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Mohamed Ouissaden : La cohabitation entre juifs et musulmans au Maroc est une réalité qui prodigue les émotions et offre une matière première pour écrire


Propos recueillis par Abdelkrim Mouhoub
Mercredi 7 Septembre 2022

Israe, elle… est une histoire où un couple de brillants journalistes doit réussir la réalisation d’un documentaire sur le départ des Juifs marocains vers Israël. Pour cela, il leur manque une pièce du puzzle, à savoir le portrait d’Ishaq pleurant cet arrachement à la mère patrie qui est le Maroc. Un défi concernant et les personnages du roman et les habitants d’Iril. Kamal, le mari, sacrifiera sa dignité pour l’argent tandis qu’Israe veille à ce que ses principes ne soient pas mis en question pour servir à la manière d’une diablesse les intérêts des autres dont l’argent est leur raison d’être. Nous voyons conséquemment que le professionnel l’emporte sur l’amour, ce noble sentiment ! Pour ce qui est du titre, Ouissaden avait dit lors de ses entretiens : «Un titre qui pourra fêter les retrouvailles récemment annoncées entre une communauté et ses origines». Mais «Israe, elle… » se prononce plus lentement qu’«Israël». Cette lenteur est un catalyseur de mémoire. Car il est temps de faire travailler la mémoire pour ressusciter le vivre-ensemble qui caractérisait la coexistence entre de multiples identités au Maroc. De grandes questions s’imposent. Pour y répondre, au moins à quelques-unes, Libé a réalisé cet entretien avec Mohamed Ouissaden, l’auteur d’Israe, elle…

Libé : «Son stylo glissant facilement au début sur la feuille se trouva vite incapable de finir sa course» (p.21), comment réagiriez-vous face à une telle situation ?
Mohamed Ouissaden :
Si j’étais à la place d’Israe, je déposerais ma plume tout de suite. Car ce n’est jamais la plume ou la main qui écrivent mais plutôt les émotions. La fluidité d’écriture chez un auteur pourrait brusquement tourner en une «dureté», un blocage, une sécheresse. Tout dépend du moment et de l’ambiance de l’écriture. A mon avis, pour écrire, il ne suffit pas d’en avoir envie. Il faut des convulsions qui émanent d’une douleur ou d’un plaisir.En ce qui me concerne, j’écris dans mon univers psycho-physique intime, autour d’une situation marquée d’une profonde solitude, tantôt en délirant, tantôt en rêvant. Sans plume ni clavier. Je mémorise jusqu’à ce que je retrouve les moyens matériels d’écriture, mais hélas mon état fœtal d’auteur-rêveur-délirant se dégrade, voire se dissipe. Alors, tout ce que je n’ai pas oublié, je le porte sur la feuille. L’écriture se passe dans l’inconscient. Le passage à la feuille n’est qu’une conscientisation de l’acte d’écrire. Une écriture secondaire. La première étant amorphe. Pour cela, le texte produit n’est jamais satisfaisant.

La vie marocaine «pouvait présenter l’exemple de la cohabitation entre deux communautés de confessions différentes…un de ces vivre-ensemble les plus rares dans le monde» (p.24) en l’occurrence les juifs et les musulmans dont «Sidi Bouaïssa est le marabout commun des deux entités» (p.51). C’est un thème récurrent chez les romanciers marocains.Quel en est l’intérêt pour le lecteur lambda ?
Personnellement, quand j’écris, je ne pense pas à l’intérêt du lecteur. Le roman est un champ d’expression où vous n’êtes pas libre du tout devant l’intelligence de vos personnages, mais non pas des exigences techniques : ceux de la langue et du plan. Ces mécanismes classiques de la langue et du plan (situation initiale, nœud, chute) sont désuets devant la majesté de la création.Avec eux, la littérature se trouve délétère. Le travail d’un romancier se démarque de celui d’un administrateur ou d’un architecte, par exemple. La différence entre les deux réside dans leur maîtrise des matériaux. Les matériaux du romancier sont des personnages ; il ne doit pas les maîtriser. A mon avis, le propre du roman, c’est l’aventure. Une aventure où l’auteur se met en praxis avec ses personnages dans une histoire infinie dont on ne peut point prévoir la fin. Un roman construit sur la base d’un plan préétabli est pour moi un témoignage, pareil à un plan d’action ou à une œuvre architecturale où tout est calculé d’avance. Kant, dans Critique de la faculté de juger, affirme qu’«on ne devrait appeler art que la production par liberté». Toute production littéraire ou artistique est le fruit des représentations et de l’expérience de son auteur. La cohabitation entre juifs et musulmans au Maroc est une réalité qui prodigue les émotions et offre une matière première pour écrire. C’est pourquoi, comme vous l’avez dit, cette thématique est récurrente chez les auteurs marocains. Quand c’est l’émotion qui écrit, on ne fait pas le tri du sujet sur des critères idéologiques ou ethniques. On écoute simplement notre cœur quand il s’exprime.

