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Parole aux sociologues : Ahmed Cherrak, la modernité est indispensable pour le bonheur et le progrès !




Accorder la parole aux chercheurs en sociologie, c’est permettre aux observateurs avertis de se prononcer publiquement sur des faits de société. Une nécessité pour établir une relation plutôt équilibrée entre médias et sociologues.
Ahmed Cherrak est un sociologue qui suit attentivement les problèmes de la société. Il ne se laisse pas guider par ses émotions, mais doute  de tout et remet en question les rumeurs populaires. De par son approche spécifique, il semble suivre toutefois cette école initiée par Mohamed Guessous, pour qui la seule vérité est celle soumise à l’examen sociologique. Entretien !


Libé : Il semble que les classes sociales au Maroc se trouvent en phase de changement. Quels en sont les indicateurs, selon vous ?
Ahmed Cherrak : Ce n’est pas les strates (les classes) de la société marocaine qui sont en train de changer, mais l’analyse sociologique de cette société. La stratification sociale était parmi les aspects et les domaines de la sociologie marocaine au début de l’indépendance où la première et la deuxième générations ont consacré différentes réflexions sur cette question (Khatibi, Pascon, Halim, etc).
On peut dire que c’était un paradigme, non seulement de la sociologie, mais de tout le savoir et la culture. La lutte des classes était un grand  symptôme… Aujourd’hui, on en parle timidement, en invoquant la classe moyenne et son rôle dans la consommation sur le plan économique, une élite culturelle et scientifique faisant partie de cette classe. L’on constate également l’usage d’autres terminologies comme la marge, la marginalisation, les couches sociales  marginalisées, la pauvreté, le Maroc profond ... Ainsi que la globalisation, la modernité, le modernisme, la démocratie, la justice…
Avec d’autres termes, c’est la fin des grandes histoires comme dit Baudrillad, c'est-à-dire les grandes idéologies et les systèmes théoriques…

Après les mouvements sociaux au Rif et à Jérada, quelle évaluation faites-vous aujourd’hui des mutations et clivages que traverse la société marocaine ?
Le titre « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel était l’épigraphe de la conclusion de mon livre : Sociologie du printemps arabe (Ed. Moukarabat 2017). Cette épigraphe reflète très largement la théorie que j’ai adoptée en analysant le printemps vert, contre deux autres théories : la théorie du complot et la théorie de l’échec et du déclin du printemps. C’est dans cette vision qu’on peut analyser aujourd’hui la 2ème vague du printemps, ou bien la continuité du printemps, à El Hoceima, Jerada et dans le monde arabe (La Jordanie de nos jours). Ces protestations reflètent le degré de conscience des peuples arabes, qui demandent plus de dignité et de justice. Dans ce sens, la société marocaine est passée d’un statut statique à un  autre dynamique. Le processus de changement est en cours, et les protestations vont crescendo avec le temps si le gouvernement reste sourd et aveugle !

Que représente pour vous le concept de gauche et peut-on parler de « peuple de la gauche » ?
Je pense que la gauche a perdu beaucoup de ses adhérents,  de ses sympathisants et de sa base centrale. En bref, son peuple, à vrai dire, a perdu la masse populaire pour des raisons objectives et subjectives, notamment la différence entre le discours et la réalité et l’attitude des gens de la gauche envers le pouvoir. Ladite gauche a perdu son aura, sa terminologie, sa crédibilité aux yeux du peuple. Aujourd’hui, on peut parler d’un autre peuple conscient, critique; c’est le peuple de Facebook qui aspire à un nouveau modèle de démocratie.

Sommes-nous réellement dans une société qui va à la rencontre des principes d’« égalité des genres », de « liberté de culte » ou de  « démocratie participative » ?
Nous sommes sur la voie mais c’est une étape qui va durer dans le temps. Il est vrai que la société marocaine est plus exigeante aujourd’hui, elle demande plus, car la majorité souffre…
L’égalité entre les genres a fait du chemin, mais elle est confrontée au traditionalisme idéologique, social et culturel, même chez les militants qui sont démocratiques au sein de leurs partis, mais très réactionnaires dans leurs foyers, comme l’avait signalé à raison d’ailleurs Fatima Mernissi… Dans le même sens,  la liberté des cultes n’est pas totalement acquise, parce qu’elle pose les questions de la vérité absolue, de la différence et la liberté. Le respect de cette différence (globalement) est intiment lié à la démocratie, la vraie démocratie. On est seulement dans une période de transition…  

Est-il vrai que l’on vit actuellement une crise des valeurs ?
Ce n’est pas fondé. On peut dire que c’est un discours crisologique comme disait le sociologue marocain Mohamed Guessous. C’est un discours qui tombe dans la rhétorique de facilité. La crise dans ce discours passe partout: crise des partis politiques, crise de la famille, crise des jeunes, crise de la culture, etc. On peut dire seulement que les valeurs se transforment ou se présentent sous différents, selon les époques, surtout après le printemps arabe qui a mis en exergue cinq grandes valeurs : la dignité des citoyens; la liberté au sens pluriel; l’égalité au sens pluriel aussi entre les hommes et les femmes, entre les religions (cultes), entre les espaces et les régions et entre les ethnies;  la justice sociale et l’union au pluriel.
En bref, la citoyenneté est la valeur centrale. Elle est à la croisée entre les valeurs traditionnelles et les valeurs modernes... Mais la modernité est indispensable pour le bonheur et le progrès… 

