Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Parole aux sociologues : Kais Marzouk Ouariachi

L’analyse en termes de classes sociales a été malheureusement abandonnée 1/2




Accorder la parole aux chercheurs en sociologie, c’est permettre aux observateurs avertis de se prononcer publiquement sur des faits de société. Une nécessité incontournable pour édifier une relation plutôt équilibrée entre médias et sociologues.
Kais Marzouk Ouariachi, professeur émérite en sociologie, a mené toute sa carrière au sein de l’université marocaine, avant de prendre récemment une retraite bien méritée. Mais on ne saurait se défaire, du jour au lendemain, de sa vocation bien établie. Ses analyses et réflexions sont accessibles désormais sur sa page Facebook :un canal de communication pour s’adresser à la fois au grand public et aux chercheurs en sociologie£. Entretien.



Libé : Il semble que les strates de la société marocaine se trouvent en phase de changement, quels en sont les grands indicateurs, selon vous ?
Kais Marzouk Ouariachi : La stratification sociale au Maroc a subi un changement radical depuis au moins trois décennies. En effet, les changements socio-politiques, l’ouverture du Maroc au marché international due à la globalisation et l’entrée dans l’ère des nouvelles technologies de communication et d’information forment, à mon avis, des éléments importants à l’heure d’analyser notre société en termes de stratification sociale et de classes sociales.
L’analyse en termes de classes sociales a été abandonnée, malheureusement, au profit des nouvelles catégories d’analyses s’inspirant de la Banque Mondiale et de certains organismes internationaux. On parle rarement de la classe ouvrière ou des paysans comme si les forces de production n’existaient plus. Même les syndicats, bureaucratisés de plus en plus, ont abandonné les concepts classiques de classe ouvrière, lutte ouvrière, etc.
Le fait d’avoir abandonné ces catégories d’analyse ne veut pas dire que les classes sociales n’existent pas, mais seulement que de nouvelles formes de stratification sociale échappent aux analystes atteints de myopie. Ces derniers se limitent à parler de «couches défavorisées», de «populations marginalisées», de «couches vulnérables», etc., comme si l’essentiel de la population se trouvait en dehors de la sphère capitaliste de production-distribution-consommation.
Sans prétendre une réponse soutenue à la problématique de la stratification sociale au Maroc, j’ose dire que cette stratification il faut la chercher au niveau du noyau et autour du système actuel de production et de distribution des richesses. C’est ainsi que nous pouvons constater deux grands axes forgeant un nouveau système de stratification sociale : l’axe des grandes entreprises où la banque, l’assurance, le fonctionnariat public et d’autres services l’emportent sur l’industrie. C’est autour de cet axe qu’une petite classe sociale est en train de se former, les employés de l’industrie (ouvriers et techniciens) et qui sont sociologiquement insignifiants.
Quant à l’autre grand axe, il est formé par la majorité écrasante des Marocains et Marocaines où paysans pauvres et forces de travail citadines prêtes à tout type de service forment le nouveau lumpenprolétariat. Les classes moyennes ont été soit anéanties par le nouvel ordre mondial, soit annexées à l’élite du premier axe.

Après le Rif et Jérada, quelle évaluation faites-vous aujourd’hui des mutations et clivages de la société marocaine ?
Le mouvement du Rif, de Jérada et bien d’autres noyaux de protestation sociale au Maroc ne sont que l’expression d’un nouvel ordre mondial où les économies dites «nationales» ont cédé aux exigences de la mondialisation. Ajouter à ceci le mariage entre le monde des affaires et le monde de la politique qui se nourrit de ce nouvel ordre international.
Quand le champ politique et le champ économique se mêlent, l’Etat cesse d’être le régulateur des libertés (économiques, sociales, politiques et culturelles) et se transforme  en une grande entreprise au service des grands investisseurs animés par le désir d’accumuler à tout prix profits et richesses. Dans ces nouvelles conditions, l’économie du marché, moteur du développement économique dans un système capitaliste libéral, cède la place à l’économie de rente.
Or, une économie basée sur la rente ne peut générer que des inégalités sociales et des injustices spatiales. Ainsi, les mouvements du Rif, de Jérada et des autres noyaux de protestation sont, à mon avis, l’expression de prise de conscience de cette nouvelle classe sociale émergente, socialement majoritaire, que j’appelle le « nouveau lumpenprolétariat ».
Dépourvu des moyens de vivre, écarté de la participation politique, sans perspectives dans un avenir proche, ce nouveau lumpenprolétariat, animé par des moyens de communication et de solidarité sans précédent, passe à l’action.

