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Remettre l’OTAN sur les rails





La nomination de Lloyd Austin au poste de secrétaire de la Défense par le président américain élu Joe Biden, qui fait ainsi le choix d’un ancien général quatre étoiles depuis peu à la retraite, constitue un nouveau signal encourageant, celui d’une Amérique qui a retrouvé la raison et qui, après le 20 janvier prochain, ne cherchera plus à punir ses alliés tout en récompensant ses ennemis.

Pour exposer pleinement ce changement au monde, et dès sa prise de fonctions, il serait désormais souhaitable que Biden annule l’ordre donné par le président Donald Trump au mois de juillet, consistant à rapatrier d’Allemagne 12.000 soldats américains. Sans que cela ne coûte un centime aux Etats-Unis, Biden se désolidariserait ainsi de l’isolationnisme cher à Trump, et mettrait un frein à la stratégie du président russe Vladimir Poutine consistant à diviser pour mieux régner en Europe. L’annulation du retrait des troupes soutiendrait également l’OTAN, l’Allemagne et la chancelière Angela Merkel – dont le potentiel successeur sera choisi mi-janvier – dans leur combat contre Poutine et les populistes nationaux détracteurs de l’Occident.

Trump a prétendu vouloir procéder à ce retrait de troupes américaines parce que l’Allemagne aurait trompé l’alliance de l’OTAN concernant sa contribution financière à la défense, obligeant ainsi l’Amérique à compenser le manque. C’est tout à fait absurde, et je le conteste avec d’autant plus de certitude que j’ai moi-même dénoncé autrefois l’insuffisance de la contribution allemande.

Pendant des décennies, les présidents républicains et démocrates ne se sont jamais offusqués que les EtatsUnis dépensent beaucoup plus que l’Allemagne dans l’OTAN. J’ai considéré à une certaine période qu’ils auraient dû s’en offusquer, et c’est pourquoi j’ai écrit en 1986 How NATO Weakens the West, qui traite de l’Allemagne et de son comportement de passager clandestin en matière de défense. J’étais si persuadé de ma thèse que j’ai également publié dans le Wall Street Journal un article intitulé «Il est temps de transformer l’Alliance atlantique».

Mais jamais je n’aurais cru que Trump userait de mon raisonnement stratégique, désormais ancien, pour démolir la solidarité de l’OTAN et renforcer Poutine. Certes, l’Allemagne ne dépense sans doute pas assez pour la défense ; c’est ce que pensent clairement les Français. Pour autant, l’affirmation selon laquelle l’Allemagne tromperait les Etats-Unis en contribuant trop peu à la défense n’est qu’une absurdité de plus pour dissimuler la détermination de Trump à récompenser Poutine tout en réprimandant Merkel. Poutine souhaitait depuis longtemps une présence militaire américaine moindre en Europe, et il a trouvé en Trump un président américain disposé à collaborer avec lui.

Ma propre réflexion concernant l’OTAN et la contribution allemande s’y rattachant a commencé à évoluer peu après la parution de mon livre. Pendant sa promotion, j’ai débattu avec Lawrence Eagleburger, qui a par la suite été secrétaire d’Etat sous la présidence de George H.W. Bush, et j’ai rencontré de nombreux et très sérieux responsables militaires bien informés. J’ai alors compris que ce qui comptait le plus pour les Etats-Unis – et encore aujourd’hui – c’était le contrôle sur la structure et l’objet de la défense européenne, bien davantage que les coûts. Le «deal» transatlantique conclu après la guerre froide était le suivant, selon la plupart des experts militaires américains : l’Amérique paierait la majeure partie des dépenses de l’OTAN, et conserverait en échange le leadership sur la défense européenne.

En réalité, j’ai abandonné l’expression «les Allemands nous prennent pour des pigeons», liée à mon souhait d’une alliance transatlantique efficace, lorsque je me suis affranchi de ce populisme conservateur qui avait influencé ma pensée initiale. Par ailleurs, plusieurs preuves dans les années 1980 démontrent que les experts militaires détracteurs de mon livre avaient raison.

Les disputes transatlantiques de l’époque ne concernaient pas les dépenses, mais plutôt des questions telles que l’installation de missiles Pershing II en Allemagne de l’Ouest pour contrer les missiles balistiques de l’Union soviétique. Compte tenu de leur histoire difficile et d’un fort mouvement pacifiste, les Allemands de l’Ouest hésitaient beaucoup sur cette question. Après de nombreuses tergiversations, et grâce au solide leadership du chancelier social-démocrate Helmut Schmidt puis de son successeur à la CDU Helmut Kohl, l’Allemagne de l’Ouest installera finalement les missiles Pershing II en 1983. Ces missiles serviront d’ailleurs très bien leur objectif : l’OTAN en usera comme d’une monnaie d’échange en 1987 dans le cadre du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) avec l’Union soviétique, un accord phare dans le désamorçage de la menace nucléaire. Les Pershing II seront par la suite détruits, et la rumeur dit que certains des matériaux résiduels auraient fini en stylos à bille à la bibliothèque présidentielle Ronald Reagan, qui les aurait donnés en cadeau.

Même si Trump n’a pas réussi à faire de la contribution allemande aux dépenses de défense une question politique majeure aux Etats-Unis, le sujet est devenu polémique en Europe. Dans un récent entretien pour le magazine Le Grand Continent, le président français Emmanuel Macron – fervent partisan d’une plus grande souveraineté européenne en matière de défense – a vivement critiqué la ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, qui avait publié dans Politico un article intitulé «L’Europe a encore besoin de l’Amérique». L’Europe aurait moins besoin de l’Amérique, a sous-entendu Macron, si l’Allemagne revoyait à la hausse ses dépenses en matière de défense. Ce n’est jamais bon pour l’OTAN, ni pour l’unité de l’UE, que les deux plus importants membres de l’Union soient en désaccord sur le rôle de l’Amérique en Europe. L’alliance occidentale a certes besoin d’une garantie américaine de sécurité pour l’Allemagne et d’autres pays européens, mais pas au prix d’une scission franco-allemande, qui constituerait une offrande de plus pour Poutine.

La France et l’Allemagne doivent réduire leur fracture actuelle en matière de défense, et l’Amérique maintenir sa garantie de sécurité pour l’Europe. Le continent a besoin de soldats américains sur le terrain, pas seulement en Allemagne mais également dans les pays baltes. L’une des issues à cette problématique pourrait consister pour l’Allemagne à contribuer davantage aux budgets de la défense européenne, ce qui apporterait le degré d’indépendance souhaité par la France, tout en conservant les troupes américaines de son choix.

Biden pourrait amorcer ce processus de réconciliation entre la France et l’Allemagne – et plus important encore entre les Etats-Unis et leurs partenaires de l’OTAN – en annulant le retrait militaire prévu par Trump. Il pourrait ensuite exploiter le levier qui en résulterait, ainsi que ses connaissances personnelles (Biden ayant assisté à la Conférence annuelle de Munich sur la sécurité depuis des décennies, et connaissant presque tous les principaux responsables de la politique étrangère allemande), pour convaincre l’Allemagne d’investir davantage dans la défense européenne. L’objectif majeur d’un tel engagement consisterait non pas à apaiser l’Amérique, mais plutôt à encourager Macron, ami sincère de l’Allemagne.

Melvyn Krauss
Chercheur principal à l’établissement Hoover de l’université de Stanford.

Libé
Vendredi 11 Décembre 2020

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