Héritage, rupture et enjeux de la relève artistique

Disparition des grandes voix et figures musicales de la chanson marocaine


Dr Zouhair Qamari
Jeudi 14 Mai 2026

Héritage, rupture et enjeux de la relève artistique
Lecture sociologique autour des œuvres de Abdelwahab Doukkali, Abdelhadi Belkhayat, Mohamed Hayani, Naima Samih et Said Chraibi
La chanson marocaine n’a jamais constitué un simple espace de divertissement. Pendant plusieurs décennies, elle a représenté une véritable mémoire émotionnelle collective, un lieu d’expression des sensibilités sociales, des valeurs culturelles et des aspirations identitaires du peuple marocain. À travers leurs voix, leurs textes et leurs compositions, des figures majeures comme Abdelwahab Doukkali, Abdelhadi Belkhayat, Mohamed Hayani, Naima Samih ou encore Said Chraibi ont profondément façonné l’imaginaire culturel marocain.

Aujourd’hui, avec la disparition progressive de ces grandes figures ou leur retrait de la scène artistique, une interrogation fondamentale s’impose : que reste-t-il de cette école artistique marocaine ? Et surtout, quelle relève culturelle le Maroc prépare-t-il pour les générations futures ?
 
La chanson marocaine comme patrimoine immatériel
 
La chanson marocaine classique constitue l’un des patrimoines immatériels les plus précieux du Maroc. Elle est née d’un croisement subtil entre poésie populaire, musique andalouse, héritage oriental, sensibilité marocaine et modernité artistique. Les artistes de cette époque n’étaient pas uniquement des interprètes ; ils jouaient un rôle social et symbolique essentiel. Ils participaient à l’éducation du goût, à la transmission de la langue, à la valorisation de l’émotion raffinée et à la consolidation d’une identité culturelle nationale.

Les œuvres de Abdelwahab Doukkali ont porté des dimensions philosophiques, patriotiques et poétiques d’une rare profondeur. Sa musique associait modernité et authenticité tout en restant profondément enracinée dans l’âme marocaine. Abdelhadi Belkhayat incarnait, quant à lui, une voix émotionnelle capable de transformer l’intime en expérience collective partagée. Mohamed Hayani a marqué plusieurs générations grâce à une interprétation élégante et sincère, tandis que Naima Samih a imposé une présence féminine forte et raffinée dans le paysage artistique national.

Parmi ces grandes figures du patrimoine musical marocain, il convient également de rendre hommage à Said Chraibi, considéré comme l’un des plus grands maîtres du oud dans le monde arabe. Son œuvre dépasse largement le simple cadre instrumental. A travers ses compositions, son enseignement et son exigence artistique, il a contribué à faire du oud marocain une véritable école reconnue à l’échelle internationale. Son parcours représente un exemple remarquable de fidélité au patrimoine andalou tout en restant ouvert à l’innovation et au dialogue universel des cultures.
Ces artistes appartenaient à une époque où la chanson reposait sur l’apprentissage, la patience, la maîtrise linguistique et musicale ainsi que sur un profond respect du public. La chanson était alors une école de sensibilité, de culture et d’élégance artistique.
 
Une rupture dans la transmission culturelle
 
La sociologie de la culture montre qu’aucune civilisation ne peut survivre sans transmission symbolique entre générations. Or, l’une des principales crises contemporaines de la chanson marocaine réside précisément dans cette rupture de transmission.

Le problème actuel n’est pas l’absence de talents chez les jeunes générations. Le Maroc regorge encore aujourd’hui de jeunes voix prometteuses et de musiciens créatifs. Le véritable problème réside davantage dans l’absence de structures capables d’encadrer, former et accompagner durablement ces talents.

Les nouveaux artistes évoluent souvent dans un environnement dominé par la logique de la rapidité numérique, des vues sur les plateformes sociales et de la célébrité instantanée. Le marché culturel contemporain privilégie parfois la visibilité immédiate au détriment de la construction artistique profonde. Cette évolution produit une fragilité culturelle inquiétante : beaucoup de jeunes connaissent les tendances musicales mondiales mais ignorent parfois les œuvres fondatrices de la chanson marocaine classique.
Cette situation constitue un enjeu sociologique majeur. Une société qui perd ses références artistiques risque progressivement de perdre une partie de sa mémoire collective et de son identité symbolique.
 
Des artistes qui étaient de véritables institutions culturelles
 
La disparition de figures comme Naima Samih ou Said Chraibi révèle une réalité profonde : ces artistes ne représentaient pas seulement des individus talentueux, mais de véritables institutions culturelles vivantes.
Leur discipline artistique, leur exigence intellectuelle, leur maîtrise linguistique et leur rapport au patrimoine constituaient des modèles pédagogiques complets. L’exemple de Said Chraibi illustre parfaitement cette idée. La maîtrise du oud nécessitait des années de pratique, d’apprentissage et de transmission directe entre maître et élève. L’art ne se réduisait pas à une performance médiatique ; il représentait un travail de longue durée fondé sur la rigueur et la profondeur culturelle.
Cette dimension est aujourd’hui fragilisée par la transformation rapide des modes de consommation culturelle.
 
