Roland Dumas : Tant qu’il n’y aura pas de solution convenable pour le problème palestinien, la paix ne reviendra pas dans la région


Youssef lahlali
Vendredi 5 Juillet 2024

Roland Dumas, résistant, avocat et homme politique français, est décédé le 3 juillet 2024 à l’âge de 101 ans. Né à Limoges en 1922, il a mené une vie fascinante, naviguant entre résistance, plaidoiries, et politique. Son père, Georges, membre de la Résistance, a été fusillé par les Allemands en 1944.
Roland s’est engagé lui-même dans la Résistance et a reçu des décorations pour son courage. Après des études de droit à Paris, il est devenu un avocat renommé, plaidant dans des affaires historiques. Il a également été l’avocat de François Mitterrand, avec qui il a entretenu une amitié indéfectible pendant cinquante ans.
Dumas a occupé des postes ministériels et a présidé le Conseil constitutionnel.
Son parcours : avocat - journaliste - ministre des Affaires européennes, porte-parole du gouvernement (1981-1983) - ministre des Relations extérieures (1984-1986) - président de la Commission des affaires étrangères à l'Assemblée nationale (1986-1987) - ministre d'Etat, ministre des Affaires étrangères (1988-1993), président du Conseil constitutionnel de 1995 jusqu’à 2000.
C’était un proche de Mitterrand et du monde arabe, avec des positions politiques très lucides sur la situation de la région. Récemment, il n’a pas hésité à demander au président français des négociations directes avec le Hamas puisqu’il a été élu démocratiquement.
A plus de 80 ans, Roland Dumas travaille dans son bureau d’avocat, reçoit, demande des nouvelles de l’USFP. Ci-dessous nous republions un entretien accordé par Roland Dumas à Libé en septembre 2006 :


Libé : Comment évaluez-vous l’agression israélienne contre le Liban?

Roland Dumas : Je la trouve excessive, démesurée et injustifiée. Un sentiment partagé par beaucoup de pays, d’observateurs et  de responsables politiques. Le prétexte évoqué de récupérer 3 soldats israéliens n’a pas été couronné de succès et en fin de compte le bilan est la mise à sac d’un pays souverain et indépendant. Cette agression a engendré une situation internationale explosive. Je ne considère pas que la décision prise par les Nations unies est de nature à apporter un apaisement dans la région. En effet, on ne peut pas séparer le problème israélo-libanais de ce qui se passe au Moyen-Orient. Je constate qu’un cessez-le-feu est intervenu et une force de l’ONU  est en train de se mettre en place, rien n’a été évoqué et dit sur le problème palestinien. On ne peut pas continuer de nier cette situation. Tant qu’il n’y aura pas de solution convenable pour le problème palestinien, la paix ne reviendra pas dans la région. Plus elle tarde à venir, plus  la situation deviendra compliquée.

Vu l’ampleur de cette agression, pensez-vous que c’est encouragé par les Américains?

Je crois que les Américains ont une grande part de responsabilité dans tout cela. Ils ne peuvent pas ne pas donner leur accord à cette solution militaire compte tenu  des liens très étroits qui existent entre Israël et le gouvernement de Washington. Du reste, différentes déclarations du gouvernement israélien ont fait nettement allusion à cette caution. Par ailleurs, à plusieurs reprises, le président Bush a justifié cette agression avec cette formule passe-partout : Israël a le droit de se défendre. Il n’y a pas de doute sur la collusion et la responsabilité des Etats-Unis.

Cela voudrait-il dire que l’option militaire choisie par l’actuelle administration américaine a échoué dans la région?

La politique israélo-américaine est une politique de soumission et de force, l’expérience montre que cela n’aboutit pas. On l’a vu en Irak en état de guerre civile, on l’a vu avec les Palestiniens malgré le blocus intégral, malgré les actions quotidiennes dans la bande de Gaza et ailleurs, malgré les manquements graves des Nations unies. La violence n’apporte aucun résultat positif. Au point qu’aujourd’hui la situation est pire qu’avant les événements. Dernier argument, pour la première fois dans l’histoire du Proche-Orient, une force s’est constituée, le Hezbollah, qui a tenu tête et qui a mis en échec la puissante armée israélienne. On ne peut pas dire que la force a donné des résultats positifs, c’est le contraire.

Comment expliquez-vous l’hésitation de la France d’aller au Liban?

La France est très attachée au Liban. J’ai moi-même conduit  une politique de soutien à l’Etat libanais, au point de me heurter à la politique américaine dans la région. J’ai été à l’origine des accords de Taif, qui ont apporté un certain apaisement. La volonté traditionnelle de la France est du côté du Liban. Mais en même temps, la France se souvient des inconvénients  des années 82 et de l’affaire du Drakar. Elle demande justement des garanties et des précisions. Ces demandes légitimes de la part du gouvernement français ont été exploitées par le gouvernement de Washington et les Nations unies pour faire durer les négociations et permettre à l’armée israélienne d’aller où elle désirait.

