Lucile Bernard : L’amour est la colonne vertébrale affective de tout individu


Alain Bouithy
Mardi 12 Mai 2026

Lucile Bernard : L’amour est la colonne vertébrale affective de tout individu
Entre la France et le Maroc, Lucile Bernard poursuit son exploration de l’écriture avec une sensibilité qui lui est propre. Dans son nouveau roman, « Le monde peut tourner sans nous », paru aux Editions L’Harmattan (collection Amarante), la romancière, poétesse et nouvelliste explore les fragilités humaines, les non-dits familiaux, les liens qui nous unissent et ce qui demeure lorsque tout vacille. Alors qu’elle termine actuellement une série de rencontres en France, la  fondatrice du Centre de création artistique Riad Sahara Nour à Marrakech s’apprête à retrouver, dès le mois d’octobre, ses lecteurs marocains lors de séances de signatures prévues notamment à Marrakech, Rabat et Tanger, dans ces librairies «qui ont une âme» auxquelles elle est profondément attachée. Entretien.

Libé : Votre nouveau roman, «Le monde peut tourner sans nous», est désormais disponible en librairie. Avant d’y revenir, pourriez-vous nous parler de votre précédent ouvrage, «Carrousel d’automne», et nous dire ce qui a évolué dans votre écriture depuis ?

Lucile Bernard : Chaque roman que j’écris est toujours pour moi une nouvelle expérience. C’est à la fois une histoire enfouie au plus profond de moi, toujours la même, qui m’habite avec ses thèmes récurrents, déclinés en différentes versions, et en même temps c’est une recherche inlassable, obstinée de l’écriture, un désir d’aller toujours plus loin dans cette exploration des mots, dans ce territoire infini de création. Dans « Carrousel d’automne» (L’Harmattan), ma recherche dans l’écriture a été de naviguer dans l’espace-temps en entremêlant les dates et par là même de perdre, de déstabiliser le lecteur, le faire sortir de ses points de repère. Moi-même en écrivant ce livre, j’avoue que je me suis aussi un peu perdue… J’ai été très fortement inspirée pour cela par l’immense écrivain William Faulkner, plus précisément par son roman «Le bruit et la fureur», par cette façon que ce génie de l’écriture a d’embarquer le lecteur à son insu, de brouiller les pistes. Dans mon nouveau roman «Le monde peut tourner sans nous », j’ai eu cette fois-ci envie de m’atteler à l’écriture de dialogues, de faire cette expérience qui mettrait en avant la communication orale entre les différents personnages, de planter un décor, qui ferait de ce roman un genre de littérature cinématographique. Mes sources d’inspiration furent à la fois le metteur en scène François Truffaut et l’écrivaine Marguerite Duras, deux grands géants eux aussi, chacun dans sa spécificité. C’est pour cela qu’on ne peut pas parler véritablement « d’évolution dans l’écriture » mais d’une recherche différente, tout aussi passionnante dans laquelle je m’aventure à chaque fois.

Dans la famille d’Auguste, personnage central de votre nouveau roman, «on n’a jamais trop su se dire des mots d’amour». Ce manque d’expression des sentiments est-il, selon vous, à l’origine de sa détresse et des épreuves qu’il traverse ?

Oui, je le pense sincèrement. L’amour, dès le plus jeune âge, est nécessaire à l’évolution, la structure psychique de tout individu. Il constitue la colonne vertébrale sur le plan affectif pour le devenir de l’enfant et de l’adolescent jusqu’à l’âge adulte.

Dans certaines familles, un manque d’amour peut se faire cruellement ressentir pendant cette période et être la source de maux tels que le mal-être, la souffrance psychologique, le renfermement, l’agressivité. Il peut être à l’origine de déviations comportementales parfois graves qui peuvent perdurer tout au long de sa vie. Parfois l’amour est là mais il y a quelque part une incapacité à le dire, le formuler, mettre des mots dessus, soit par pudeur, soit parce dans la famille on n’a jamais trop su se dire «ces choses-là». Et cette incapacité à se le dire, ces non-dits peuvent engendrer chez l’autre un sentiment d’incompréhension, d’amertume, voire de colère, de regrets et être source de conflits.

Auguste entretient des relations souvent tendues avec ses frères et sœurs et peine à trouver sa place au sein de la famille. A travers cette cellule familiale, quel regard portez-vous sur les dynamiques familiales contemporaines ?