Copier intelligemment pour mieux créer
 
Les Japonais affirment souvent qu’« il est inutile de réinventer ce qui fonctionne déjà ; il faut s’en inspirer et l’améliorer ». Cette philosophie mérite une réflexion sérieuse dans le domaine culturel marocain.
Il ne s’agit évidemment pas de reproduire mécaniquement des modèles étrangers, mais de comprendre les mécanismes qui permettent la production durable d’élites artistiques. Le Maroc possède aujourd’hui des infrastructures importantes : théâtres, maisons de jeunes, instituts culturels, festivals, conservatoires et médias publics. Pourtant, ces espaces restent encore insuffisamment intégrés dans une véritable stratégie nationale de fabrication artistique.

L’exemple du football marocain est particulièrement révélateur. Grâce à une vision stratégique portée sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a investi dans des académies, des centres de formation et des politiques de détection des talents. Les résultats sont aujourd’hui visibles à l’échelle africaine et internationale.
La question devient alors évidente : pourquoi le domaine artistique ne bénéficierait-il pas de la même ambition structurelle ?
 
Vers des académies artistiques marocaines
 
La création d’académies nationales de musique et de chant pourrait constituer une véritable révolution culturelle. Ces institutions pourraient assurer plusieurs fonctions essentielles :
Former les jeunes aux techniques vocales et musicales ;
Enseigner l’histoire de la chanson marocaine ;
Préserver le patrimoine musical national ;
Créer des passerelles entre anciennes et nouvelles générations ;
Développer une innovation artistique enracinée dans l’identité marocaine ;
Valoriser les instruments traditionnels comme le oud, le qanûn ou la musique andalouse.

Les maisons de jeunes pourraient devenir des laboratoires de création musicale. Les théâtres pourraient accueillir des résidences artistiques permanentes. Les festivals pourraient intégrer des programmes de mentorat entre artistes confirmés et jeunes talents.
La sociologie de l’éducation culturelle montre clairement qu’aucune grande école artistique ne peut survivre sans institutions solides de transmission.
 
Le rôle central de l’Etat et des institutions
 
Sous l’impulsion de SM le Roi Mohammed VI, le Maroc accorde une importance croissante à la valorisation du patrimoine immatériel. Cette orientation représente une base fondamentale pour construire une politique culturelle durable.

Le patrimoine immatériel ne concerne pas uniquement les traditions folkloriques ; il englobe également la mémoire musicale, les styles d’interprétation, les langues artistiques et les émotions collectives transmises à travers les chansons.

Préserver l’héritage de Abdelwahab Doukkali, Abdelhadi Belkhayat, Mohamed Hayani, Naima Samih et Said Chraibi signifie préserver une partie de l’âme culturelle du Maroc moderne.
Cette responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur les artistes ou les familles culturelles. Elle implique également :
Les médias ;
Les écoles ;
Les universités ;
Les collectivités territoriales ;
Les associations culturelles ;
Les institutions publiques et privées.
 
Entre modernité et authenticité
 
Préserver l’héritage artistique marocain ne signifie pas refuser la modernité. La nouvelle génération doit naturellement développer ses propres langages musicaux et expérimenter de nouvelles formes d’expression. Cependant, aucune modernité durable ne peut exister sans racines solides.

Les grandes expériences culturelles mondiales montrent que les sociétés qui réussissent artistiquement sont celles qui transforment leur patrimoine en source d’innovation. Le véritable défi marocain consiste donc à produire une musique contemporaine capable de dialoguer avec le monde tout en restant fidèle à son identité historique.
La chanson marocaine a longtemps constitué un espace de poésie, de raffinement linguistique et d’émotion noble. Réhabiliter ces dimensions représente aujourd’hui un enjeu éducatif autant qu’artistique.
 
Conclusion
 
La disparition progressive des grandes voix et figures musicales marocaines ne doit pas être vécue uniquement comme une perte nostalgique. Elle doit aussi être interprétée comme un appel urgent à la reconstruction culturelle.

Les œuvres de Abdelwahab Doukkali, Abdelhadi Belkhayat, Mohamed Hayani, Naima Samih et Said Chraibi continueront de vivre dans la mémoire collective marocaine. Mais la mémoire seule ne suffit pas ; elle doit être accompagnée d’une véritable stratégie nationale de transmission.

Dr Zouhair Qamari
Dr Zouhair Qamari
Le Maroc possède aujourd’hui tous les éléments nécessaires pour construire une renaissance artistique : une jeunesse talentueuse, des infrastructures culturelles importantes, une stabilité institutionnelle et une vision nationale accordant une place croissante au patrimoine immatériel.

L’expérience du football marocain a démontré qu’avec une vision stratégique, des académies et une volonté collective, l’excellence devient possible. Le domaine artistique mérite la même ambition nationale.
Car préserver la chanson marocaine ne signifie pas seulement protéger un art. Cela signifie protéger une identité, une mémoire collective et une manière profondément marocaine de ressentir le monde.

Dr Zouhair Qamari
Chercheur en sociologie

Dr Zouhair Qamari
Jeudi 14 Mai 2026

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