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Pas de femmes pour parler aux talibans


Libé
Jeudi 28 Octobre 2021

Les gouvernements et ONG critiqués

"Montrez l'exemple": les gouvernements et organisations internationales qui ne cessent de réclamer aux talibans de promouvoir des femmes sont eux-mêmes critiqués pour n'envoyer que des hommes rencontrer les islamistes. Depuis leur retour au pouvoir à la mi-août, les talibans ont mis en place un gouvernement exclusivement masculin et restreint le droit des femmes de travailler et étudier, s'attirant nombre de condamnations à l'étranger. Mais on cherche également les femmes dans les délégations de gouvernements, d'agences et d'ONG venues depuis rencontrer à Kaboul les nouveaux maîtres du pays, qui cherchent la reconnaissance et l'aide internationales. "Des femmes de haut rang devraient diriger vos échanges avec les talibans (...) N'excluez pas les femmes", a souligné Shaharzad Akbar, cheffe en exil de la Commission afghane indépendante des droits de l'Homme, à l'adresse notamment des gouvernements et agences de l'ONU. Sur Twitter, elle les a appelés à "NE PAS NORMALISER l'effacement des femmes par les talibans". Heather Barr, de l'ONG Human Rights Watch, a créé une longue liste, sous le mot clé "sausageparty" ("fête de la saucisse", expression désignant une réunion largement masculine), de photos postées par les talibans de leurs rencontres avec diverses délégations à Kaboul, sans aucune femme. "Les pays étrangers et surtout les organisations d'aide devraient montrer l'exemple. Personne ne doit laisser les talibans penser que ce genre de monde qu'ils créent, réservé aux hommes, est normal", a-t-elle expliqué à l'AFP. Parmi les nombreuses réunions visées figure celle, au début du mois, entre l'envoyé britannique Simon Gass, deux de ses collègues et les vice-premiers ministres des talibans, Abdul Ghani Baradar et Abdul Salam Hanafi. La photo publiée sur Twitter montre les cinq hommes assis sur un canapé dans un luxueux salon à Kaboul, devant un grand drapeau blanc et noir taliban. Un responsable britannique interrogé par l'AFP plaide la coïncidence, expliquant que la délégation était réduite, et qu'il se trouve que ces trois postes diplomatiques sont en ce moment occupés par des hommes. Le Pakistan, qui milite pour que la communauté internationale parle aux talibans, a aussi envoyé des délégations exclusivement masculines à Kaboul pour accompagner son ministre des Affaires étrangères et son chef du renseignement militaire, d'après des photos en ligne. Fawzia Koofi, qui avait participé aux vaines négociations de paix entre le gouvernement afghan (aujourd'hui déchu) et les talibans l'an dernier à Doha, ne cache pas sa colère. "En tant que dirigeants mondiaux, lorsqu'ils parlent des droits des femmes, ils doivent aussi agir. Ils doivent montrer qu'ils y croient, que ce n'est pas seulement une déclaration politique", a-t-elle déclaré à l'AFP. Exemple encore plus fâcheux, selon Mme Barr, les organisations humanitaires semblent suivre la même tendance de délégations exclusivement masculines. Contactées par l'AFP, les organisations sur sa liste disent s'efforcer d'inclure des femmes dans les réunions avec les talibans. Mais plusieurs d'entre elles ont reconnu en avoir tenu au moins une sans. Le comité international de la Croix-Rouge, l'agence des Nations unies pour l'enfance (Unicef) et Médecins sans frontières ont eux aussi expliqué n'avoir envoyé que de petites délégations de hauts dirigeants, qui se trouvaient être des hommes. "Soulever ces préoccupations concernant les droits des femmes dans une pièce remplie d'hommes semble très étrange", souligne Mme Barr. L'ONU a depuis annoncé qu'elle allait pour la première fois envoyer en Afghanistan une délégation exclusivement féminine pour discuter de l'éducation des filles avec les talibans. Rien n'indique que ces derniers, qui ne présentent que des hommes aux réunions, insistent pour qu'elles leur soient uniquement réservées. Et ils ont déjà rencontré un certain nombre de femmes, comme Mme Koofi à Doha. Cette dernière, qui a survécu à deux tentatives d'assassinat, avait d'abord hésité à y discuter avec le groupe qui a emprisonné son mari et menacé de la lapider pour avoir porté du vernis à ongles pendant leur premier règne des années 1990. Mais en s'asseyant face à eux à Doha, elle dit s'être sentie "puissante". "Il était important pour moi de me montrer et que mon message soit clair pour eux", avait-elle déclaré à l'AFP en 2019. Or aujourd'hui ce sont ceux qui peuvent faire en sorte que les femmes aient leur place à la table des discussions qui oublient souvent de le faire, estime-t-elle, soupirant: "Tout le monde fait de la politique".


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