Quel sens ces mouvements sociaux traversant le pays à différentes latitudes ?
Les mouvements sociaux actuels au Maroc, comme je viens de le dire, sont l’expression d’une réponse du nouveau lumpenprolétariat face aux inégalités sociales et aux injustices spatiales. Le paysannat pauvre et la classe ouvrière de jadis voyaient limités leurs moyens d’agir et payaient cher leurs actions de revendication, mais le lumpenprolétariat d’aujourd’hui a deux atouts : des moyens sans précédent de communication et d’information (et donc de s’organiser sous forme de réseaux et de force de pression) et une force alliée formée par une grande masse de consommateurs de plus en plus mécontents.
Tant les grands problèmes touchant l’ordre social ne sont pas appréhendés, et que les politiques publiques demeurent à la merci du saint mariage entre l’argent et le pouvoir, ces mouvements feront événement. Et non pas un simple événement à raconter.

Sommes-nous réellement dans une société qui va à la rencontre des principes d’«égalité des genres», de «liberté de culte» ou de «démocratie participative»?
Si la mondialisation nous a apporté un large éventail de produits de consommation, de services et de vices, elle nous a apporté aussi un mode de vie standardisé. Mais attention, il s’agit là d’une standardisation piégée : elle fonctionne au niveau des libertés de consommation des produits mondialisés («à celui qui pourrait avoir moyen», mais pas au niveau des libertés de base (économiques, politiques, sociales et culturelles) et surtout au niveau des libertés individuelles. Nous sommes loin de l’égalité des genres, de la parité, des libertés de conscience et de culte, encore plus loin de la «démocratie participative». Pourtant, une chose fonctionne très bien : le discours.
Au niveau discursif, il paraît que là aussi nous vivons une standardisation globalement imposée : droits de l’homme, équité, égalité des genres, bonne gouvernance, transparence, société civile, approche participative, approche genre, démocratie locale, etc. Cette terminologie est devenue monnaie courante, mais qu’en est-il dans la réalité ?
La réalité, elle suit. Elle suit l’économie de rente, et toutes les anti-valeurs qui en découlent.

Est-il vrai, que l’on vit actuellement une crise des valeurs ?
Les valeurs sont des constructions humaines. Certaines ont un caractère universel, d’autres sont rattachées à des religions et/ou à des cultures. Parler de crise des valeurs ne peut donc que s’inscrire dans une approche historique et dialectique.
A mon avis, il y a crise des valeurs à partir du moment où un écart significatif s’établit entre un système de valeurs jouant le rôle de référence et les pratiques dominantes.
Or, nous savons très bien que le système de valeurs dominant dans notre société puise ses sources dans la religion (la religion à l’état pur, celle des textes, celle des dix Commandements).
Mais le texte (interprété oralement par les «religieux») est une chose et la pratique en est une autre. Un jour, j’ai fait la remarque suivante à un enseignant d’«éducation islamique» : l’«éducation islamique» est enseigné à l’école durant au moins 12 années du primaire et du secondaire, avec l’objectif de former un «croyant suivant le droit chemin» des valeurs de l’islam (dont certaines sont universelles), mais au final, nous avons une société vivant une grave crise de valeurs : au niveau de la convivialité, de la transparence, du respect mutuel, du respect de la loi, du respect des droits individuels, de la solidarité, du comportement citoyen, de la non-violence, de l’anti-corruption, etc. Alors, je lui ai posé la question suivante : pourquoi, à votre avis, les objectifs visés par l’«éducation islamique» ne sont-ils pas atteints ? Tout de suite, il répliqua : vous avez raison. Vous avez soulevé une question fondamentale et gênante !
Si j’ai cité cet exemple, c’est parce que je suis de l’avis que notre système éducatif est responsable de notre crise de valeurs. Si le système lui-même est un échec, comment pourrait-on alors éviter cette crise de valeurs.
Toute société à l’heure actuelle vit ses propres crises, mais notre crise de valeurs est alarmante. Au lieu d’avoir un système de valeurs, nous vivons dans un vrai système d’anti-valeurs ayant des conséquences drastiques sur notre devenir. Tout comme le pari du développement, la consolidation d’une société de valeurs doit être sérieusement mise à l’œuvre.

