Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger a organisé, le mercredi 6 mai 2026, une rencontre autour du thème : « Football, sociologie et théâtre : comment le football s’est-il infiltré dans ma vie d’intellectuel ? ». Cet évènement a réuni le dramaturge et metteur en scène franco-marocain Mohamed El Khatib, le sociologue et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Marwan Mohammed, ainsi que l’universitaire spécialiste des sciences politiques et sociales en Belgique, Hassan Bousetta. Les intervenants ont exploré les liens complexes qui amènent les intellectuels à passer de leurs champs de recherche à l’univers du football.
Dès l’ouverture de la rencontre, Hassan Bousetta, qui en assurait la modération, s’est arrêté sur le caractère inhabituel de cette initiative qui place le football au cœur d’un événement culturel tel que le Salon international de l’édition et du livre. Selon lui, ce choix reflète l’image de la société, le football racontant beaucoup sur les individus, leurs trajectoires personnelles et leur intimité.
Professeur à l’Université de Liège, Hassan Bousetta a souligné que, bien que le football occupe parfois une place centrale dans l’espace social et relationnel, il demeure relativement peu étudié dans les sciences humaines. Il a ajouté qu’il constitue pourtant un espace où se croisent la mémoire des classes populaires, des marges sociales et des migrations.
Pour Mohamed El Khatib, dont le travail se déploie entre théâtre et documentaire, le football fait partie intégrante de sa vie depuis l’enfance. A l’âge de seize ans, il avait même reçu une invitation pour rejoindre l’équipe de France, mais son père avait refusé qu’il abandonne ses études.
Dans son intervention, Mohamed El Khatib a accordé une place centrale à la figure paternelle, décrivant un père qui « regardait les matchs en opposant les équipes de gauche, fondées sur le jeu collectif et la solidarité, aux équipes de droite, privilégiant la puissance financière à la cohésion du groupe ». Une manière, selon lui, de montrer comment une lecture politique du football traversait toute une génération.
Même si une blessure a mis fin prématurément à sa carrière sportive, Mohamed El Khatib n’a jamais réellement quitté le terrain. Il a transposé au théâtre sa passion pour les imprévus et les moments de tension propres au football, comparant l’instant où un acteur oublie son texte à ces dernières minutes imprévisibles d’un match.
Pour le metteur en scène, le football constitue sans aucun doute un révélateur social bien plus puissant que le théâtre. Il évoque notamment son expérience avec les groupes ultras, qu’il qualifiait autrefois de « fascistes », avant de découvrir que certains de leurs membres passaient leurs dimanches à préparer des repas pour les migrants dans les forêts. Cette contradiction l’a amené à revoir ses certitudes et à considérer que la violence dans les stades reste un phénomène marginal largement amplifié par les médias, au point de stigmatiser des groupes entiers comme étant une «catégorie dangereuse».
Le réalisateur du documentaire «Renault 12» est également revenu sur une anecdote vécue lors de la Coupe du monde au Qatar. Invité à voyager à bord de l’avion du président français Emmanuel Macron pour assister au match opposant la France au Maroc, Mohamed El Khatib s’est retrouvé, après la rencontre, dans le vestiaire de l’équipe marocaine aux côtés du président français. Il raconte que cette image, relayée par les chaînes d’information, fut le premier moment où son père considéra qu’il faisait «quelque chose d’important », alors que ni ses pièces de théâtre, ni ses récompenses, ni ses tournées artistiques n’avaient suscité une telle reconnaissance.
De son côté, le sociologue Marwan Mohammed, spécialiste des questions d’inégalités sociales, urbaines et raciales dans les quartiers populaires, et auteur récemment en France de l’ouvrage «Ce n’était pas gagné ! Récit d’une remontada du décrochage scolaire au CNRS», s’est arrêté sur la présence discrète mais constante du football dans notre langage quotidien. A travers plusieurs expressions issues du vocabulaire footballistique, il a résumé son idée en affirmant que «le football constitue le ciment de la vie sociale».
