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Les disparités de la politique économique de Biden



Les disparités de la politique économique de Biden
Le président américain Joe Biden s’est fixé pour but d’imiter les énormes dépenses de Franklin D. Roosevelt, ce que ce dernier avait évité de faire jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Cela risque de déclencher le genre d’inflation qui a détruit les politiques économiques keynésiennes dans les années 1970.

Depuis janvier 2021, l’administration Biden a dépensé ou s’est engagée à dépenser 1,9 billion de dollars en aide immédiate à la COVID-19, 2,7 billions de dollars en investissements et soutien aux entreprises et 1,8 billion de dollars en aide sociale et en éducation. Cela représente 6,4 billions de dollars,soit près de 30 % du PIB américain. Les 1,9 billion de dollars déjà distribués par les dépenses du coronavirus vont s’arrêter, laissant 4,5 billions de dollars,soit environ 20 % du PIB, à dépenser au cours des dix prochaines années. Les dépenses seront financées en grande partie par des achats d’obligations de la Réserve fédérale américaine, avant de nouvelles hausses d’impôts. Mais un programme de ce genre est-il en fait la plus importante mobilisation d’investissements publics américains depuis la Seconde Guerre mondiale, ou s’agit-il plutôt d’une folie inflationniste ?

Nous n’avons pas encore la réponse à l’heure actuelle, parce que nous n’avons pas de méthode précise pour mesurer l’écart de production – la différence entre la production réelle et la production potentielle, ou, pour le dire sans prendre de gants, le coup de mou de l’économie qui peut être absorbé avant que les prix ne commencent à augmenter. Le Fonds monétaire international prévoit que l’économie américaine va connaître une croissance supérieure à son potentiel d’ici la fin de l’année et que les économies européennes vont s’approcher de leur potentiel. Cela est un indice d’inflation à venir et du besoin d’inverser le financement du déficit.

À cette perspective stationnaire s’oppose la croyance – ou l’espoir – selon lesquels les programmes d’investissement publics vont permettre une augmentation de la production potentielle de l’économie américaine, en permettant ainsi une croissance non inflationniste plus rapide. Une grande part de la doctrine économique de Biden consiste à améliorer la productivité de la main-d’œuvre par l’éducation et la formation. Mais il s’agit d’un programme à long terme.

À court terme, les fameux « goulets d’étranglement» du côté de l’offre risquent d’entraîner l’inflation. Il existe donc un risque évident qu’un programme trop ambitieux ne débouche sur de brusques revirements de politique, et par conséquent sur une nouvelle récession accompagnée de son lot de désillusions. Il existe une voie plus stable, mais l’administration Biden a ignoré deux propositions radicales qui pourraient lui faciliter la tâche. La première est une politique d’emploi garanti au niveau fédéral. Pour le dire simplement, le gouvernement est censé garantir un emploi à quiconque ne parvient pas à trouver un emploi dans le secteur privé, à un taux horaire fixe non inférieur au salaire minimum national.

Un système de ce genre présente de nombreux avantages, mais deux sont incontournables. Premièrement, une politique d’emploi garanti au niveau fédéral supprimerait la nécessité de calculer les écarts de production, car elle ne ciblerait pas la demande de production future, mais la demande de main-d’œuvre actuelle. Cela garantit à son tour une définition sans équivoque du plein emploi : il existe là où tous ceux qui sont prêts, désireux et capables de travailler sont employés de manière rémunérée à un salaire de base donné.

Sur cette base, il existe aujourd’hui un sous-emploi important aux États-Unis, notamment parmi les personnes qui se sont retirées du marché du travail ou qui travaillent moins qu’elles ne le voudraient. Deuxièmement, la politique d’emploi garanti agit comme un tampon du marché du travail qui se développe et se contracte automatiquement en fonction du cycle économique. La loi Humphrey-Hawkins de 1978 aux États-Unis – qui n’a jamais été appliquée – « autorisait » le gouvernement fédéral à créer des«réservoirs d’emplois publics » pour équilibrer les fluctuations des dépenses privées. Ces réservoirs en viendraient automatiquement à se vider et à se remplir au fur et à mesure de la croissance et de la décroissance de l’économie privée, en créant ainsi un stabilisateur automatique bien plus puissant que l’assurance-chômage.

Comme le dit Pavlina R. Tcherneva de Bard College, une politique d’emploi garanti « continue de stabiliser la croissance économique et les prix, en utilisant un bassin de personnes pourvues d’un emploi à cette fin, plutôt qu’une armée de réserve de chômeurs ». Aucune « gestion » du cycle économique, avec les risques politiques bien connus qui en découlent, n’est impliquée. La deuxième idée radicale est le plan de libre-échange compensé de l’économiste Vladimir Masch. L’Amérique a perdu des millions d’emplois dans le secteur secondaire au cours de ce millénaire, en grande partie en raison de la délocalisation de la production vers des marchés du travail moins chers en Asie. Le pendant de cette situation a été un déficit structurel de la balance courante des États-Unis, qui s’élève en moyenne à environ 5% du PIB.

L’un des principaux objectifs de l’administration Biden consiste à reconstruire la capacité de production américaine. Bien que la COVID-19 aitrenforcé la croyance populaire selon laquelle parmi tous les pays désindustrialisés, il fallait réserver les achats « essentiels » aux industriels nationaux, les efforts de Biden « Made inAmerica » font écho à l’approche « America First» de l’ancien président américain DonaldTrump. Maisle projet deBiden visant à rééquilibrer le commerce américain au moyen de subventions fiscales pour les producteurs nationaux, d’accords commerciaux et internationaux, plutôt que par des tarifs douaniers et des insultes, reste vague et peu convaincant.

Dans un monde fait de politiques de second choix, le plan de Masch offre le moyen le plus rapide et le plus élégant pour Biden d’assurer le commerce équilibré qu’il souhaite mettre en place. Le principe de base est simple : tout gouvernement qui en a les moyens doit fixer unilatéralement un plafond à son déficit commercial global et plafonner en conséquence la valeur des importations autorisées en provenance de chaque partenaire commercial. Par exemple, la Chine, qui représente environ 300 milliards de dollars du déficit commercial actuel des États-Unis – la moitié du total – pourrait se limiter à 200 milliards de dollars d’exportations annuelles vers les États-Unis. Si la Chine exporte davantage, elle risque soit de payer une amende égale à l’excédent de son quota, soit de faire face à une interdiction sur les exportations excédentaires.

Selon Masch, le libre-échange compensé « stimulerait un retour vers les États-Unis des entreprises et des emplois délocalisés ». Ce mécanisme empêcherait également automatiquement les guerres commerciales, parce que « toute tentative par un pays excédentaire de diminuer la valeur de ses importations en provenance des États-Unis diminuerait automatiquement la valeur de ses exportations autorisées ». Les décideurs politiques qui cherchent à stimuler l’économie doivent faire plus attention que les keynésiens précédents et veiller à éviter l’inflation et à s’assurer que la création d’emplois dans le pays ne soit pas compensée par une baisse de la capacité de production à l’étranger. L’administration Biden n’aura pas d’autre choix que de tirer ce type de leçons. Si elle est avisée, elle rejettera tout à la fois l’austérité et le commerce sans entraves, et leur préférera le plein emploi et la capacité de production nécessaire pour y parvenir.

Par Robert Skidelsky
Membre de la Chambre des Lords britannique et professeur émérite d’économie politique à l’Université de Warwick

Libé
Dimanche 20 Juin 2021

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