On évoque constitutionnellement la démocratie participative, sans avoir bien assimilé la démocratie représentative. Qu’en pensez-vous ?
Au Maroc, nous nous sommes habitués aux urnes depuis 1962. Nous avons donc une histoire «électorale» assez importante. Mais, qu’en est-t-il dans la réalité ? Une chose est certaine : plus la conscience politique des Marocains et des Marocaines s’élève, plus la participation électorale baisse. Que traduit ce paradoxe ? Tout simplement il signifie que le jeu électoral est faussé par un système de partis ne répondant pas aux attentes des citoyens. La preuve réside dans le faible encadrement des citoyens par les partis qui concourent aux élections. Or, si la démocratie représentative est loin de répondre aux attentes des Marocains, la démocratie participative n’est qu’un concept vide de sens.

L’on reproche au champ médiatique d’être trop «contrôlé» que ce soit au niveau des médias public ou privé. Quelle est votre appréciation ?
Tout pouvoir établi tend à avoir une mainmise sur le champ médiatique, avec, parfois, un degré plus ou moins ouvert sur la liberté d’expression et le sens critique.
Au Maroc, le panorama des médias publics et semi-publics n’est que le reflet des rapports dominants où l’enjeu ne peut échapper à la logique de l’économie de rente. Dans nos médias, la «police de circulation» de l’information est très fonctionnelle et très vigilante.

La fragilité du champ médiatique est due à quoi, selon vous ?
Dites-moi quelle politique et quelle école vous avez, je vous dirais quels médias vous avez. Permettez-moi de vous dire que, si la corruption est devenue presque monnaie courante dans la sphère publique, elle l’est davantage dans la sphère de la presse et des moyens d’information. L’information «élaborée» et «contre-information» sont devenues une monnaie d’échange social et politique très importante, surtout avec l’avènement des nouvelles technologies de communication et d’information.

Le sociologue analyse et diagnostique, mais il peut éventuellement proposer… Des suggestions dans ce sens ?
Tout d’abord il y a sociologue et sociologue. Mais en fin de compte, derrière tout sociologue se cache une force de proposition. En analysant et en diagnostiquant, le sociologue prend déjà position : il s’allie à l’une ou à l’une autre thèse. Parler d’une situation, d’un contexte, d’un fait, d’un mouvement, c’est déjà se positionner. Et les sociologues savent très bien se positionner.
Personnellement, trois grandes questions me préoccupent : l’école ou l’éducation, la production ou le travail, le consensus ou la politique. C’est autour de ces trois grands axes que la citoyenneté marocaine est en jeu. Le reste, ce sont des détails.

Etes-vous d’accord que les sociologues marocains ne contribuent pas, comme il le faut, à l’édification d’un espace public selon une conception habermasienne?
Voilà une question piège d’un «journaliste» adressée à un «sociologue» ! Sans en être très perturbé, je signe et persiste : Nous sommes, nous sociologues (marocains), très loin de nous inscrire dans la conception habermasienne de l’espace public. Chacun de nous, en effet, essaie de se faire construire son propre idéal de ce que doit être la sociologie : une sociologie en état d’attente… d’un client mal saisi ou d’un ego à la recherche de sa propre identité.

Propos receuillis par Mustapha Elouizi
Mardi 22 Mai 2018

Lu 2780 fois


1.Posté par MHAMED ALMALKK le 21/05/2018 22:29 (depuis mobile)
Mr kais Marzouk Elouariaci est un militant de haute game .il s'ineressa au constituants de la culture marocaine plus precisament a la culture amazigh...ses conferences dans des facultes de l''''europe et au Maroc se centraient autour de cet axe
....

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Actualité | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Archives | Vidéo | Expresso | En toute Libé | L'info | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | Rebonds | High-tech | Vu d'ici | Scalpel | Chronique littéraire | Billet | Portrait | Au jour le jour | Edito











Mots Croisés