Pascal Lamy: Plus la population est vaccinée, plus la reprise économique est probable

Pascal Lamy est un haut fonctionnaire et homme politique français. Il a été commissaire européen pour le commerce de 1999 à 2004 et directeur général de l'Organisation mondiale du commerce du 1er septembre 2005 au 31 août 2013. Il coordonne le réseau des instituts Jacques Delors (Paris, Berlin, Bruxelles) et préside le Forum de Paris sur la paix depuis 2019. Il a accordé cet entretien à Libé au Forum de la paix en Normandie sur la question des vaccins et l’enjeu mondial qu’elle représente.


Vous avez dit que «la paix c'est le vaccin pour tout le monde». Pourquoi? Cela veut-il dire qu’aujourd'hui la paix dans le monde est menacée par le manque de vaccins?
Il y a un sujet qui menace la paix dans ce monde au sens où il risque d'endommager très fortement la coopération internationale dans les années qui viennent. C’est ce que j'ai appelé, au risque de choquer, l’apartheid vaccinal.  Pourquoi?  Parce que je considère  qu'aujourd'hui la paix c'est de vacciner tout le monde, à commencer par l'Afrique. En effet, aussi longtemps que ce ne sera pas fait, l'économie mondiale ne repartira pas comme elle le pourrait. Je pense notamment à un secteur comme le tourisme qui fait 10% de l'économie mondiale et qui est toujours encalminé à cause de l'insuffisance  de vaccination.

Mais les pays africains ne comptent pas beaucoup sur le tourisme mais plutôt sur l’exportation de leurs matières premières.
Il y a beaucoup  de pays africains pour lesquels le tourisme est une recette très importante et plus porteuse d’emplois que les matières premières : l’Afrique du Sud, la Tanzanie, l’Egypte, le Maroc, la Tunisie, le Rwanda. Il apporte une grosse valeur ajoutée dans l'économie et représente beaucoup d'emplois.
Le monde d’après Covid sera hélas le même qu'avant, mais en pire​
Le Maroc qui a vacciné plus de la moitié de sa population, peut-il compter sur le tourisme pour s'en sortir ?
Plus la population est vaccinée, plus la reprise économique est probable. Comme d'habitude, le Maroc est  en tête du peloton des pays africains. Mais si ses voisins ne le sont pas, si la zone d'influence économique du Maroc en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale n'est pas vaccinée, la reprise marocaine se fera plus difficilement.

Cela veut dire que le Maroc peut être affecté par la situation de ses voisins ?
Personne ne peut se sortir tout seul de cette situation, notamment dans un monde où les échanges économiques sont globalisés et le resteront.

Pourquoi à votre avis les grandes puissances politiques et économiques ne semblent-elles pas conscientes de cette situation?
Il y a deux raisons à cela. Il y a une première raison technique qui fait que trouver un vaccin a été beaucoup moins compliqué que prévu mais le produire à l’échelle suffisante est beaucoup plus compliqué que prévu. C'est un problème technique. Il se trouve que la fabrication d'un vaccin est une opération très complexe : il y a beaucoup d'ingrédients beaucoup de précautions, beaucoup de vérifications, beaucoup de conditionnement. Il faut souvent une chaîne de froid. C'est la raison technique qui fait qu’il faut, au rythme actuel, deux ans pour produire, acheminer, et enfin distribuer les vaccins nécessaires.

La deuxième raison est politique.  Ce n'est pas qu'il n’y a pas assez de vaccins disponibles pour les pays les plus pauvres. Il y en a dans les stocks des pays du Nord qui les ont achetés avant les autres, parce qu'ils avaient les moyens de le faire.  Ils avaient aussi les informations suffisantes sur le moment auquel ces vaccins allaient être disponibles.  On sait très bien qu'il y a des surstocks en Europe, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine. De ce point de vue, la Chine se comporte comme les pays développés qui ne veulent pas les partager pour des raisons qui tiennent au fait qu'ils veulent d'abord protéger leur population.  On tombe alors dans une situation classique, les électeurs d'un pays n’élisent pas des dirigeants mondiaux, ils élisent des dirigeants nationaux qui se comportent ou non en dirigeants mondiaux. Il y a un égoïsme du Nord qui se justifie par des raisons électorales,  et qui explique cette différence entre 70% chez les pays riches  et 7% chez les pauvres. La Corrèze plutôt que le Zambèze, disait on quand j’étais enfant, au siècle dernier.

«Où va le monde ?» Vous avez posé cette grande question dans votre dernier livre.
Sa version française date de 2018, ça fait longtemps et beaucoup de choses ont changé depuis. Je pense qu’après une période où l'intégration économique, ce que l’on appelle la globalisation, a plutôt limité les effets conflictuels de la géopolitique, on est entré dans une phase où la géopolitique a repris en quelque sorte ses droits. Nous sommes dans un monde où la géopolitique compte désormais  plus que la géo économie, ce qui n'est pas une  bonne nouvelle de mon point de vue. En effet, je pense que la géo économie est plus pacificatrice que la géopolitique. C’est ma vision à moyen et long termes et notamment à cause de la rivalité sino-américaine qui s’aggrave, et  qui va rester en fond de tableau de la vie internationale dans les décennies qui viennent. Alors est-ce que c’est pour  30 ans, 40 ans, 50 ans ? Je n'en sais rien. A court terme, cette fracture du monde entre le Nord et le Sud pour des raisons vaccinales va accentuer les difficultés de la  coopération internationale indispensable sur des questions comme l’environnement ou le digital. Le monde d’après Covid, quand on y sera, et on y est pas, sera hélas le même qu'avant, mais en pire. Le thème du prochain Forum de Paris sur la Paix mi-novembre, c’est “Réduire les fractures mondiales”.

Caen. Propos recueillis par Youssef Lahlali

Libé
Vendredi 5 Novembre 2021

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