Libération

Le pays se distingue par sa stabilité. Le gouvernement s’oublie dans sa passivité

Un paradoxe qui en dit long


Mohamed Assouali
Mercredi 1 Avril 2026

Le Maroc dispose d’un atout majeur : la stabilité de ses institutions et la continuité de l’Etat dans un environnement régional et international incertain. Mais cette stabilité, aussi précieuse soit-elle, perd de son ampleur lorsqu’elle n’est pas portée par un gouvernement capable de transformer cet acquis en réponses concrètes aux urgences sociales et économiques. Dès lors, la vraie question n’est plus seulement celle de la solidité du pays, mais celle de l’incapacité de l’exécutif à faire de cette stabilité un levier de justice sociale, de croissance et de confiance.
 
Stabilité politique : Un acquis stratégique
 
Il serait réducteur de ne considérer la situation du Maroc qu'à travers le prisme de ses seules fragilités. Car dans un environnement régional traversé par les incertitudes, le Royaume dispose d’un atout majeur : la stabilité de son système politique. Une stabilité portée par la solidité des institutions et, surtout, par le rôle central de l’Institution monarchique, où Sa Majesté le Roi garantit la continuité de l’Etat, la permanence des choix stratégiques et la cohésion nationale.

Cet acquis est réel, structurant et profondément rassurant. Il a permis au Maroc de traverser des crises majeures sans rupture, tout en maintenant un cap politique et diplomatique clair. Mais, compte tenu de l'incapacité de l'équipe gouvernementale à bien se servir de cet atout pour bâtir une société plus prospère, mais aussi et surtout, plus juste, une question s'impose: qu'est-ce qui empêche le gouvernement d'en tirer pleinement profit de sorte à ce que ses actions et politiques soient plus inclusives, plus justes et pérennes ? Car, a-t-on besoin de le rappeler, les gouvernements, dans des pays où la stabilité n'est pas acquise, sont confrontés à de véritables défis pour pouvoir inscrire leurs politiques dans la durée.

Personne ne doute en effet que la stabilité constitue un facteur d’équilibre et qu'elle représente la pierre angulaire dans la réussite de tout projet de développement. Autrement dit, le gouvernement Akhannouch disposerait d'un levier dont les gouvernements dans d'autres Etats lui envieraient. Avec un tel atout,   les principales conditions pour enclencher une véritable dynamique économique inclusive sont réunies. Or, c’est précisément là que les interrogations émergent.

Le décalage entre cette stabilité institutionnelle, d'une part, et le manque de lisibilité des politiques publiques engagées par le gouvernement, d'autre part. On a l'impression que le gouvernement ne tient pas compte suffisamment des tensions économiques et sociales vécues au quotidien (pression sur le pouvoir d’achat, chômage persistant, élargissement des inégalités) dans le choix des décisions qu'il entreprend.
 D'où surgit le doute quant à la capacité du gouvernement à transformer cet atout en progrès concret.

Dès lors, l’enjeu n’est pas de débattre de l'importance de la stabilité, mais de faire en sorte qu’elle incite le gouvernement à se donner un cap, à prendre conscience de l'intérêt que revêt la mission dont il est investi, à changer de paradigmes qui doivent guider son action. En d'autres termes, à tenir compte du fait que le Maroc dispose d'institutions solides, d'atouts et d'opportunités indéniables, et que cela doit trouver son écho dans des politiques plus inclusives qui réservent une place de choix à la justice sociale.

Ce changement reste tributaire, bien entendu, de la traduction de ces préoccupations en politiques publiques efficaces, en opportunités économiques réelles et en justice sociale tangible.
La stabilité est un socle, certes. Mais elle doit avoir plus de résonance dans la vie de tous les jours. Le citoyen doit sentir que les décideurs en tirent tous les avantages possibles et imaginables.
 
Une majorité sans cap transformateur
 
La majorité gouvernementale, malgré un confort que lui assure une majorité parlementaire inédite, peine à transformer cette position privilégiée en levier de réforme. Elle administre plus qu’elle ne réforme, communique plus qu’elle ne structure. Le recours au soutien social direct, qui concerne aujourd’hui plus de 10 à 12 millions de bénéficiaires, en est l’illustration la plus frappante.

