Le plus ancien Européen de l’Oulja

Rencontre avec Henri Grau


Libé
Dimanche 31 Octobre 2021

Henri Grau et Mustapha Jmahri
Henri Grau et Mustapha Jmahri
D’origine française, Henri Grau est né en 1931 à Khémis Zemamra et plus précisément à Sidi Rbéa (78 km d’El Jadida) près d’Aïn Rhor vers Oualidia. Son père, grand propriétaire terrien, possédait des biens à Casablanca, à Ifrane et à Doukkala. En 1932, le père vendit son exploitation à Sidi Rbéa pour s’installer sur les terres qu’il avait achetées bien avant à Sidi Moussa (35 km d’El Jadida).

Après la reprise des terres agricoles détenues par les étrangers par le gouvernement marocain et le départ des colons dans les années 1960-65, Henri Grau est considéré comme le plus ancien Européen sur la côte de l’Oulja n’ayant jamais quitté sa région natale (sauf pour une courte période). Agé aujourd’hui de 90 ans, il est une source intarissable de connaissance sur cette riche région du Maroc. Henri m’a reçu chez lui à Sidi Moussa et nous avons engagé une libre discussion sur l’installation de sa famille au Maroc et l’activité de ses parents à  Doukkala et sur les changements survenus dans cette partie de l’Oulja depuis l’Indépendance à nos jours.

Notre entretien s’est déroulé un peu en français mais surtout en arabe marocain qu’Henri Grau maîtrise parfaitement depuis son enfance. Sur la base de mes notes, j’ai rédigé ce texte que notre ami a bien voulu valider.

Ma famille est arrivée au Maroc depuis un siècle déjà. Ma grand-mère paternelle venue d’Algérie, s’était installée à Kénitra tout au début du Protectorat. D’autres membres de ma famille s’étaient également installés au Maroc. J’avais un cousin paternel à Boufekrane près de Meknès, un autre sur l’Oulja des Chtouka, et un troisième, Joseph Ottomani, près de Bir-Jdid. Mon beau-frère Jean-Claude Simon, fils de Jean Simon, que les Marocains appelaient Bounkhila, était propriétaire terrien à Ouled Ghanem. Ce sobriquet vient du fait qu’il avait planté sa tente, en arrivant dans les Doukkala, près d’un palmier. Bounkhila, qui avait une centaine d’ouvriers permanents, exploitait également des terres à Sidi Abed. Le sociologue Paul Pascon évoque dans son livre «Etudes rurales, 1980» la relation de Bounkhila avec un certain Moulay Hacham, mais il ne donne aucun détail sur cette personnalité.

Nous habitions Sidi Moussa sur l’ancienne RN 320 devenue RR 301. C’est la route côtière qui relie El Jadida, Oualidia et Safi. On a toujours habité la campagne car notre métier, en France comme au Maroc, est l’agriculture. En 1930 déjà, mon père Joachim Grau était un notable bien connu dans cette région. Il faisait des transactions dans la plupart des souks des Doukkala notamment pour l’achat de bétail. Il pratiquait l’élevage et la culture maraîchère sur deux unités : une unité sur la commune d’Ouled Bouaziz sud et une unité chevauchant sur deux communes à Ouled Ghanem et à Ouled Amor-Gharbia. La superficie totale des deux unités faisait 600 ha. Sachant que les terres allaient être récupérées, il les vendit, en 1963, à une centaine de Marocains de son entourage. En 1969, nous sommes rentrés en métropole, mon père âgé alors de 76 ans est décédé en France en 1986.

Pour ma part, je m’y suis installé, en 1970, près de Libourne à Fronsac, sans jamais cesser de revenir dans ma région natale. Mais en 1996, j’ai décidé de retourner définitivement dans mon terroir de Sidi Moussa, étant très attaché à cette région et à sa culture. C’est là, sur ce lieu magnifique de la lagune de Sidi Moussa, que ma famille a toujours vécu jusqu’à la reprise des terres par le gouvernement marocain. Dans la famille, nous étions quatre garçons et deux filles. Mon frère aîné avait deux prénoms dont l’un marocain : Jilali, ce qui explique notre attachement à la culture marocaine.

Mon père s’est intéressé aussi à l’activité touristique et, en 1959, il a construit sur la route de l’Oulja un hôtel avec piscine. Mais cet hôtel ne fut jamais achevé, et mon père l’a finalement vendu en l’état à un acheteur marocain.

