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Ma part de Johnny




Voilà ! Adieu Johnny ! Adieu l’artiste protéiforme : le rocker, l’acteur de théâtre, l’acteur de cinéma, le chanteur et le showman qui a accompagné ma jeunesse et resté gravé dans ma mémoire durant de longues décennies, même si mes préférences musicales avaient changé tout au long de mes pérégrinations existentielles.
Johnny Halliday est resté pour moi, comme pour toute une génération de yéyés, une idole qui n’a jamais vieilli, malgré la maladie et le poids de l’âge. Il est apparu dans ma vie et fut tout de suite mon idole durant les années soixante, les années folles de ma jeunesse dorée, les années où Rabat était la cité du bonheur pour certains privilégiés, initiés très tôt à l’art et à la culture, des années où les bals du samedi soir faisaient notre bonheur et ceux des étudiants des différentes facultés du Royaume. Des bals animés par des groupes de musique Rock N’Roll comme les Rolls, les Fingers, les Toubkal et les Golden Hands. Des répliques sans doute des nombreux groupes français du début des années soixante comme Les Chats sauvages d’Eddy Mitchell ou Les Chaussettes noires de Dick Rivers.
Nous les suivions partout ces groupes qui portaient nos rêves d’ailleurs. Ils se produisaient dans les enceintes universitaires quand les universités étaient des lieux du savoir et de la culture. Nous les suivions dans des villes comme Mohammédia, El Jadida ou Kénitra devenues aujourd’hui des villes où l’art et la culture sont désormais des histoires anciennes. Des années où toute une jeunesse rêvait d’un Maroc au diapason du monde moderne et où le débat faisait rage avec ses différentes tendances politiques, idéologiques et culturelles.
Adieu Johnny, l’un des derniers représentants de la vie culturelle et artistique de notre jeunesse. Nous aussi, nous avions notre petit ange noir, Abdelghafour Mohssine, dit Vigon. Tu seras l’un des artistes parisiens à l’avoir pris sous ton aile généreuse quand son étoile ira briller ailleurs avant qu’il ne revienne en star dans son pays. Nous l’avions porté de la ruelle Derb Cherkaoui au Théâtre national Mohammed V où une foule délirante chantait à tue-tête et dansait frénétiquement Harlem Shuffle. Un délire à la mesure de notre insouciance car nous nous abreuvions sans ménagement de notre ouverture au monde tout en étant à l’écoute des idées révolutionnaires qui naissaient et se développaient avec Souffles, l’Arc et les nombreux suppléments culturels. Nous suivions religieusement les belles soirées du samedi soir de notre télévision nationale et le multiculturalisme qui l’animait avec l’animateur vedette Teddy Boy, le chanteur juif Salim Hilali, ou notre dandy de la chanson marocaine Abdelouahab Doukkali (Ya Lghadi f’tounoubil). Notre pays recevait alors toutes les grandes stars de la musique arabe comme Mohammed Abdelouahab, Farid El Atrache ou la diva Oum Kaltoum. Et puis il y avait les soirées théâtrales qui égayaient les foyers de milliers de Marocains.
Des vedettes françaises comme Jacques Brel, Edith Piaf, Georges Brassens, Léo Ferré, Georges Moustaki mais aussi américaines comme Nina Simone, Ray Charles ou Stevie Wonder. Les chanteurs yéyés aussi dont nous découpions les posters dans «Salut les copains» et dont le plus célèbre représentant était justement un certain Johnny Hallyday. Je me rappelle le soir où des centaines de jeunes de la ville de Rabat, les nantis de l’époque comme les simples citoyens que nous étions s’étaient agglutinés devant le cinéma Renaissance où le film où trônait notre idole était projeté. Gravée dans ma mémoire cette belle mélodie Retiens la nuit. Je me rappelle cette Vespa gris bleu toute neuve qu’un certain Jalil Bennani avait garée devant le cinéma Renaissance et que tous les jeunes admiraient avec envie