Or, dans toute politique publique cohérente, l’objectif d’un soutien social n’est pas d’élargir indéfiniment sa base, mais au contraire de la réduire progressivement. Le succès d’une politique sociale se mesure à sa capacité à faire sortir les bénéficiaires de la dépendance.
Créer de l’emploi, garantir des revenus stables, encourager la création de petites entreprises familiales, accompagner la formalisation de l’économie informelle : tels sont les véritables leviers d’une politique sociale efficace.
A l’inverse, l’augmentation du nombre de bénéficiaires traduit moins une réussite qu’une incapacité à construire des alternatives économiques durables.
 
Carburants : Un choc économique transversal
 
La hausse des prix du carburant agit aujourd’hui comme un révélateur brutal des fragilités du modèle économique. Elle est difficilement compréhensible, d’autant plus qu’elle concerne un produit vital et indispensable à la vie quotidienne, aussi bien pour les ménages que pour les institutions publiques et privées.
Une telle hausse a des effets directs sur l’ensemble des secteurs et alimente mécaniquement la spirale de la vie chère. Le carburant traverse toute l’économie : transport, agriculture, industrie, services. Quand son prix augmente, tout augmente.
 
Un soutien coûteux, une efficacité contestée
 
Face à cette situation, l’Etat a mobilisé plus de 5 milliards de dirhams pour soutenir les transporteurs. Mais les prix n’ont pas été stabilisés. Le citoyen continue de subir la hausse.
Plus encore, les partis de la majorité eux-mêmes ne tiennent pas un discours unifié, ni cohérent sur l’efficacité de ce dispositif. Cette divergence traduit une absence de vision stratégique et affaiblit la crédibilité de l’action publique.
A l’inverse, des pays comme l’Espagne et le Portugal ont adopté des approches plus intégrées, combinant régulation, fiscalité ajustée et aides ciblées.
 
SAMIR : Le chaînon manquant de la souveraineté énergétique
 
Depuis l’arrêt de la raffinerie de Mohammedia en 2015, le Maroc importe près de 100 % de ses besoins en carburants raffinés.
Avant sa fermeture, la SAMIR disposait d’une capacité de raffinage d’environ 200.000 barils par jour, soit près de 10 millions de tonnes par an, couvrant jusqu’à 60% des besoins nationaux. Elle constituait un outil stratégique de régulation.
Ses capacités de stockage, estimées à environ 2 millions de m³, permettaient de sécuriser plusieurs semaines de consommation nationale.
Aujourd’hui, cette absence se traduit par une dépendance totale et une exposition directe aux chocs internationaux.

Contrairement à des pays comparables, le Maroc a perdu un levier industriel central. Cette dépendance alourdit la facture énergétique, creuse le déficit commercial et limite la capacité de l’Etat à protéger le pouvoir d’achat.
Sans maîtrise énergétique, il ne peut y avoir de véritable souveraineté économique.
 
Un monde instable, un Maroc à la croisée des choix
 
Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et la volatilité des marchés énergétiques, cette fragilité devient un enjeu stratégique majeur.
Le Maroc ne peut plus se contenter d’une gestion conjoncturelle. Il doit anticiper, structurer et décider.
 
2026 : Un choix de modèle
 
A l’approche des échéances de 2026, le débat est censé être on ne peut plus clair : continuer dans une logique d’assistance élargie et de dépendance croissante, ou construire une économie productive, souveraine et inclusive.
Le Maroc est un pays, qui, à la différence de beaucoup d'autres, peut se réjouir de sa stabilité. Il a besoin néanmoins que les décideurs en tiennent compte dans la définition des priorités et dans l'élaboration des politiques publiques.
 
Le temps du choix, le temps du courage
 
Le temps n’est plus aux demi-mesures. Une politique sociale qui s’étend sans fin devient une politique qui renonce. Une économie qui distribue sans produire s’épuise. Un Etat qui compense sans réformer s’affaiblit.

Le pays se distingue par sa stabilité. Le gouvernement s’oublie dans sa passivité
Le véritable enjeu aujourd’hui n’est pas d’augmenter le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale, mais de créer les conditions pour qu’ils soient de moins en moins nombreux.
C’est cela, le sens d’un projet progressiste : libérer les énergies, valoriser le travail, accompagner l’initiative et garantir à chacun les moyens d’une autonomie réelle. Car la dignité ne s'improvise pas. Elle se construit.  Et face aux défis qui s’accumulent, une question demeure : voulons-nous continuer à gérer la précarité, ou enfin construire la prospérité autour du projet social de l’USFP ?

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’USFP – Tétouan


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