Pour ma scolarité, et bien qu’El Jadida était la ville la plus proche, mon père m’a inscrit à Casablanca dans une école sise au quartier Mers Sultan. Je suis ensuite passé à l’école industrielle devenue, après l’Indépendance, lycée Al-Khawarizmy. Mon père avait une villa juste près du lycée Lyautey, à présent lycée Mohammed V. Il possédait deux autres villas, une sur la rue d’Oslo aujourd’hui rue 2 Mars, et une autre au quartier des Palmiers. Il y avait avec moi à l’école industrielle deux amis de Mazagan : mon cousin André Ottomani et André Nikitas, dont le père faisait la culture de tomates et avait un café-restaurant-hôtel, près de la villa La Brise.

J’ai quitté l’école en 1949, afin d’accomplir mon service militaire effectué à Touarga. Je suis également passé par Aïn Harrouda, Rabat, Oued Zem et Marrakech, et j’ai quitté l’armée définitivement en mars 1956.
 
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Sur nos terres à Sidi Moussa, dans la bande de l’Oulja, nous cultivions toutes sortes de légumes pour l’exportation : tomates, courgettes, poivrons, haricots verts, carottes, et fèves. Durant la période de la Deuxième Guerre mondiale, on faisait beaucoup de culture de patates douces et de citrouilles doukkalies, dont une variété pesait parfois 50 kg. Cette variété qu’on exportait vers l’Algérie a disparu aujourd’hui des Doukkala et peut-être même du Maroc. Pour les céréales, on les vendait à la coopérative Scam d’El Jadida, et aux sociétés Forafric et Continentale.

On faisait également de l’élevage porcin. L’Armée française était notre principal client car elle avait besoin d’approvisionner ses contingents opérant en métropole et en Afrique. En face de notre propriété, de l’autre côté de la route, on avait une exploitation qu’on a confiée à Pierre Perret. Ancien officier de la Marine, il était arrivé vers 1946 et s’occupa de la direction de la société agricole Prisimus, créée en collaboration avec mon père. On y installa une grande porcherie dont les vestiges sont encore visibles sur la route vers Ouled Ghanem. Cet aménagement nous servait à séparer les truies du reste du troupeau lorsqu’elles devaient mettre bas. L’activité était florissante et on avait des contrats pour fournir des porcs de 100 à 120 kg aux sociétés Sefan Cascadec, Géo à Mohammedia, une autre aux Roches Noires, ainsi qu’à la société Angel à Casablanca. Nos porcs étaient envoyés jusqu’à certains pays d’Afrique. La société Prisimus se lança, par la suite, dans l’ostréiculture.

A l’âge adulte, je travaillais avec mon père. Nous avions trois semi-remorques. En camion, j’allais chercher le fumier, appelé par les Marocains « mazire », dans des endroits éloignés parfois de 200 km de l’exploitation. Pendant trois mois, de juin à août, je transportais le fumier de Bouchane, M’tal, ouled Amrane, Marrakech, Settat, Sidi Bennour, Khemis Zemamra et Barakat Tissi. Puis, à la saison d’exportation des primeurs de fin novembre à fin mai, je transportais des chargements de tomate vers le port de Casablanca. La tomate était très exportée vers la France et les transitaires, tels Mory et Peschaud, s’activaient pour atteindre de grands quotas.