Etes-vous d’accord que l’on évoque constitutionnellement la démocratie participative, sans avoir bien assimilé pratiquement la démocratie représentative?
Tout à fait. Le discours sur la démocratie participative est prématuré puisque nous n’avons pas assimilé vraiment la démocratie représentative. Nous sommes pratiquement dans une période de transition vers la démocratie. Malgré cela, il y a certains aspects de la participation dans quelques domaines,  dans une marge limitée. Il y a toujours une différence entre le discours, les textes, et la réalité, et surtout chez nous, où il y a une démocratie au compte-gouttes, comme disait Feu Hassan II. Mais le peuple marocain d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. C’est un peuple très sensible, protestataire, patriotique, il a pu chasser la peur dans toutes les villes et les  régions comme Outat Haj, Tendrara et Zagora...

L’on reproche au champ médiatique d’être trop « contrôlé », que ce soit au niveau des médias publics et privés. Quelle est votre appréciation?
Je pense que le champ médiatique est vraiment contrôlé. Mais je ne sais pas s’il est trop ou très contrôlé… Il y a contrôle de l’Etat, à ne pas dépasser les limites tracées, c'est-à-dire qu’il y a une liberté conditionnée, ou une marge de liberté. Ce contrôle n’est pas toujours étatique, il est aussi subjectif,  inconscient,  à vrai dire par les intervenants au pluriel ou ce qu’on appelle « l’autocensure »… On est dans l’Etat de la peur de la liberté dans tous les sens : libertés d’expression, des cultes,  individuelle, d’être différent, il y a toujours des lignes rouges à ne pas dépasser !

La fragilité du champ médiatique est due à quoi, selon vous ?
Je pense que cette question est prépondérante, en relation avec la précédente, car la fragilité de ce champ est due à la liberté conditionnée, c'est-à-dire au manque d’une vraie démocratie, où le contrôle est omniprésent et où il y a absence de l’indépendance de la justice et un droit équitable... Le journaliste en général souffre de l’absence ou du moins d’un manque de liberté, il sent qu’il est en liberté provisoire… La fragilité est due aussi à l’absence d’institutions de presse solides. Sans oublier les inquiétudes quant à l’avenir, un avenir non assuré, aussi bien pour la presse indépendante, privée ou publique. On peut soutenir le propos de Stéphane Hessel : « Une véritable démocratie a besoin d’une presse indépendante », au sens vrai du terme, et non une indépendance masquée.
Le sociologue analyse et diagnostique, mais il peut éventuellement proposer des suggestions dans ce sens.
Pour moi, le sociologue c’est quelqu’un qui questionne la société, analyse la réalité, et peut même proposer des suggestions. Mais le comble est que personne ne l’écoute, et avant tout, personne ne le sollicite pour recueillir ses propositions, son avis. Il est marginalisé malgré sa présence sur l’échiquier scientifique. La recherche scientifique en matière de sociologie n’est pas demandée comme un besoin national dans lequel fait défaut une politique de recherche. On n’a pas confiance en la science et en les sciences humaines et sociales, dans une société traditionnelle. Malgré ce tableau noir, il y a des indicateurs positifs au niveau des sollicitations de la sociologie par quelques institutions, et la société civile. Ainsi les cours de sociologie sont présents dans toutes les universités du pays. Enfin, la présence des sociologues dans la presse et les médias en général est un bon signe en faveur de la sociologie marocaine qui est restée marginalisée des décennies durant.

Etes-vous d’accord que les sociologues marocains ne contribuent pas à la construction d’un espace public selon une conception habermasienne ?
C’est une très bonne question. J’ai un livre (qui sera bientôt publié) intitulé «La presse et la sociologie ». Cet ouvrage essaye de répondre à la question suivante : est-ce que la sociologie se confine dans son domaine ? Dans sa discipline ? Loin d’intervenir dans l’espace public? Sans critique ou métacritique comme je propose… Au nom de la spécialité et du scientisme ! Déjà Pierre Bourdieu a posé cette question sur la télévision en France. Au Maroc, nous avons besoin de la sociologie dans la presse écrite, à la radio et la télévision et dans toutes les composantes de l’espace public. N’oublions pas que le sociologue est un intellectuel aussi qui doit avoir des positions dans la société: il critique ce qui se passe sur la scène politique et sociale de manière quotidienne. D’autre part, je pense que la scène médiatique fait appel au sociologue et où l’on constate sa présence remarquable surtout au niveau des programmes de dialogue présentés par les médias, toutes tendances confondues.  

Repères

Ahmed Cherrak, membre du Laboratoire d’études psychologiques et sociologiques (L.A.R.E.P.S) est également membre des comités de lecture de plusieurs revues marocaines dont Revue d’économie et société, Revue de Philosophie, Approches (Revue des sciences humaines), Cahiers du Creps Revue interstice, Université Picardie Jules Vernes d’Amiens, (France).
Il a publié « Discours féminin au Maroc », « Sociologie marocaine », avec Abdelfettah Ezzine, « Culture et Politique », « Parcours de lecture », « Sociologie du cumul culturel », « Espaces de l’intellectuel », « Culture et son voisinage », « Graffiti scolaire : introductions à la sociologie de la jeunesse.. de la marge.. de l’écriture »…

 

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Jeudi 14 Juin 2018

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