car c’était la première moto du genre dans la ville de Rabat. Nous, nous  nous contentions des Solex et des mobylettes jaunes alors que les plus fortunés roulaient en Lambretta ou en Rumi. La Harley Davidson dont nous rêvions n’apparaîtra que plus tard. Johnny nous accompagnait comme nous accompagnaient Salomon Burk, Percy Sleedge, Ottis Reding, Chuk Berry et bien entendu les Beatles et les Rolling Stones un peu plus tard. Ainsi, les années soixante et soixante-dix sont le paradis perdu de la culture et de l’art dans notre cher pays. Elles ont drainé les plus grandes stars du monde dont le Maroc était pour elles le passage obligé.
Aujourd’hui Johnny Hallyday s’en est allé. Un hommage national des plus émouvants lui fut rendu à Paris, ville des Lumières. Une leçon pour nous qui sous-estimons la plupart du temps nos artistes de leur vivant et les enterrons dans une indifférence qui frise parfois le mépris, n’étaient ces quelques témoignages furtifs ici et là pour avoir bonne conscience. Soixante ans de carrière sans interruption pour quelqu’un qui faisait de l’art sa raison d’être. Philippe Labro l’a rappelé : cette «vie invraisemblable» portée par «la grâce et la gloire» était « une corde tendue au-dessus de l’abîme» citant ainsi Nietzsche. Johnny est passé dans ma vie et le temps qui passe, en perpétuant le souvenir, laisse des traces. «L’ange crucifié», «l’enfant de la balle» comme le nomme Daniel Rondeau l’autre ami du Maroc et de ses écrivains et artistes de renom, avait la voix cassée pour rendre hommage à «un phénomène français au sens forain du terme».
La symbolique du moment était là durant cet hommage grandiose où tout le gotha artistique, intellectuel et politique et à sa tête le chef de l’Etat Manuel Macron qui demanda à des milliers de Français venus rendre hommage à la star «d’applaudir Monsieur Hallyday». Et le feu s’est propagé sur toute l’assistance car «Johnny a chanté le feu qui ne s’éteint jamais» entonne Monseigneur Benoit de Sinety au sein de l’Eglise de la Madeleine, lieu de la cérémonie d’hommage dont la symbolique était ce ciel bleu comme le sont les yeux de Johnny. Soudain cette éclaircie comme le poème de Francis Ponge après une nuit de pluie pour offrir à la star nationale des moments de clémence pour un homme qui fut toute sa vie le réceptacle du bonheur, de l’amour et de la bienveillance, bravant ainsi une enfance pénible et malheureuse.
Cette cérémonie, merveilleusement bien organisée par la merveilleuse Laeticia flanquée de ses deux petites filles durant laquelle les mots les plus recherchés ont retenti sur le cercueil blanc d’un immense artiste, a illuminé le ciel de Paris. Un joli poème «Chanson des escargots qui vont à l’enterrement» de Jacques Prévert est lu par Jean Reno :
À l’enterrement d’une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le noir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés […]"
Et ils étaient nombreux ceux qui étaient tristes et désappointés, murés dans le silence du recueillement comme son alter ego Eddy Mitchell. Et puis il y eut l’hymne à la vie de Mère Theresa lu par Cendrine Kimberlain suivi par les témoignages de Patrick Bruel et de Line Renaud, interposés de temps à autre par le jeu des quatre merveilleux musiciens jouant ses plus belles œuvres pour accompagner l’auteur de Oh Marie et de Allumez le feu dans sa dernière demeure, loin du bruit et de la fureur de sa longue vie de rocker, dans cette île lointaine Saint Barthélémy où les oiseaux, le bruit des feuilles mortes et le balancement soyeux des eaux chanteront ses innombrables mélodies et lui diront «Que je t’aime!». Il y avait quelque chose de Tennessee dans cet hommage plein d’enseignements pour ceux qui méprisent l’art.

Par Ahmed Massaia
Mardi 12 Décembre 2017

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