Youssef Aïdi : L’exécutif ne dialogue qu'avec lui-même. Les syndicats ne font qu'entériner des décisions déjà actées

Youssef Aidi, secrétaire général de la FDT


Mourad Tabet
Jeudi 30 Avril 2026

Youssef Aïdi : L’exécutif ne dialogue qu'avec lui-même. Les syndicats ne font qu'entériner des décisions déjà actées
Dans cet entretien sans détour, Youssef Aidi, secrétaire général de la FDT, nous  livre une analyse critique de la situation sociale au Maroc. Il dénonce d’abord l’illusion d’un dialogue social qui, selon lui, tourne trop souvent au monologue gouvernemental. «Le gouvernement ne dialogue qu’avec lui-même», assène-t-il, déplorant que les syndicats ne soient conviés qu’à entériner des décisions déjà prises. Une logique qui, à ses yeux, vide le dialogue social de sa substance et trahit les aspirations de la classe ouvrière et de l’ensemble des salariés.

Libé : Cette année, votre centrale syndicale, la FDT, célèbre la Fête du Travail sous le slogan inspirant : “La justice sociale, levier pour un Maroc émergent”. Quel est l’esprit et la raison de ce choix ?

Youssef Aidi : Oui, effectivement, nous avons choisi ce slogan à la Fédération démocratique du travail parce que nous sommes profondément convaincus de l'importance d'une mobilisation nationale autour du projet « Maroc émergent ». Ce projet incarne une ambition collective et un enjeu fédérateur résumant les aspirations du Maroc, Etat et société, vers un horizon plus large, économique, social et même politique. Nous avons délibérément lié cette ambition aux conditions de sa réussite, en érigeant la justice sociale en condition sine qua non de sa réalisation et sa concrétisation.

Certes, le Royaume a réalisé des progrès notables dans la mise en œuvre de la vision économique qui sous-tend le Maroc émergent, notamment à travers le développement industriel, le renforcement des infrastructures et l'amélioration de la logistique. Cependant, les faiblesses de cette dynamique de développement restent criantes : la situation précaire de l'ensemble des salariés et des couches vulnérables, la persistance d'un chômage élevé, et les carences flagrantes du système éducatif.
Durant ce mandat gouvernemental, la classe ouvrière a subi des augmentations en cascade concernant l’ensemble des biens de consommation.
Alors que les taux d’inflation sont revenus à leur niveau antérieur,
les prix, eux, sont restés obstinément élevés
C'est pourquoi nous affirmons que la correction de ces déséquilibres sociaux et l'instauration d'une véritable justice sociale ne sont pas des options secondaires, elles accéléreront le développement et permettront au Maroc d'atteindre enfin le niveau auquel nous aspirons tous.

Dans quelle mesure le gouvernement respecte-t-il ses engagements issus des précédents accords sociaux, s’agissant en particulier de l’amélioration des salaires?

Pour nous, à la Fédération démocratique du travail, la question ne se résume pas à savoir si le gouvernement s’engage ou non à améliorer les salaires. Car tant que cette amélioration n’aura pas d’impact réel et concret sur le pouvoir d’achat des salariés, elle restera lettre morte. Ce qui est véritablement en jeu aujourd’hui, ce sont les mesures sociales qui transforment durablement la réalité des travailleurs.

Prenons un exemple : une éducation de qualité, qui libérerait la classe moyenne de l’engrenage coûteux de l’enseignement privé, pourrait avoir un effet bien plus bénéfique qu’une simple augmentation de mille dirhams par mois. Il en va de même pour la qualité et la gratuité de l’accès aux soins de santé et aux traitements.
C’est pourquoi notre approche concernant la situation sociale des salariés dépasse largement la seule hausse des salaires. Elle intègre les exigences d’une vie digne et les moyens concrets de garantir une véritable justice sociale. Nous récusons cette logique viciée et absurde consistant à donner aux salariés d’une main ce qui leur sera aussitôt repris de l’autre.

Quelle est votre analyse de la réalité des libertés syndicales au Maroc? Observez-vous un recul ou une avancée dans ce domaine? Et quelle est votre position quant au projet de loi organique relative au droit de grève ?

Je pense qu'il existe des disparités flagrantes dans ce domaine. Le respect des libertés et des droits syndicaux varie non seulement entre le secteur public et le secteur privé, mais également d'une entreprise à l'autre au sein même du secteur privé.

De manière générale, notre pays n'a pas encore atteint le niveau de protection auquel il pourrait prétendre quant au droit à l'exercice syndical dans toutes ses composantes. Il n'a pas su non plus élaborer une vision claire et équilibrée qui concilierait les droits des travailleurs avec l'activité syndicale, l'intérêt de l'entreprise nationale et la liberté du travail. L'Etat a plutôt privilégié ce qu'on pourrait appeler une politique de protection d'un certain nombre de secteurs et d'institutions du secteur privé contre l'action syndicale. Dans le meilleur des cas, il a toléré un syndicalisme sous tutelle, en imposant une couleur syndicale spécifique à tel ou tel secteur.
Tous ces indicateurs négatifs affectent d'abord la compétitivité des secteurs productifs, puis le processus de construction démocratique dans notre pays. Il est inadmissible de continuer à entraver la création de bureaux syndicaux, à refuser de délivrer les récépissés de dépôt, ou à multiplier toute autre forme d'obstruction qui ne correspond plus au Maroc d'aujourd'hui.

