesse exacte et avec la même force ‘Allah ! Allah ! Allah !’. J’ai tenté d’imaginer que je le répétais toute une journée et que je continuais une bonne partie de la nuit ; que je recommençais après un bref sommeil et que cela se perpétuait des jours, des semaines, des mois et des années durant, que je devenais vieux et plus vieux encore et vivais ainsi et que je me cramponnais à cette vie». Inoubliable donc cette posture où il a fait preuve d’une imagination extraordinaire et d’une sensibilité altéritaire subtile pour se tourner souvent vers Allah, alors qu’il était loin du muezzin de la mosquée de la Koutoubia, du soleil du Sud marocain et des sommets enneigés du HautAtlas !

Grâce à son livre sur «Les Voix de Marrakech», il a pu ériger un monument poétique à la mémoire de cette symbiose judéo-musulmane extraordinaire qui est enracinée depuis des siècles dans la culture marocaine et dont on trouve encore des traces vivantes à travers le Royaume. Le Prix Nobel de littérature décerné à Elias Canetti en 1981 est venu couronner l’inscription de cette symbiose dansle patrimoine poétique mondial de l’humanité.

Par Fawzi Boubia.

Symbiose judéo-musulmane à Marrakech
Fawzi Boubia, spécialiste des relations Orient-Occident, est également l’auteur d’un roman écrit en allemand dans lequel il confronte l’antisémitisme et le nazisme avec la tradition de tolérance qu’a connu l’Islam. Ce roman, «Heidelberg-Marrakesch, einfach» (Kinzelbach, Mainz, 1996), a été publié également en arabe en Autriche et en français au Maroc : Al-Kitab al-Gharbi li al-Mu’allif al-Charqui, Roman, Lit-Verlag, Wien, 2004 (édition bilingue allemand-français) Hégire en Occident, Roman, Editions Marsam, Rabat, 2012.
 

Libé
Dimanche 3 Janvier 2021

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