A cette époque du Protectorat, il y avait sur l’Oulja, entre Jorf Lasfar et Oualidia, une quarantaine de primeuristes européens qui exploitaient des fermes ou d’autres projets. Ces colons étaient originaires de France, d’Espagne, de Suisse, du Portugal et même d’Italie et d’Allemagne. La plupart exploitaient directement, mais certains, des négociants ou hommes d’affaires, avaient confié leurs fermes à des gérants. Avant l’Indépendance, l’Oulja était entre les mains de quatre colons : à Ouled Ghanem, il y avait Simon et Bouvard et à Ouled Aïssa, c’était mon père Grau et Bacle, un homme d’affaires. Il y en avait encore d’autres : ainsi, par exemple, à la sortie de Sidi Bouzid, existe encore aujourd’hui, l’Auberge Beauséjour créée par un Français qui l’a vendue à Lévy et Ansado, un ancien de Mazagan. A Jorf Lasfar, en bas de la falaise, bien avant la construction du port, se trouvait le restaurant Tabone qui fut ensuite vendu à un Marocain B.G. En haut de la falaise, l’usine de sardine a disparu depuis. Un peu plus loin, s’installa le chauffeur espagnol Alfonso, dont le nom fut donné au lieu-dit, après son décès. Son épouse y resta jusqu’en 1972. Les chauffeurs de taxi marocains parlent encore de l’arrêt Alfonsoa [l’épouse de l’ancien colon]. Au km 26, fut créé, en 1927, le restaurant Le Rocher Vert qui est passé par plusieurs mains. Il prendra ensuite le nom de Le Relais. En 1940, un nommé Masset l’a rénové et l’a cédé, avant son départ, à un ancien policier M. Guittard. A son tour, ce dernier l’a vendu en 1964 à Calédonio Zanca.

Après l’embranchement qui part de la RN 320 vers Ouled Aïssa, près de La Brise, se trouvait le café-restaurant du Grec Stélios Nikitas. La Brise était une villa de plaisance appartenant à M.Aussal résidant à Casablanca. Après la guerre de 1939-45, elle devint hôtel-restaurant géré par Georges Certain. Sur le même prolongement, la villa de M. Lhuisset, un ancien professeur au lycée Ibn Khaldoun d’El Jadida, qui, dit-on, avait fricoté avec les Allemands pendant la guerre. A Oualidia, les propriétaires européens les plus connus étaient Raymond Dupré, son gendre Ramos, Marcel Bouvard, Saint-Marc, Ferté et le Belge Edmond Fredericq.
 
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Comme je suis né, ai grandi et vécu à  Doukkala, j’ai connu tous les changements survenus dans la bande de l’Oulja depuis les années 1940 jusqu’à notre époque. Ces changements sont dus à plusieurs facteurs, climatique, sociologique, géographique et administratif. Ainsi, par exemple, à l’époque, on pouvait boire l’eau directement de la seguia, mais l’eau souterraine dans la région est maintenant salinée. L’eau de pluie a aussi beaucoup diminué depuis 1975, et désormais, les forages partant de l’Oulja vont jusqu’à Sidi Smail. Il y avait aussi des sources « Aïn » par exemple Aïn Rhor près de Sidi Ben Yeffou, Aïn Srahna près de Jorf Lasfar, Aïn Nekhla près de Sidi Abed, Aïn Talmest et autres sources qui ont toutes fini par tarir.

De chez moi à Sidi Moussa, j’ai une vue directe sur les dunes de sable. Ces dunes ont subi, tout au long de ces douze dernières années, une dégradation visible à l’œil nu. Pour les fixer, le service des Eaux et Forêts, dans les années de 1960 à 1962, y a planté des arbres (eucalyptus, cyprès et mimosas). Mais, soixante ans plus tard, la couverture végétale est mal au point. On constate de plus en plus la disparition progressive de cette végétation et qui conduit à la disparition d’une certaine faune sauvage. Le renard, par exemple, a disparu alors qu’il y était très présent dans ma jeunesse. Il reste encore le porc épic, la belette et le lièvre.
En 1919, à Sidi Moussa, l’Administration voulait créer une école de pêche mais cela n’a jamais été réalisé pour des raisons que j’ignore.

Sur la lagune de Sidi Moussa se succédaient sur trente km, plusieurs salines qui produisaient des récoltes intéressantes. Les deux plus importantes appartenaient à la compagnie des Salins du Midi dont l’une était à Sidi Abed et l’autre à Sidi Brahim près d’Ouled Ghanem. Aujourd’hui, elles ont toutes disparus, seuls les anciens bureaux et hangars restent visibles à la sortie de Sidi Abed.

L’autre constat, démographique cette fois-ci, est que cette zone perd de plus en plus ses jeunes qui préfèrent partir vers les villes environnantes (Safi, El Jadida et Casablanca). De ce fait, l’agriculture qui nécessite une main-d’œuvre importante se trouve confrontée à un grand dilemme : le manque d’ouvriers compétents.

Mais, en général, ces changements ne concernent pas uniquement cette région, ou le Maroc, mais aussi beaucoup d’autres pays de la Méditerranée.

Par Mustapha Jmahri


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