My Seddik Rabbaj : Le quartier Sidi Youssef Ben Ali est un véritable personnage à part entière, doté d’une présence, d’une mémoire et presque d’une voix


Libé
Lundi 6 Avril 2026

My Seddik Rabbaj : Le quartier Sidi Youssef Ben Ali est un véritable personnage à part entière, doté d’une présence, d’une mémoire et presque d’une voix
« Une petite vie à Sidi Youssef Ben Ali » est le titre du dernier recueil de nouvelles de l'écrivain marocain d'expression française My Seddik Rabbaj, publié aux éditions Le Fennec. Dans cet ouvrage, l'auteur examine l'espace urbain et les transformations sociales qui lui sont liées. Il y aborde également des thématiques existentielles telles que la quête identitaire, la peur, les remords et la relation à soi-même. Selon My Seddik Rabbaj, il s’agit de chercher à donner une vision plus fidèle et nuancée du quartier Sidi Youssef Ben Ali, à travers son caractère vivant et profondément humain.

Libé : « Une petite vie à Sidi Youssef Ben Ali », qu’est-ce qui a motivé le choix d'un tel titre pour votre nouveau recueil de nouvelles ?

My Seddik Rabbaj : Je suis originaire du quartier Sidi Youssef Ben Ali, que l’on appelle souvent, non sans ironie, “SYBA”. Ce sigle, auquel certains attribuent une signification en arabe évoquant l’anarchie, a contribué à forger une image réductrice et injuste du quartier. A travers ce recueil, j’ai voulu lui rendre hommage et, surtout, déconstruire cette perception négative. Sidi Youssef Ben Ali a été, à un moment de l’histoire, mis en lumière — notamment dans le discours de Feu SM Hassan II à la suite des événements de 1984 — ce qui a durablement marqué les imaginaires. Mais réduire ce quartier à cela serait passer à côté de son essence.

En réalité, c’est un quartier populaire comme tant d’autres, un lieu de vie, de solidarité et de mémoire. C’est aussi un espace où des enfants grandissent, découvrent le monde et vivent des instants de liberté, faits de petites aventures, de jeux et de rêves. Ce recueil est donc une tentative de restituer cette réalité plus nuancée, plus humaine : celle d’un quartier vibrant, loin des clichés, et profondément ancré dans l’expérience intime de celles et ceux qui y ont grandi.

Votre recueil aborde plusieurs thèmes dont l'image que l'on se fait de l'espace urbain et les mutations sociales qui l’accompagnent...Mais aussi des questions existentielles notamment la quête identitaire, la peur, les remords, le rapport avec soi-même....

Effectivement, ce recueil s’inscrit dans une démarche de mémoire. A travers un personnage principal qui, par moments, se confond avec moi, j’explore le souvenir d’un temps révolu : une époque où certaines valeurs structuraient profondément la société marocaine, et dont plusieurs semblent aujourd’hui s’effacer, tandis que de nouvelles pratiques émergent et transforment nos comportements. Je pense notamment à la solidarité qui régnait autrefois dans le quartier, et qui tend aujourd’hui à céder la place à une forme d’individualisme, où chacun paraît davantage préoccupé par ses propres intérêts. De même, l’apparition du téléphone portable et des écrans a profondément modifié les relations humaines, y compris au sein des familles, en introduisant une distance paradoxale dans la proximité.

On a l'impression que le quartier Sidi Youssef Ben Ali est le personnage principal de votre recueil. Pourquoi ce choix?

 Oui, en effet, Sidi Youssef Ben Ali ne se réduit pas, dans ce recueil, à un simple décor où se déroulent les actions. Il dépasse largement cette fonction pour devenir, par moments, un véritable personnage à part entière, doté d’une présence, d’une mémoire et presque d’une voix.  Ce quartier est d’abord un espace d’accueil. Il a vu affluer, au fil des années, des familles venues de la campagne, fuyant la sécheresse et la précarité, en quête d’une vie meilleure. Il leur offre, malgré sa modestie, une forme de refuge et la possibilité de se reconstruire, de recommencer. En ce sens, il agit comme un personnage bienveillant, capable d’absorber les blessures et de redonner espoir.

Au fil des nouvelles, le quartier se transforme également en espace de réflexion et de projection. Il porte en lui les transformations sociales, les tensions, les évolutions des modes de vie. Il observe, en quelque sorte, le passage du temps et les changements des êtres qui l’habitent.

Les jeunes du quartier ont été les premiers à organiser des manifestations de protestation de la "Gen Z". Selon vous, qu'est-ce qui explique cet engagement?

Il est vrai que les jeunes du quartier ont souvent été à l’avant-garde des mouvements de protestation, y compris dans ce que l’on pourrait associer aujourd’hui à une forme d’expression générationnelle proche de celle de la “Gen Z”. Mais, à mon sens, cet engagement ne relève pas d’un simple effet de génération: il s’inscrit dans une continuité, presque dans un héritage de caractère propre à Sidi Youssef Ben Ali. Depuis longtemps, les habitants de ce quartier sont perçus comme des rebelles, des individus qui refusent la “hogra”, cette forme de mépris ou d’injustice ressentie, et qui éprouvent le besoin de s’y opposer. Cette posture ne naît pas d’un rejet gratuit de l’ordre, mais plutôt d’un sentiment profond de décalage entre la manière dont ils sont perçus et la valeur qu’ils s’attribuent eux-mêmes. Il y a là une tension identitaire qui nourrit une forme de dignité revendiquée.

Propos recueillis par Ayoub Akil


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