Quand la France choisit de redessiner sa relation avec l’Afrique


Youssef Lahlali
Jeudi 21 Mai 2026

Quand la France choisit de redessiner sa relation avec l’Afrique
Le choix de Nairobi pour accueillir le sommet franco-africain, tout comme le slogan retenu et l’accent mis sur l’investissement, n’étaient pas de simples détails protocolaires. Il s’agissait d’un message politique clair de l’Elysée : la France semble avoir pris conscience que sa relation traditionnelle avec l’Afrique est arrivée à la fin d’un cycle et que l’ancien modèle d’influence ne suffit plus à garantir sa présence sur le continent.

Au cours des dernières années, la France a subi un recul sans précédent en Afrique de l’Ouest et dans la région du Sahel. Son image s’est fortement dégradée, les sentiments hostiles à sa présence se sont multipliés, et Paris a fini par fermer plusieurs bases militaires historiques, tandis que de nombreuses entreprises françaises quittaient des pays autrefois considérés comme des zones d’influence privilégiées.

Même si la France a souvent expliqué cette situation par des campagnes de déstabilisation menées par des puissances concurrentes, notamment la Russie, la réalité révèle une crise plus profonde : celle d’un modèle de relations franco-africaines basé davantage sur l’influence politique et économique que sur un véritable partenariat équilibré.

C’est dans ce contexte que Paris a choisi de se tourner vers l’Afrique de l’Est, une région moins marquée par l’héritage colonial français et aujourd’hui l’une des zones les plus dynamiques du continent. Depuis Nairobi, devant plus de trente chefs d’Etat et de gouvernement, la France a tenté de présenter une nouvelle image d’elle-même sous le slogan : «L’Afrique en avant».

Dans ce cadre, le président français Emmanuel Macron a insisté sur le fait que les destins de l’Europe et de l’Afrique sont désormais liés. Selon lui, l’Afrique a davantage besoin d’investissements, de transfert de technologies et de confiance économique que d’aides publiques traditionnelles.

La présence massive de grandes entreprises et d’institutions financières internationales, notamment la Banque européenne et la Banque africaine de développement, n’avait rien d’anodin. Elle traduisait la volonté française de passer d’une logique d’influence militaire et politique à une logique de partenariat économique et d’investissement.

Dans le même esprit, le président kényan William Ruto a affirmé que l’Afrique dispose aujourd’hui d’un potentiel immense, mais qu’elle a besoin de la confiance des investisseurs internationaux ainsi que de financements importants dans les infrastructures, l’éducation et les nouvelles technologies afin d’accompagner la révolution numérique, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Malgré son orientation vers l’Afrique de l’Est, le président français n’a pas oublié ses alliés traditionnels, en particulier le Maroc. Il a ainsi salué les avancées du système éducatif marocain sous la conduite de SM le Roi Mohammed VI, estimant qu’il constitue «un modèle exceptionnel» pour le continent africain.

Le Maroc a participé au sommet avec une importante délégation conduite par le chef du gouvernement Aziz Akhannouch, illustrant la volonté de Rabat de renforcer sa présence économique en Afrique et de consolider ses partenariats avec les acteurs internationaux, notamment la France.

Le sommet a également permis à la délégation marocaine de multiplier les rencontres avec des investisseurs et des représentants de grandes entreprises internationales, ainsi qu’avec de nouveaux partenaires intéressés par le potentiel économique du Maroc, son climat de stabilité politique et sa position stratégique comme porte d’entrée vers l’Afrique.

Cette rencontre a aussi constitué une opportunité pour renforcer la présence économique marocaine en Afrique de l’Est, une région devenue l’un des principaux pôles de croissance du continent.
De son côté, le président français a annoncé des investissements de 23 milliards d’euros destinés à l’Afrique, précisant qu’ils permettraient la création de plus de 250.000 emplois directs en Afrique et en France.
Emmanuel Macron a également affirmé que «l’Afrique réussit» et qu’elle «a besoin d’investissements pour devenir plus souveraine», un discours qui trouve un écho important sur le continent, où la question de la souveraineté est devenue centrale après des décennies de dépendance économique et politique.

Le président français n’a toutefois pas caché les difficultés rencontrées par son pays en Afrique ces dernières années, notamment après les coups d’Etat au Mali, au Burkina Faso et au Niger entre 2020 et 2023, qui ont conduit au recul de l’influence française et au retrait de ses forces militaires.
L’absence des dirigeants de ces pays lors du sommet illustre d’ailleurs l’ampleur des bouleversements géopolitiques actuellement à l’œuvre en Afrique.

Le choix de l’Afrique de l’Est pour organiser cette rencontre n’était donc pas anodin. La France a voulu s’éloigner symboliquement et politiquement de son ancien pré carré en Afrique de l’Ouest et au Sahel afin d’ouvrir une nouvelle phase fondée sur le partenariat économique et la concurrence internationale.

Paris semble désormais consciente que la reconstruction de sa relation avec l’Afrique passe par des régions moins marquées par la mémoire coloniale française et moins sensibles à son héritage historique.
Depuis son discours d’Ouagadougou en 2017, Emmanuel Macron tente de promouvoir une nouvelle vision des relations franco-africaines fondée sur le respect mutuel, la coopération économique et les échanges culturels. Mais les crises politiques et sécuritaires ont souvent contrarié cette ambition.

Aujourd’hui, la France paraît engagée dans une vaste opération de repositionnement stratégique en Afrique, cherchant à préserver ce qui reste de son influence historique tout en construisant des relations plus pragmatiques et moins dominatrices.
La question demeure toutefois entière : Paris réussira-t-elle réellement à convaincre l’Afrique qu’elle a changé, ou le continent a-t-il déjà tourné la page de l’influence française traditionnelle ?

Paris – Youssef Lahlali

Youssef Lahlali
Jeudi 21 Mai 2026

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