Chaque famille est une cellule familiale avec ses propres règles, ses propres fonctionnements, ses valeurs. Au sein de cette cellule, on retrouve des choses pérennes comme l’amour, le non-amour, le respect, la violence, l’indifférence, la jalousie, la tendresse, etc.  A l’heure actuelle, il semblerait qu’il y ait une évolution vers une prise en compte des désirs de l’enfant, l’enfant devient sujet, (cf. les recherches de la psychanalyste Françoise Dolto «L’enfant est une personne»). Il paraît qu’il y ait moins de coercition dans l’éducation, on sort de l’emprise parentale, d’une autorité aveugle qui s’exerçait alors parfois au détriment de l’enfant.

On voit aussi dans certains pays émerger une prise en compte de la femme quant à sa liberté, ses droits… Mais malheureusement dans cette société actuelle où tout va trop vite, dans cette accélération forcenée qu’on est en train de vivre à tous les niveaux, on peut être aussi confronté parfois à des cellules familiales qui éclatent du fait d’un manque de points de repères, voir s’installer un manque véritable de communication induite entre autres par cette prise de pouvoir monstrueuse qu’opèrent ces géants de l’informatique Microsoft, Apple, Meta… Il n’y a qu’à s’attabler sur une terrasse de café et voir le spectacle désolant de ces familles, assises autour d’une table, chacun sur son portable…

Auguste, dit Gus, véritable orfèvre de l’imaginaire, multiplie les plans qu’il échafaude sans échapper à la solitude et aux désillusions. Comme dans «Carrousel d’automne», la joie reste rare. Est-ce un choix délibéré dans votre univers romanesque?

J’ai toujours une vision assez pessimiste sur l’amour mais aussi sur le monde actuel, même si cela n’enlève en rien à cette foi irréductible que j’ai en eux. Nous vivons en ce moment dans un monde hanté par les guerres, les catastrophes écologiques, asservi à la cause du profit, la toute-puissance des médias.

Nous vivons dans un monde en pleine perte de sens. Et c’est justement ce que dénonce Auguste dans le roman, une des raisons pour laquelle il aboutit à ce constat amer de désillusions, «les autres, ils se sont bien foutus de nous». Avec ces mots, il porte par là même sur le monde un regard visionnaire, le roman se passe dans les années soixante-dix. Il pressent avant l’heure avec toute la sensibilité d’un garçon de vingt ans, ce lent dérèglement du monde dans lequel nous vivons à l’heure actuelle et qui ne fait que s’accentuer.

C’est la raison pour laquelle aussi une voix s’est élevée en septembre 2019, celle d’une toute jeune Suédoise, Greta Thunberg, criant, du haut de ses tout juste 16 ans, son indignation, sa colère lors d’une conférence à l’ONU sur le climat : «Comment osez-vous ? … Les gens souffrent, ils meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez, c’est d’argent, et des contes de fées de croissance économique éternelle ! Comment osez-vous!».

C’est aussi ce que dénonce à présent la jeune génération qui peine à se retrouver dans ce monde que leur ont  laissé les adultes, ce monde déboussolé où ils sont condamnés à vivre et dont ils ont du mal à percevoir la finalité, d’où leur colère à eux aussi : « Vous, les autres avant nous, qu’avez-vous fait de notre monde ?»

Le seul moment où Auguste se sent profondément heureux est celui où son père l’encourage à devenir écrivain. Quelle portée symbolique donnez-vous à cet instant dans le parcours du personnage ?

Pour Auguste, la reconnaissance du père dans son désir de devenir écrivain est capitale. C’est à la fois une découverte du père, qu’il a toujours vu, en colère, énervé, mal dans sa peau, il se sent enfin compris. Et en même temps aussi c’est comme une libération, une porte qui s’ouvre, une sorte d’enracinement dans son devenir, dans sa structure mentale, à travers le regard bienveillant que lui porte le père, son acquiescement quant à son devenir d’écrivain.

Prévoyez-vous des rencontres avec les lecteurs ou des dédicaces, notamment à Marrakech où vous résidez ?

Je termine en ce moment une série de signatures en France. Je rentrerai au   Maroc début octobre pour une période de deux mois. J’ai d’ores et déjà, pour les mois d’octobre et de novembre, des rencontres-signatures prévues dans de belles librairies mythiques que j’affectionne particulièrement, ces fameux endroits qui ont une âme, telles que la librairie Chatr à Marrakech, la librairie Carrefour des Livres à Rabat, la librairie des Colonnes à Tanger. Je me réjouis dès à présent de ces rencontres, de renouer avec ce public marocain qui m’est si cher et auquel je dois tant…

Propos recueillis par Alain Bouithy
 
 
 


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