Même aujourd’hui la situation n’est pas claire. Pour les Israéliens, le rôle de la FINUL est de désarmer le Hezbollah, mais les Nations unies disent que ce n’est pas leur rôle?

Leur rôle est de maintenir la paix et le problème de désarmement du Hezbollah, qui est partie prenante dans la structure de l’Etat libanais, appartient à l’Etat libanais. On  est obligé de constater que le Hezbollah a une mission politique et militaire importante au sein du Liban. Il n’appartient pas à un pays étranger d’intervenir dans les affaires d’un pays souverain. Le Hezbollah n’est plus une milice au Liban. On voit bien qu’il est partie prenante dans la vie politique libanaise, dans le gouvernement, dans les organisations qui assistent les victimes de la guerre. Il  joue un rôle éminent. La preuve :  le général Aoun a dit à la télévision récemment qu’il a passé un accord avec ce parti qui est une réelle force politique au Liban. C’est une force avec laquelle il faut compter et traiter.

Comment va évoluer la solidarité dans la région?

Certaines solidarités entre les pays de la région me paraissent tout à fait normales. Après tout, il y a une solidarité de toutes les communautés juives du monde avec Israël. D’autre part, les populations arabes et musulmanes se sentent sans cesse menacées par Israël. L’expérience montre que ce  ne sont pas des peurs vaines. Il y a les Palestiniens, l’Irak, le Liban , il y a des menaces sur l’Iran. Tous ceux qui sont autour d’Israël ont des raisons de s’inquiéter. Personnellement je pense que l’Iran a raison de penser à sauvegarder sa sécurité.

Tout le monde constate le grand échec des Américains en Irak. Condolezza Rice a parlé récemment du nouveau Moyen-Orient. Pensez-vous qu’il s’agit d’un changement de la politique américaine dans la région appelée avant le grand Moyen-Orient?

Elle parle d’un Moyen-Orient nouveau, mais ce n’est pas nouveau. Depuis la première offensive contre l’Irak, l’idée développée par Washington et le Pentagone était de modifier la carte du Moyen-Orient, c'est-à-dire de la façonner à l’image des démocraties occidentales, en particulier la démocratie américaine. Je continue à penser que c’est une erreur politique majeure. On ne peut pas imposer à toute une région du monde qui a ses  habitudes, sa langue, ses mœurs, sa politique, une image toute faite qui serait  importée d’un autre continent.

Mais malgré cet échec, l’administration actuelle continue sur  la même voix?

L’administration américaine ne va pas changer d’avis à quelques mois des élections. Quand on connaît la puissance d’Israël en Amérique et le rôle du lobby juif américain, on ne doit pas être surpris que la  perspective des élections favorise un changement. Je pense que jusqu’aux élections américaines, les choses ne changeront pas dans le sens qu’on peut souhaiter.

Comment évaluez-vous les discussions sur le programme  nucléaire iranien?

C’est un dossier compliqué et complexe, je pense que l’Iran a de bons atouts. D’abord le droit, il a signé le traité de non-prolifération des armes  nucléaires et il a l’appui de deux grandes puissances : la Russie et la Chine. Il a des moyens de rétention, c’est un pays puissant, qui a des sources pétrolières importantes et d’autre part,  il s’adosse à toute la communauté musulmane faisant taire les querelles de jadis entre sunnite et chiite. Je crois que ce ne sera pas une partie de plaisir pour les Américains.

Les Européens sont aussi impliqués dans ce dossier

Maintenant, les Européens commencent à réfléchir comme la France pour prendre leurs distances, d’autres sont en train de le faire. De nombreuses personnalités sur le plan international ont joué un rôle dans la diplomatie. Elles  commencent à oser s’exprimer sur le comportement d’Israël et à mettre en doute son honnêteté quand il prétend vouloir la paix.

A votre avis, comme juriste et diplomate, les Iraniens  ont-ils le droit de posséder des armes  nucléaires?

Pas dans le domaine du droit puisqu’ils ont signé le traité de non-prolifération, mais politiquement ils ont le droit de veiller à leur sécurité. Dans la région il y a un pays superpuissant, Israël, qui étale sa surpuissance et qui menace les uns et les autres; on a entendu des déclarations d’un responsable israélien qui dit que si les Américains ne font rien dans le dossier iranien, Israël est capable de le faire seul. C’est intimidant et inquiétant. A partir de là, l’Iran a des raisons. Je  fais observer que l’Iran jusqu’à présent ne demande pas le droit à la bombe. Jusqu’à preuve du contraire, il demande le droit de poursuivre ses   recherches et son travail pour l’atome pacifique. Il faut prendre l’Iran au mot, faire en sorte de vérifier très en détail ce qui se fait là-bas, s’il n’y a pas un dérapage vers l’atome militaire.

Propos recueillis par Youssef lahlali
lahlaly@yahoo.fr


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