Les juifs marocains quittent le Maroc en 1964 ; le départ a été si douloureux qu’il a laissé un village (Iril) en pleurs et a été, de surcroît, le sujet de prêche du premier vendredi de ce départ, lisons-nous dans votre roman. Ainsi posons-nous avec vous la même question : Pourquoi le sentiment de nostalgie est-il éprouvé par les juifs marocains ? (p.73) Est-ce ces larmes illustrées par la photo d’Ishaq pleurant le départ d’Iril ? Est-ce ce lait dont abreuvaient les nourrices juives les musulmans? Est-ce la mère patrie?
Vous venez d’évoquer quatre mots-clés : nostalgie, larmes, lait et patrie. Les deux premiers se produisent sous l’effet de l’émotion. La nostalgie est un sentiment positif mais abstrait, elle peut se matérialiser par les larmes selon la sensibilité de l’homme. Les deux derniers mots reviennent ensemble à la patrie.Cette dernière est aussi abstraite.Or le lait symbolisant le sein maternel peut l’incarner.A«Irilnoughou», un douar dans la région de Taliouine, à l’instar de certaines villes marocaines comme Essaouira, le lien entre juifs et musulmans reste solide, éternel. Car il y a une identité extra-religieuse qui les unit et qui commence à se sacraliser par son ancienneté, son caractère mythique et mystique. Parfois, ce sont l’ancienneté, l’historicité, des événements ou leur caractère mythique ou mystique qui font naître l’hiérophanie ou le numineux de la nostalgie.

«La seule chose que j’aime en toi, c’est ton courage d’échapper aux mœurs» ((p.31), dit Kamal à Israe. Quel impact pourrait avoir ce comportement sur la famille, la société et l’avenir d’un couple dont l’un est d’obédience juive et l’autre musulmane ?
Dans le monde du roman, l’auteur n’est pas le maître de la situation. On se laisse conduire par l’intelligence des personnages. C’est pourquoi cette forme d’expression est audacieuse, évolutive, révolutionnaire voire téméraire. Je ne peux pas écrire l’idée que «j’aime une femme qui pourrait échapper aux mœurs» en dehors d’un pareil contexte. Car Ouissaden ainsi que la plupart de ses semblables sont conditionnés par leur éducation. Mais cela résonne en écho dans leur imaginaire. La libération de l’esprit commence par l’écriture comme un acte inconscient, sans langue, sans tournure aucune. L’écriture permet la transgression de certaines règles sociales encore en mal de se mouvoir. Il faut oser le dire !

La force etl’argent(p.69), l’ambition commune et non l’amour (p.79), le business et non l’amour (p.79), le professionnel empêche l’amour (p.79), «l’amour ne passe jamais par l’effort» (p.72), «tout amour où l’on ne risque pas sa mort n’est pas sûr» (p.152). Alors, la question qui s’impose ne peut être qu’une : où peut-on avoir accès à l’amour, à ce sentiment noble ? Comment pourrait-on distinguer l’amour de l’admiration ?
L’amour est un terme inventé pour résumer un ramassis de complexes liant une personne à une autre, ou à plusieurs. Le premier complexe c’est l’habitude, le deuxième c’est l’admiration, le troisième c’est la beauté, le quatrième c’est l’argent, le cinquième c’est la religion, le sixième c’est la famille. Nous pouvons ajouter un septième, rare, la transcendance. Une femme est aimée dès l’existence d’un ou de plusieurs de ces complexes. Aimer est une action rationnelle. Un effet issu d’une cause. Toute relation d’amour n’est pas en reste d’un certain pragmatisme. L’amour n’est pas une notion indépendante car elle est motivée a priori par un complexe, désormais nommé «raison». Sa force dépend de la raison à l’origine de son existence.Dans ce roman, Israe connaît deux amours. L’un conduit essentiellement par l’argent et l’autre par l’habitude. Mais l’habitude a détrôné l’argent. Ce n’est pas une règle, tout dépend de la sensibilité des personnes.

Dans la page 102, nous lisons que «l’une des armes dans la guerre d’argent, c’est la possession de l’ennemi. Le mariage est un bon moyen de possession !» Comment? Les ennemis pourraient-ils être des partenaires à part entière dans une affaire dont ils tirent profit ?
C’est une stratégie possible pour instaurer la paix dans le monde, de la petite localité aux grandes métropoles, aux grandes forces politiques mondiales. Ce serait une autre voie de diplomatie quand d’autres voies moins coûteuses sont inaccessibles. Cet extrait du roman recèle une reconnaissance du pouvoir de la femme à réconcilier, à transformer, à apprivoiser. Elle peut transformer par son pouvoir d’enfantement, et réconcilier par son pouvoir d’éducation. Un enfant né d’un couple appartenant à deux identités différentes est une hypothèse d’une troisième identité qui rassemble les deux premières dans une cité paisible.