Marwan Mohammed a également évoqué ses débuts avec le football à Casablanca durant son enfance, expliquant que cette expérience a profondément influencé sa manière de penser la sociologie. Des notions telles que «stratégies tactiques», «positionnement sur le terrain» ou encore «lecture collective du jeu» sont ainsi devenues pour lui de véritables outils d’analyse des phénomènes sociaux.
Il a, par ailleurs, affirmé assumer pleinement cette position dans le milieu académique, où le football demeure souvent considéré comme un objet peu légitime. Selon lui, afficher publiquement son attachement populaire au sport est parfois perçu comme une rupture avec les exigences de la recherche scientifique. Pourtant, il revendique ce lien comme une importante source d’inspiration intellectuelle.
Allant au-delà de la réflexion théorique, Marwan Mohammed a raconté avoir créé un club de football dans son quartier avec pour objectif principal de dépasser les divisions raciales entre «Arabes» et «Noirs», convaincu que le football représente le meilleur moyen de rassembler tout le monde dans un même espace et de les faire avancer dans une direction commune.
Revenant sur cette expérience, il reconnaît que les débuts furent difficiles, mais que les tensions se sont progressivement apaisées et que des liens se sont tissés peu à peu, jusqu’à faire du club un véritable vecteur de cohésion locale.
Le football, miroir du renouveau marocain
Les intervenants se sont accordés sur une idée essentielle : le parcours de l’équipe nationale marocaine lors de la Coupe du monde 2022 a constitué un véritable « séisme identitaire ».
Pour Marwan Mohammed, cet événement a eu un «effet miroir» sur les sélections africaines, les obligeant à prendre conscience de leur retard, ce qui s’est ensuite reflété dans une Coupe d’Afrique des nations devenue plus compétitive et plus intense.
Selon le chercheur du CNRS, l’état d’esprit insufflé par Walid Regragui, les liens entre les joueurs et leurs mères, ainsi que la fierté des origines, représentent une forme de rupture avec le complexe d’infériorité, «au point d’amener de nombreux binationaux à envisager un retour vers le Maroc ».
Dans le même esprit, Mohamed El Khatib a affirmé que s’il était encore joueur, il choisirait de porter les couleurs du Maroc, non par intérêt personnel, mais parce que «le Maroc, par sa culture et la qualité de son jeu, a dépassé les frontières». Il a également souligné le développement que connaît aujourd’hui le Royaume à plusieurs niveaux, en contraste avec le recul observé dans plusieurs pays européens.
Par Youssef Lahlali
Dès l’ouverture de la rencontre, Hassan Bousetta, qui en assurait la modération, s’est arrêté sur le caractère inhabituel de cette initiative qui place le football au cœur d’un événement culturel tel que le Salon international de l’édition et du livre. Selon lui, ce choix reflète l’image de la société, le football racontant beaucoup sur les individus, leurs trajectoires personnelles et leur intimité.
Professeur à l’Université de Liège, Hassan Bousetta a souligné que, bien que le football occupe parfois une place centrale dans l’espace social et relationnel, il demeure relativement peu étudié dans les sciences humaines. Il a ajouté qu’il constitue pourtant un espace où se croisent la mémoire des classes populaires, des marges sociales et des migrations.
Pour Mohamed El Khatib, dont le travail se déploie entre théâtre et documentaire, le football fait partie intégrante de sa vie depuis l’enfance. A l’âge de seize ans, il avait même reçu une invitation pour rejoindre l’équipe de France, mais son père avait refusé qu’il abandonne ses études.
Dans son intervention, Mohamed El Khatib a accordé une place centrale à la figure paternelle, décrivant un père qui « regardait les matchs en opposant les équipes de gauche, fondées sur le jeu collectif et la solidarité, aux équipes de droite, privilégiant la puissance financière à la cohésion du groupe ». Une manière, selon lui, de montrer comment une lecture politique du football traversait toute une génération.
Même si une blessure a mis fin prématurément à sa carrière sportive, Mohamed El Khatib n’a jamais réellement quitté le terrain. Il a transposé au théâtre sa passion pour les imprévus et les moments de tension propres au football, comparant l’instant où un acteur oublie son texte à ces dernières minutes imprévisibles d’un match.
