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Omar Serghouchni, président de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel

La traçabilité est aujourd’hui un outil de gouvernance indiscutable




Omar Serghouchni, président de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel
La pandémie du coronavirus a déclenché un débat sans précédent dans le monde sur la forme de la nouvelle gestion de l’Etat moderne, basée sur la manière d’utiliser les technologies de l’informatique. Peut-on dire que nous sommes entrés dans la phase de la gouvernance par l’outil informatique ?
Le phénomène dont vous parlez est celui de la « data-gouvernance ». La question n’est pas la gouvernance qui utilise la technologie ou l’informatique, mais la gouvernance qui utilise l’information extraite grâce à la technologie ou à l’informatique. La question n’est pas d’avoir recours à des lunettes ou à une loupe, mais de définir ce que l’on a le droit de regarder avec cette loupe. La question n’est pas d’utiliser les bienfaits d’un enregistreur, mais de savoir ce que l’on a le droit d’enregistrer et combien de temps on peut garder l’enregistrement.

Partant de ce que vous avez avancé,  peut-on dire que le monde est en train d’aborder un nouveau tournant, permettant à l’humanité de passer du capitalisme industriel au capitalisme numérique ?
Oui, certains parlent de capitalisme numérique et d’autres de capitalisme de surveillance. Je ne suis pas très d’accord avec cette appellation. Car elle utilise de façon implicite une sémantique négative du mot « capitalisme ». De mon point de vue, cette appellation risque de laisser croire que ceux qui essaient d’encadrer cette évolution « numériquement sauvage » de nos sociétés ne sont que les traditionnels opposants du capitalisme et du monde libre. Ceux qui auraient été régulièrement en retard d’une révolution. Et pourtant, la question est au-delà du fait que nous soyons dans le contexte d’une économie de marché ou d’une économie d’Etat. Ce n’est même pas le sujet de la surveillance qui est en débat. Il est question du niveau de traçabilité que nous souhaitons avoir pour nos sociétés. Nous sommes à la veille du déploiement imminent d’une société de la traçabilité sans la mise en place des outils de gouvernance adéquats, ni sur le plan national et encore moins sur le plan international. La traçabilité est, aujourd’hui, un outil de gouvernance indiscutable. Selon le niveau de traçabilité mis en place, nous pouvons passer du rêve au cauchemar … ou du cauchemar au rêve. La problématique n’est même plus celle d’une optique de surveillance… Elle est celle de la mise en place, avec l’alibi d’un soi-disant bien-être national, d’un outil de gouvernance internationale sans équilibre et sans régulation. Il s’agit de l’implosion des mécanismes de contrôle démocratique portée par les élus locaux et nationaux mais aussi de la dilution des outils de gestion des principes de souveraineté. Quelle est la solution ? Evidemment, il n’est pas question de s’opposer à cette mutation qui s’impose au niveau mondial. Il s’agit juste de ne pas l’aborder naïvement. D’être en mesure, d’une part, d’infléchir le niveau de traçabilité à cibler, et d’autre part, de former les jeunes et les êtres humains de demain à porter les valeurs de progrès et de bien-être en vue de gouverner au mieux cette société. Sans protectionnisme inutile et précipitation irréfléchie. Il y a deux dangers à maîtriser : Le premier, c’est de s’opposer de façon conservatrice à l’évolution du monde. Le second est de foncer tête baissée, sans réfléchir, comme le taureau vers le foulard rouge du toréro… sans se poser la question de ce qu’il y a derrière le foulard rouge.

Sommes-nous devant une nouvelle domination à partir de la position de force numérique ?
Il est évident que nous observons une redéfinition des outils de domination sur le plan international. C’est pour cela que les approches multilatérales vont avoir leur importance. La Première Guerre mondiale avait vu la création de la SDN (Société des nations). La Seconde Guerre mondiale avait vu l’évolution de la SDN vers l’ONU (Organisation des Nations unies). La crise actuelle induira une accélération vertigineuse du numérique, et devra probablement pousser à une évolution des outils multilatéraux pour atténuer les nouveaux mécanismes de domination qui vont en découler. Pour notre pays, il ne s’agira pas d’être en dehors de l’Histoire. Le vrai sujet est juste de tenter de s’organiser pour négocier au mieux ce nouveau contexte. Nous ne devons pas être des fous et demander la lune, mais nous sommes en droit d’être des humains qui essaient d’avoir la meilleure place possible dans ce nouveau monde. Et pour cela, nous devons aller au-delà de la réflexion technicienne de base.

Sommes-nous à l’abri de cette nouvelle forme de tutelle et de colonialisme?
Il ne faut pas sous-estimer les capacités de notre pays. Ses ressources sont nombreuses et multiples. Elles ne sont probablement pas encore suffisantes et bien déployées, mais notre pays n’est pas démuni. L’intelligence collective qui émerge en cette période d’état d’urgence sanitaire en est la meilleure illustration. La question qui se pose est loin d’être la disponibilité des neurones … Pour simplifier, il faut que nos décisions passent d’un niveau de simple logique à un niveau de raisonnement bien construit et nuancé. C’est probablement là que nous aurons du mal. Mais avec de la patience et de la persévérance, le pays devrait y arriver.

Etant à la tête de deux commissions importantes, la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel et celle du droit d’accès à l’information, quelle est la situation actuelle de la protection des données au Maroc ?
Notre vraie responsabilité est d’éviter que ces deux commissions se limitent à un simple rôle administratif, voire bureaucratique. Certes, il faut qu’elles jouent le rôle d’accompagnement de l’exécution du droit et de la loi. Mais il faut aussi qu’elles agissent pour faire connaître et accompagner l’adaptation de l’esprit de la loi. Il ne s’agit pas de nous contenter de prendre, sans tarder, le « train du numérique et de la donnée ». Nous devons nous dépêcher pour prendre le « TGV de l’information numérisée citoyenne ». Il ne s’agit pas juste de lutter contre les symptômes des maladies que connaît la société moderne (les fake news, les violations numériques de la vie privée, …).
Il faut anticiper et faire de la prévention. Il ne s’agit pas que de faire, mais de réfléchir à ce que nous voulons faire. Et pour cela le débat ne doit pas être étouffé. Aujourd’hui, ce qui pourrait nous manquer… plus que des bases de données, c’est des oreilles. Plus que de la logique technicienne, c’est du raisonnement citoyen.

Propos recueillis par I.E
Lundi 13 Avril 2020

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