Dans ce contexte, on peut noter que ce que S.M le Roi a appelé « le Maroc des deux vitesses » s'applique également à la scène syndicale. En effet, alors que l'Etat a œuvré à encadrer la scène politique en adoptant un arsenal juridique complet, définissant les conditions de fonctionnement des partis, la périodicité de leurs congrès, leurs modes de financement et les mécanismes de contrôle de l'utilisation de ces fonds, tout cela pour renforcer leur performance et accroître leur compétitivité, les syndicats, eux, sont restés en dehors de tout encadrement juridique digne de ce nom. Un tel encadrement devrait prendre en compte leurs rôles constitutionnels et renforcer leur compétitivité, au service des travailleurs et de l'économie nationale.

Vous avez dénoncé la flambée des prix des produits de première nécessité et l’érosion du pouvoir d’achat des travailleurs. Comment analysez-vous l’évolution de ce dossier ?

Durant ce mandat gouvernemental, la classe ouvrière a subi des augmentations en cascade concernant l’ensemble des biens de consommation. Une flambée des prix qui n’a épargné aucun produit, pas même le lait pour nourrissons. Et contrairement au discours officiel, il ne s’agit pas d’une simple conséquence de l’inflation. En effet, alors que les taux d’inflation sont revenus à leur niveau antérieur, les prix, eux, sont restés obstinément élevés.
L’approche gouvernementale du dossier de la réforme des caisses de retraite est marquée par un problème structurel profond et les décisions prises pour les réformer ont été guidées par une logique politicienne et courtermiste plutôt que par une vision tournée vers l’avenir
Nous pouvons affirmer, sans exagération, qu’il y a là une forme de complicité tacite entre un gouvernement aux ordres du patronat et un lobby de profiteurs sans scrupules. Dans ce contexte, plusieurs scandales ont éclaté, à l’image de celui de la viande et de l’importation du bétail, ayant mis en lumière les dérives d’un système où quelques-uns s’enrichissent sur le dos des plus fragiles.

Quel bilan tirez-vous du dialogue social entre les syndicats et l’exécutif ? Est-il vraiment au niveau des aspirations de la classe ouvrière et des salariés ?

C'est un dialogue à sens unique, car le gouvernement ne dialogue qu’avec lui-même. Les syndicats ne sont conviés que pour légitimer a posteriori ce que l'exécutif a déjà décidé d'accorder à la classe ouvrière. La preuve ? L'obstruction répétée de nombreux cycles de négociation et la falsification du concept même d'institutionnalisation.

A la FDT, nous sommes convaincus qu'un véritable dialogue social suppose, d'abord, l'adoption d'une loi syndicale qui encadre l'action syndicale et permet une concurrence démocratique, transparente et loyale. Ensuite, une loi-cadre sur le dialogue social est indispensable. Elle doit fixer un calendrier précis, conférer un caractère obligatoire aux accords conclus, encadrer le règlement des points de désaccord, et établir un lien contraignant entre le dialogue central et les dialogues sectoriels.

Comment percevez-vous le traitement réservé par le gouvernement aux partenaires sociaux, et quels sont, selon vous, les critères qui guident son action à cet égard ?

Comme je l'ai souligné précédemment, en l'absence de textes juridiques encadrant le champ syndical, le traitement réservé aux organisations reste arbitraire, dépourvu de toute base normative. La FDT participe certes à la plupart des dialogues sectoriels dans le secteur public, mais elle est  systématiquement exclue du dialogue central. Le critère invoqué ? Le Code du travail, un texte conçu pour organiser le secteur privé, dont les dispositions ne sauraient s'étendre au secteur public. Malgré nos mises en garde répétées sur cette absurdité juridique, le gouvernement persiste dans sa logique d’exclusion et refuse de nous associer aux rounds du dialogue social.

Que pensez-vous du processus de réforme des régimes de retraite ? Les mesures avancées sont-elles à la hauteur des défis de pérennité, sans remettre en cause les droits des salariés ?

De prime abord, l’approche de ce dossier est marquée par un problème structurel profond. En effet, malgré une série de mesures successives dont la classe ouvrière a fait les frais, ce dossier n’a toujours pas trouvé de solution durable. La raison, à notre sens, tient au fait que les décisions ont été prises dans une logique politicienne, dictée par l’urgence conjoncturelle plutôt que par une vision tournée vers l’avenir. Chaque gouvernement, semble-t-il, a cherché à renvoyer cette «bombe sociale» à son successeur. Sinon, comment expliquer que des mesures aussi sévères à l’encontre des salariés aient été adoptées sous prétexte de réformer les systèmes de retraite, pour qu’il s’avère quelques années plus tard qu’elles ne garantissent même pas la viabilité des caisses pour plus d’une décennie ?

Cette situation relève clairement d’une forme de fuite de responsabilité et d’une vision courtermiste. Nous sommes convaincus que toute solution durable doit reposer sur une étude approfondie, scientifique et réaliste de l’état actuel des systèmes de retraite au Maroc, à savoir état des fonds déposés, modes de gestion, et possibilités d’amélioration des mécanismes de pilotage. Il convient ensuite d’élargir la base des bénéficiaires dans le cadre de la mise en œuvre de l’Etat social, afin d’accroître le nombre de cotisants, et d’envisager l’unification des régimes existants en un système unique articulé autour de deux pôles (public et privé).
Rappelons d’ailleurs que l’unification de ces régimes figurait parmi les conclusions d’un précédent round de dialogue social, mais qu’elle n’a jamais été concrétisée.

Enfin, il est impératif, lorsque nous examinons les scénarios de sauvetage des caisses de retraite, de placer la situation des retraités au cœur de toute réflexion. Leurs conditions de vie difficiles et le caractère souvent dérisoire des pensions perçues nous imposent de marquer un temps d’arrêt pour rendre justice à cette catégorie longtemps négligée.
 
Propos recueillis par Mourad Tabet

Youssef Aïdi : L’exécutif ne dialogue qu'avec lui-même. Les syndicats ne font qu'entériner des décisions déjà actées


Lu 153 fois


Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.


services