Maintenant la femme ! La femme est la convoitise des fanatiques, des pervers, des escrocs, …Ils la tiennent «courtoisement» dans l’asservissement ou recourent au chantage pourréussirleurs entreprises. Qu’est-ce qui pourrait délivrer cet être de cette vulnérabilité ?
Est vulnérable toute personne qui ne progresse plus, indépendamment de son sexe. Israe est une femme manipulée par son mari, et, à travers lui, par un autre homme.C’est juste un exemple. Cela peut arriver aussi à un homme. Aujourd’hui, je pense que la femme peut se targuer d’avoir arraché ses droits, ses libertés et son positionnement honorable dans la société. Personnellement, j’en suis satisfait. J’ai toujours défendu la femme en écrivant, depuis mon premier roman «Amina la chamelle» où j’ai écrit avec mon amour propre. La femme s’impose aujourd’hui dans tous les domaines, malgré la résistance de certains esprits misogynes qui refusent un tel changement.

Israe se remet en question et prend son destin en main : «Comment est-ce que je me suis transformée en une diablesse qui veut nuire à certains innocents en faveur d’autres qui ne le méritent pas ?» (p.125) Puis dans la page 140 : «Sa belle âme et son caractère hardi de femme ne la laisseraient pas succomber aux désespoirs apportés par les malheurs de sa vie», «Tous ses espoirs ratés auparavant, elle les récupéra dans son travail». (p.141). Comment le travail et le don de soi pourront-ils être salvateurs et source d’espoir ?
Le travail se fait soit par plaisir soit par douleur. En principe, l’essence du travail est la contrainte. La rentrée qui vient après les vacances en est un exemple.C’est un fait psychologique surmontable. Mais n’empêche que certaines personnes ont réussi à exercer le métier qu’elles adorent viscéralement. Israe est journaliste, mais elle se retrouve beaucoup plus dans le travail associatif spécialisé dans le domaine d’aide aux petits orphelins. Voilà pourquoi elle n’a pas succombé aux désespoirs. Elle s’abreuve dans l’irrigation de la petite enfance esseulée. Oui, le travail pourrait être une source de délivrance, s’il se fait avec art, s’il est en principe une action humaine, point mécaniste. La délivrance est aussi envisagée comme une libération de l’âme et non une simple satisfaction des besoins matériels.

Israe et Kamal sont deux journalistes chargés de récupérer la photo d’Ishaq pleurant le départ d’Iril.Ils ont réussi cette mésaventure : l’argent ! Ont-ils vraiment réussi ?
Je peux dire qu’ils ont réussi un objectif professionnel, mais, pour arriver à cela, ils ont dû sacrifier les belles choses qui les ont unis. Ils ont réussi l’«avoir» mais non l’«être». Quand on ne vit que pour avoir et posséder des choses, on finit par devenir impassible. Le matérialisme excessif est à mon avis un poison pour les sentiments. Tout est y réduit en valeur monétaire. L’amour, le vrai amour, et le capitalisme ne peuvent jamais se mettre en bons termes. Cette monétarisation des relations sentimentales a disloqué les liens et accentué l’individualisme. Les seules relations qui s’épanouissent avec l’argent, ce sont les relations gagnant/gagnant, de contrats de bail, de libre-échange, par exemple, mais jamais l’amour vrai.Je fais profondément confiance à l’histoire comme inspiration à la vie présente et future. Ce n’est pas un conditionnement déclaré en vrac,mais la vie est une construction, une succession. Les mythes grecs, en premier lieu, nous offrent une panoplie de «leçons», sinon des messages qui continuent à façonner nos modes de vie. L’Odyssée (avec l’Iliade) constituait les premiers textes écrits par Homère. Ulysse, le personnage principal, doit aller en Guerre de Troie. Une guerre on ne peut plus violente. Ulysse doit passer par cette épreuve épineuse.Du chaos à l’harmonie, de la guerre à la paix, de l’exil au retour chez soi, de la vie mauvaise à la vie bonne, selon l’expression de Luc Ferry, la philosophie de la vie d’Ulyssese retrace. Cette trame soulignée par Homère continue à se réinventer dans le roman contemporain.Israe, dans notre cas de figure, essaye de redresser sa première erreur. Elle s’est mariée. Mais, au cours de ce mariage naissent d’autres péripéties. Le combat pour la vie bonne va continuer. Voilà ! Le roman est une reproduction actualisée de la mythologie. Le bonheur n’existe pas ici-bas, ni ici dedans dans les romans. Qui cherche le bonheur, qu’il tente la descente aux enfers !
 


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