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Régis Debray et l’Europe




Il paraît que l’utopie européenne n’enchante plus les esprits. Ce désenchantement a été réaffirmé après le Brexit et la montée de la contestation du pouvoir des technocrates et du « libéralisme dictatorial ».L’idéal européen cesse apparemment de nourrir les espérances collectives et d’émouvoir les intellectuels et les citoyens des pays membres de l’Union européenne. L’âme érasmienne n’enchante plus les esprits, après l’essor des populismes, la montée des pouvoirs illibéraux et le surgissement du souverainisme.
Régis Debray éclaircit les racines du malaise européen dans son tract « l’Europe fantôme » .Tandis que Michel Leiris sonde la part sombre de la présence  européenne en Afrique  dans « L’Afrique fantôme », Régis Debray dépeint le délitement politique et le désarroi culturel de l’Europe dans « L’Europe fantôme » . Si l’Europe moderne tentait d’« apporter « les lumières de la civilisation aux colonies africaines, l’Europe post -moderne se retire de la scène historique, et se voue à l’atlantisme et à l’américanisme.
L’idéal européen consistait, selon Debray, à changer la donne via  la prospérité, l’instauration de la paix, la confirmation de la fraternité des peuples, le règlement des conflits par les conférences et la promotion des  droits de l’Homme.
Pour faire l’Europe, écrit Debray, il faut trois choses, d’abord un ennemi, l’Europe s’est construite au départ contre Staline, elle a voulu faire bloc, contre un bloc, des frontières, et une transcendance, c’est-à-dire un idéal partagé .Sur ces trois points, on peut voir un délitement.
L’Europe avait deux piliers : la social-démocratie et la démocratie chrétienne. L’alliance des deux piliers a assuré, en fait, la construction de l’Union européenne. Ces deux piliers se sont effondrés, après le démantèlement du bloc communiste et l’étiolement des messianismes politiques modernes (Le communisme, le socialisme, le nationalisme …).
 Force est de constater qu’au-delà de l’idéal, de l’utopie, chaque pays est animé par ses intérêts politiques et stratégiques au moment du lancement de la construction européenne. Ainsi, la France s’est engagée dans cette construction pour sauver son agriculture et élargir les zones de son influence après l’émancipation de l’Algérie en 1962.
Le surgissement des intérêts nationaux lors du lancement du projet européen, n’abolit point les visées stratégiques déterminées par les pères fondateurs de l’Union européenne. Debray constate que la stratégie amorcée par Jean Monnet et Robert Schuman, a fortement renforcé l’apolitisme voire l’antipolitisme et le délitement politique de l’Europe. Il est certain que le lancement d’une Europe économique a contribué à l’éclipse politique du Vieux Continent.
En écartant la politique en faveur de l’économie, de la finance,  l’Europe  a versé dans un économisme réducteur et béat. Du coup, l’homo oeconomicus devient l’icône adulée d’une Europe submergée par la logique marchande.
L’homo politicus a été écarté en faveur de l’homo oeconomicus. Or il est impossible de fonder, selon Debray, une communauté transnationale  solide uniquement  sur l’économie, ou sur la circulation des capitaux et la monnaie unique. La marginalisation systématique du citoyen et la consécration du consommateur trahissent effectivement l’illusion fondamentale de l’Europe, à savoir le primat de la finance et des échanges marchands.
En fait, la fondation d’une communauté consistante exige un imaginaire, une mémoire commune, des perspectives en commun. Faute de souvenirs partagés, d’expectatives, de figures représentatives partagées, il est impossible d’émouvoir les peuples, en mal d’alternatives, de significations imaginaires et d’utopies mobilisatrices. (L’Europe, écrit Debray,  n’ pas pris corps ; nous n’avons pas de sentiment d’appartenance, donc chacun reprend ses billes.)
Ce désenchantement généralisé nourrit, selon Debray, le régionalisme, le nationalisme exacerbé voire le tribalisme chez certaines franges des sociétés européennes.
A défaut d’autonomie, la civilisation européenne s’américanise et perd, en l’occurrence, son rayonnement international. Dès lors, le centre de civilisation d’antan perd sa singularité, sa vivacité intellectuelle, son élan créateur et son hégémonie et devient un satellite culturel du centre américain.
Une civilisation dominante, écrit Debray,  c’est celle qui unit, avec le plus d’intensité, une capacité d’absorption et une capacité d’émission .Absorber et diffuser .L’Europe n’est plus qu’une culture .Le laboratoire n’est plus chez nous.
Paul Valéry avait  savamment et pertinemment diagnostiqué l’état de l’ Europe entre les deux guerres mondiales. Ses analyses visionnaires annonçaient, selon Debray, l’éclipse civilisationnelle  imminente de l’Europe .