Pour le metteur en scène, le football constitue sans aucun doute un révélateur social bien plus puissant que le théâtre. Il évoque notamment son expérience avec les groupes ultras, qu’il qualifiait autrefois de « fascistes », avant de découvrir que certains de leurs membres passaient leurs dimanches à préparer des repas pour les migrants dans les forêts. Cette contradiction l’a amené à revoir ses certitudes et à considérer que la violence dans les stades reste un phénomène marginal largement amplifié par les médias, au point de stigmatiser des groupes entiers comme étant une «catégorie dangereuse».
Le réalisateur du documentaire «Renault 12» est également revenu sur une anecdote vécue lors de la Coupe du monde au Qatar. Invité à voyager à bord de l’avion du président français Emmanuel Macron pour assister au match opposant la France au Maroc, Mohamed El Khatib s’est retrouvé, après la rencontre, dans le vestiaire de l’équipe marocaine aux côtés du président français. Il raconte que cette image, relayée par les chaînes d’information, fut le premier moment où son père considéra qu’il faisait «quelque chose d’important », alors que ni ses pièces de théâtre, ni ses récompenses, ni ses tournées artistiques n’avaient suscité une telle reconnaissance.
De son côté, le sociologue Marwan Mohammed, spécialiste des questions d’inégalités sociales, urbaines et raciales dans les quartiers populaires, et auteur récemment en France de l’ouvrage «Ce n’était pas gagné ! Récit d’une remontada du décrochage scolaire au CNRS», s’est arrêté sur la présence discrète mais constante du football dans notre langage quotidien. A travers plusieurs expressions issues du vocabulaire footballistique, il a résumé son idée en affirmant que «le football constitue le ciment de la vie sociale».
Marwan Mohammed a également évoqué ses débuts avec le football à Casablanca durant son enfance, expliquant que cette expérience a profondément influencé sa manière de penser la sociologie. Des notions telles que «stratégies tactiques», «positionnement sur le terrain» ou encore «lecture collective du jeu» sont ainsi devenues pour lui de véritables outils d’analyse des phénomènes sociaux.
Il a, par ailleurs, affirmé assumer pleinement cette position dans le milieu académique, où le football demeure souvent considéré comme un objet peu légitime. Selon lui, afficher publiquement son attachement populaire au sport est parfois perçu comme une rupture avec les exigences de la recherche scientifique. Pourtant, il revendique ce lien comme une importante source d’inspiration intellectuelle.
Allant au-delà de la réflexion théorique, Marwan Mohammed a raconté avoir créé un club de football dans son quartier avec pour objectif principal de dépasser les divisions raciales entre «Arabes» et «Noirs», convaincu que le football représente le meilleur moyen de rassembler tout le monde dans un même espace et de les faire avancer dans une direction commune.
Revenant sur cette expérience, il reconnaît que les débuts furent difficiles, mais que les tensions se sont progressivement apaisées et que des liens se sont tissés peu à peu, jusqu’à faire du club un véritable vecteur de cohésion locale.
Le football, miroir du renouveau marocain
Les intervenants se sont accordés sur une idée essentielle : le parcours de l’équipe nationale marocaine lors de la Coupe du monde 2022 a constitué un véritable « séisme identitaire ».
Pour Marwan Mohammed, cet événement a eu un «effet miroir» sur les sélections africaines, les obligeant à prendre conscience de leur retard, ce qui s’est ensuite reflété dans une Coupe d’Afrique des nations devenue plus compétitive et plus intense.
Selon le chercheur du CNRS, l’état d’esprit insufflé par Walid Regragui, les liens entre les joueurs et leurs mères, ainsi que la fierté des origines, représentent une forme de rupture avec le complexe d’infériorité, «au point d’amener de nombreux binationaux à envisager un retour vers le Maroc ».
Dans le même esprit, Mohamed El Khatib a affirmé que s’il était encore joueur, il choisirait de porter les couleurs du Maroc, non par intérêt personnel, mais parce que «le Maroc, par sa culture et la qualité de son jeu, a dépassé les frontières». Il a également souligné le développement que connaît aujourd’hui le Royaume à plusieurs niveaux, en contraste avec le recul observé dans plusieurs pays européens.
Par Youssef Lahlali









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