Le street art, le parent pauvre de l’art


L’illustration par la fresque représentant la regrettée Laila Alaoui àTanger

Mehdi Ouassat
Mercredi 30 Juin 2021

Le street-artiste Mouad Aboulhana était en train de réaliser une fresque murale en hommage à la photographe Leila Alaoui lorsqu’il a vu son travail brusquement suspendu. Le visage de l’artiste, décédée à Ouagadougou dans les attentats terroristes de 2016, a été éffacé suite aux instructions des autorités locales de Tanger. Mais la polémique suscitée par cette interdiction a été de courte durée, puisque les autorités de la ville, sur instructions du wali Mohamed Mhidia, ont fini par autoriser la reprise du chantier de la fresque. Toutefois, le doute et l’incompréhension planent toujours sur les véritables raisons qui ont poussé les autorités à effacer le portrait de Leïla Alaoui sur la façade du Technopark.
Cette affaire qui en a choqué plus d’un et suscité un tollé sur les réseaux sociaux n’est pas une première du genre au Maroc. Pas plus loin que la semaine denrière, un autre street-artiste marocain a vu son œuvre vandalisée par les habitants d’un immeuble à Salé, alors qu’il venait de l’achever. L’artiste a pourtant été mandaté par une entreprise de la gestion déléguée ainsi que par la municipalité de Sidi Bouknadel pour une fresque donnant sur la Plage des nations. L’artiste italien Millo en avait également fait l’expérience en 2020, lorsque sa fresque murale à Derb Omar a été effacée à la demande du propriétaire de l’immeuble. Cette peinture murale, intitulée «Manipuler avec soin», a été pourtant réalisée dans le cadre du Festival Sbagha Bagha, organisé par EAC L’boulevart. Il s’agissait d’une œuvre d’art rendant hommage au quartier de Derb Omar, aux grossistes de différents produits. A travers cette œuvre, l’artiste confiait avoir voulu rendre hommage également «aux femmes qui, malheureusement, ont encore du mal à être reconnues à 100% dans le pays». Dans la petite ville de Souk Elarbaa Du Gharb, une autre fresque signée Othmane Omba avait été saccagée par des inconnus quelques heures seulement après sa création.
Pour rappel, le street art, ou art urbain, est un mouvement artistique contemporain qui parsème aujourd’hui l’univers visuel des plus grandes villes dans le monde, de Londres à New York, en passant par Buenos Aires et Paris. Il n’a pas qu’une portée esthétique pour habiller les rues, il a également une portée symbolique lorsqu’il se fait le dénonciateur des abus de notre société. Aujourd’hui, le street art s’attaque à notre monde et à ses côtés les plus atroces. Maltraitance envers les animaux, pollution massive, réchauffement de la planète, toutes les grandes thématiques de ces dernières années y passent. Le résultat est à la fois esthétique et symbolique. On en retrouve sur les murs, les trottoirs, les rues, dans les parcs ou sur les monuments. Certains artistes de la rue perçoivent tout simplement l’environnement comme étant une vaste et vierge toile des plus inspirantes alors que d’autres sont tout simplement motivés par les risques rencontrés lorsqu’ils travaillent de façon illégale sur un lieu donné. Aujourd’hui mieux connu du public, le street art est observé de part et d’autre de la planète. C’est le cas notamment de Berlin en Allemagne, de Melbourne en Australie et de Sao Paulo au Brésil. Ces trois lieux sont, pour des raisons nébuleuses, les endroits les plus prolifiques de l’art de la rue. On peut y observer plusieurs chefs-d’oeuvre d’envergure à couper le souffle. Contrairement à d’autres formes d’art, il n’y a que peu de règles qui régissent le street-art. Ses œuvres sont éphémères. En effet, il en revient à la liberté des populations, des politiques, et parfois d’autres artistes d’effacer, dégrader ou compléter une œuvre. Le travail des artistes est donc dès le départ voué à être détruit, et ceci participe à l’originalité de cet art mais aussi à sa vocation. En effet, le street art est né d’un désir d’expression, d’une volonté de révolte dans un cadre sociétal particulier. Alors, nous comprenons pourquoi le street art est si difficile à définir : illégal et souvent dénigré, c’est un art qui sort des codes et règles établis. 


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