Dans le sillage de Valery, il met en exergue la débandade intellectuelle et morale d’une Europe en mal de transcendance, de perspectives. Il constate, d’ ailleurs, que la teneur sémantique et la portée symbolique de la bannière bleue sont méconnues par les députés européens. Il est paradoxal de remarquer que le drapeau bleu ciel procède, en réalité, de l’apocalypse de Saint Jean.
À la différence de l’homo oeconomicus américain, l’homo oeconomicus européen, manque de transcendance, de hauteur. Il est autonome spirituellement, et hétéronome politiquement, économiquement et financièrement.
Tandis que certains intellectuels de gauche et  de droite préconisent l’Europe des nations (Eric Zemmour,  Jean-Pierre Chevènement, Bruno Le Maire .. ),Debray préfère l’Europe des Etats-nations. L’Europe des nations va à contre-courant du processus civilisationnel des sociétés européennes depuis la Renaissance .Elle est, d’ après lui ,  autocentrée, égoïste et séparationiste.
Cette préférence est impérative d’autant que les Etats-nations  sont de plus en plus délégitimés, marginalisés et assujettis au diktat de la mondialisation-globalisation.
Les défis économiques, écologiques, technologiques de l’ère postmoderne, sont si graves que l’Europe technocratique est incapable de les affronter.
Aujourd’hui, l’Union européenne, écrit Debray,  est un anachronisme : trop petite pour les défis mondiaux, économique, écologique et autres, et trop grande, à 27, pour une quelconque cohérence. C’est devenu un carcan, non un tremplin.
Il est remarquable de constater que Debray  ne met pas en évidence  le défi identitaire et  civilisationnel, bien qu’il évoque le marasme culturel et identitaire  de l’Europe. (A force de vouloir accueillir toutes les identités, écrit-il, l’Europe n’a plus d’identité.)
Il est significatif qu’il met en avant le défi atlantiste et passe sous silence le défi migratoire et la crise identitaire sur lesquels se focalisent les analyses alarmantes des intellectuels conservateurs (Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, Philippe de Villiers, etc.).
D’ailleurs, l’Europe est, selon lui,  un espace  diversifié tant d’un point de vue religieux et culturel que d’un point de vue géographique et stratégique. Elle est  cathodique, protestante et orthodoxe sur le plan religieux et méditerranéenne, atlantique et balkanique sur le plan géographique. Il est normal que les cadres conceptuels, les normativités des peuples  soient diversifiés et que  les attentes politiques et les réactions géostratégiques des Etats soient différentes. C’est ce qui explique, par ailleurs, les positions politiques des pouvoirs non libéraux vis-à –vis du flux migratoire. Il fait aussi la distinction entre l’Europe de l’esprit, des Lumières, de Paul Valery, l’Europe de la collaboration et l’Europe de la monnaie.
Dépourvue de frontières localisées, d’histoire référentielle, de figures représentatives, l’Europe est devenue, d’ après lui,  un ectoplasme.
 Quoi qu’elle soit éclipsée par l’Europe technocratique, Debray à l’instar de Paul Valery opte pour l’Europe des Lumières.
 D’ailleurs il remarque que l’inculturation systématique facilite, l’américanisation des sociétés européennes. Dès lors, l’européanité se dissout dans l’occidentalité américanisée. Il est paradoxal de constater que  l’homo oeconomicus hors-sol nourrit de plus en plus la passion tribale et territoriale.
En tant qu’intellectuel «  nostalgique », il ne se contente pas de dépeindre le réel, il fait des propositions à même d’éclairer le sentier des «  mélancoliques actifs »
Ainsi, il croit qu’on doit contester l’Europe libérale, monétaire d’un point de vue de gauche qui défend le modèle social français et les droits socioéconomiques des ouvriers. Au fond, écrit Debray, je crois que l’Europe est un alibi pour la classe dominante française, un alibi pour cacher sa démission, pour détruire le modèle social français.
 Au lieu de consolider les acquis et les modèles sociaux mis en place après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe fragilise  les solidarités. Elle est, selon lui, le cheval de Troie de la mondialisation libérale.
Outre l’imposition de l’économisme, l’Europe connaît l’apolitisme et le règne du technocratisme.
A force d’imposer le pouvoir des technocrates, et les règles non votées, l’Europe devient technocratique, autoritaire, et antipopulaire.
Pour passer de l’économie, de la finance, de la logique marchande, à la politique, il est impératif de bâtir un imaginaire politique collectif .La recomposition de l’Europe sur la base de la citoyenneté et non sur la monnaie et la finance est impérative, d’ après lui, pour dépasser les déconvenues et les désappointements suscités par l’Europe libérale et postmoderne .

Par Brahim Azeroual Agadir
Jeudi 15 Août 2019

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