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TPE et MPE se débattent dans une situation complexe

Difficulté d’accès au financement, numérisation hésitante, domination de l’informel


Hassan Bentaleb
Mercredi 1 Avril 2026

Le problème est foncièrement structurel et non conjoncturel

Difficulté d’accès au financement, numérisation hésitante, domination de l’informel
TPE et MPE se débattent dans une situation complexe
Le problème est foncièrement structurel et non conjoncturel
 
Les résultats d’une étude nationale menée par la Confédération marocaine des très petites, petites et moyennes entreprises, portant sur plusieurs milliers de très petites entreprises (TPE), dressent un constat particulièrement préoccupant. A travers un rapport détaillé intitulé «Le moteur en panne : 12 vérités sur les très petites entreprises au Maroc», l’étude met en lumière une réalité souvent sous-estimée : les difficultés des TPE ne relèveraient pas tant de leurs capacités intrinsèques que de l’inadéquation profonde de l’environnement dans lequel elles évoluent.

Selon cette analyse, le principal frein au développement des TPE réside dans un système économique, administratif et financier qui peine à s’adapter à leurs spécificités. Cette situation est d’autant plus préoccupante que ces entreprises représentent près de 97% du tissu économique national, constituant ainsi la véritable colonne vertébrale de l’économie marocaine. Cependant, elles demeurent largement exclues des circuits de financement et des opportunités de marché.
 
Isolement financier et vulnérabilité structurelle
 
Le Maroc compte aujourd’hui plus de 4,18 millions de très petites entreprises, définies par un chiffre d’affaires ne dépassant pas 3 millions de dirhams. Derrière ce poids quantitatif considérable se cache toutefois une fragilité structurelle importante.
En effet, moins de 5% de ces entreprises accèdent au financement bancaire, ce qui limite fortement leurs capacités d’investissement et de croissance. Parallèlement, près de 70% d’entre elles sont exposées à un risque élevé de faillite, avec une durée de vie qui dépasse rarement trois à cinq ans.

Cette marginalisation se retrouve également dans l’accès à la commande publique. Malgré l’existence d’un quota légal de 20%, la part effective des TPE dans les marchés publics ne dépasse pas 10%. Ce décalage représente, selon l’étude, une perte économique estimée à 30 milliards de dirhams par an, révélant un déficit d’intégration particulièrement coûteux pour l’économie nationale.
 
Une fracture numérique révélatrice
 
Au-delà des contraintes financières, les TPE marocaines font face à une fracture numérique paradoxale. Si 97% d’entre elles disposent d’un accès à Internet, près de 80% ne bénéficient pas d’une présence numérique structurée.

Cette situation traduit un usage essentiellement social des outils numériques, au détriment de leur exploitation économique. L’absence de digitalisation limite non seulement la visibilité de ces entreprises, mais aussi leur accès aux marchés, aux clients et aux opportunités d’innovation.
 
Le cercle du déclin : une trajectoire contrainte
 
L’un des apports majeurs du rapport réside dans la description d’un véritable «parcours d’échec imposé». Selon cette lecture, les TPE suivent une trajectoire presque mécanique : exclues du financement bancaire, elles sont progressivement contraintes de basculer vers le secteur informel, qui regroupe environ 41% d’entre elles. Ce passage s’accompagne d’une perte d’accès aux marchés formels et aux outils de digitalisation, conduisant in fine à la faillite.
Entre 2022 et 2025, ce phénomène s’est accéléré de manière significative, avec près de 150.000 entreprises ayant cessé leur activité, dont 99% de TPE. En 2025, le rythme des défaillances atteignait une entreprise toutes les dix minutes, illustrant l’ampleur de la crise.
Les conséquences macroéconomiques sont lourdes : le taux de chômage dépasse désormais 13%, tandis que celui des jeunes franchit le seuil alarmant de 50%.
 
L’informel, de marge à cœur de l’économie
 
Dans ce contexte, le secteur informel connaît une expansion spectaculaire. Il représente désormais 77,3% de la population active, passant d’un espace marginal à un véritable centre de gravité de l’économie marocaine.
Ce basculement traduit à la fois l’incapacité du système formel à absorber les dynamiques entrepreneuriales et la fonction de refuge que joue l’informel pour une grande partie des acteurs économiques.
 
Une thèse systémique à nuancer
 
Le rapport défend une thèse forte : les difficultés des TPE seraient avant tout le produit d’un système inadapté. Cette lecture présente une part de vérité indéniable, notamment en ce qui concerne les obstacles d’accès au financement et les délais de paiement, qui constituent des contraintes structurelles majeures.
Cependant, cette approche tend à externaliser largement la responsabilité, en minimisant les fragilités internes des entreprises elles-mêmes. Les lacunes en matière de gestion, le manque de structuration organisationnelle ou encore l’absence de stratégies économiques viables sont relativement peu abordés.
Autrement dit, si le système constitue effectivement un facteur déterminant, il ne saurait expliquer à lui seul l’ensemble des difficultés rencontrées.
 
Le chiffre de l’informel : entre réalité et simplification
 
Le poids de l’informel, estimé à 77,3% de la population active, constitue l’un des éléments les plus marquants du rapport. Toutefois, ce chiffre mérite d’être interprété avec prudence.
Il agrège en effet des réalités diverses : emploi informel, activités non déclarées, auto-emploi précaire. Présenté de manière brute, il peut donner l’image d’une économie totalement désorganisée, alors même que l’informel joue également un rôle d’ajustement social et économique.
Il constitue à la fois un symptôme de dysfonctionnement et un mécanisme de résilience.
 
Une vision linéaire du déclin
 
Le modèle du «cercle du déclin» proposé par le rapport offre une grille de lecture pertinente, mais simplifiée. En postulant une trajectoire quasi automatique allant de l’exclusion bancaire à la faillite via l’informel, il néglige la diversité des situations.
Certaines TPE parviennent en effet à se maintenir durablement dans l’informel, tandis que d’autres y voient une stratégie rationnelle permettant de réduire les coûts et de gagner en flexibilité. Le passage à l’informel ne relève donc pas uniquement d’une contrainte, mais peut aussi s’inscrire dans une logique d’adaptation.
 
La rhétorique des faillites : entre alerte et dramatisation
 
L’affirmation selon laquelle une entreprise ferait faillite toutes les dix minutes illustre une volonté de marquer les esprits. Si elle souligne la gravité de la situation, elle pose néanmoins un problème de contextualisation.
Le rapport ne précise pas le nombre de créations d’entreprises sur la même période, ni le taux net de renouvellement du tissu économique. Il ne distingue pas non plus les cessations d’activité liées à des causes structurelles de celles relevant du cycle normal de vie des entreprises.
Cette absence de mise en perspective peut conduire à une lecture excessivement alarmiste.
 
Un problème avant tout structurel
 
Au-delà des limites du rapport, celui-ci met en évidence un enjeu fondamental : le fonctionnement dual de l’économie marocaine. D’un côté, un secteur formel relativement structuré et concentré ; de l’autre, un tissu massif de TPE caractérisé par une forte vulnérabilité.
Ce déséquilibre révèle que les difficultés ne sont pas uniquement administratives ou conjoncturelles. Elles renvoient à une organisation productive et économique qui peine à intégrer pleinement les petites unités dans les dynamiques de croissance.

Hassan Bentaleb


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