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Le labour du chameau ou l'effroyable légèreté du gouvernement El Othmani




D'emblée, je tiens à préciser que ce message ne vise aucunement à gâcher la fête du sacrifice que tous mes compatriotes marocains célèbrent en cette fin de semaine. Que l'esprit de la fête fait de partage, de retrouvailles, d'instants de respiration après la pression toujours dangereuse de Covid-19 et de resserrement des liens familiaux, soit le fil conducteur de ces festivités.
Ceci étant, qu'il me soit permis d'émettre quelques réflexions sur la gestion hasardeuse de cette semaine de fin juillet par le gouvernement et le comportement "unique" des Marocains à la veille de cet événement.
Pour le faire, je tiens à m'appuyer sur un proverbe marocain qui dit textuellement "le chameau a tassé ce qu'il avait labouré" (alli harth jmal dakkou). Cette maxime populaire répandue dans la campagne marocaine résume parfaitement l'inconcevable légèreté et irresponsabilité dont le gouvernement El Othmani a fait montre dimanche 26 juillet 2020.
Il a pris la surprenante décision de reconfinner huit villes en accordant à la population quelques heures, à peine, pour s'organiser et rejoindre, pour ceux qui le souhaitent ou le peuvent, leurs familles pour célébrer la fête du sacrifice.
Quelle mouche a piqué El Othmani and Co pour prendre une mesure aussi expéditive sans penser aux conséquences de leurs décisions ?
Tous les efforts déployés par les pouvoirs publics et par les citoyens depuis mars dernier pour juguler la progression de l'épidémie de Covid-19 ont été réduits à néant ! Pire, les images et vidéos partagées dans les réseaux sociaux ont montré des milliers de personnes perdues cherchant, hagardes, une solution pour quitter Casablanca, la capitale économique. La station routière d’Ouled Ziane est devenue, pour quelques heures, un champ de culture intensif, un essaim hautement fertile pour le développement du virus. Les gens se bousculaient, se poussaient, se faisaient duper par des gens sans scrupule. Des familles entières furent prises dans la nasse d'un des coins les plus déconseillés de Casablanca ! 
Parallèlement à cette concentration, sans précédent, de voyageurs égarés, les périphériques et autoroutes furent pris d'assaut. Le bilan fut catastrophique, lourd en dégâts humains. Officiellement, la sécurité routière a dénombré 199 accidents sur le territoire national et 15 décès. Une hécatombe humaine qui précéda celle des bêtes du sacrifice et surtout les milliers de victimes qui, hélas, on risque de pleurer dans les jours et semaines à venir à cause des clusters créés de toutes pièces par l'irresponsabilité du gouvernement et le fameux "m3a tissir allah", la phrase fourre-tout que les Marocains utilisent à tort et à travers pour masquer leurs manquements, leur je-m'en-foutisme.
La décision du chef du gouvernement laisse croire que ce monsieur porte un costume trop grand dans lequel il flotte à tel point qu'on ne distingue pas dans quel sens il se tient! Pire, il donne l'impression d'être une authentique fleur de nave, ce qui est, si c'est le cas, affligeant et dangereux.
Face à ce comportement frappé du sceau de l'irresponsabilité et de l'incompétence, des milliers de Marocains ont agi de la pire des façons en faisant état d'un égoïsme voire d'une barbarie sans précédent. Comment des gens dotés de raison puissent agir en toute légèreté et faire courir des risques mortels à leurs familles dans les coins les plus reculés du pays? C'est quoi cette conception de l'Aïd et même de la pratique religieuse ? Nous sommes un des peuples les plus hypocrites. 
La religion et ses rites sont devenus un paravent, une façon ostentatoire de se comporter alors, qu'en réalité, la majorité est à des années lumières du message prophétique. La preuve est venue quelques jours plus tard quand des habitants du quartier Hay El-Hassani reviennent à l'âge de la siba, de la razzia. Ils ont littéralement dépouillé de modestes éleveurs de leurs moutons. Des vols en plein jour et sous le regard des mqadmine (les yeux espions de l'Etat)! Rien ne justifie ce comportement bestial ! Ni la misère ni la portée supposée symbolique de ces actes ignobles. Pire, comment ces malfrats ont pu sacrifier des bêtes spoliées en espérant rendre grâce au Seigneur ?
En réalité, on ne sacrifie plus l'agneau en souvenir de l'épreuve que Dieu a fait subir à Abraham mais pour que le chef de famille montre à ses enfants, à son voisinage qu'il a les moyens d'accomplir le sacrifice et de rivaliser avec les autres. Il n'y a point de foi dans cette pratique !
La faute n'incombe pas pour autant au seul citoyen lambda ! Elle est aussi, pour ne pas dire surtout, celle des pouvoirs publics. Le gouvernement El Othmani aurait dû suspendre le sacrifice cette année d'autant qu'une reprise dangereuse de la pandémie est constatée depuis des semaines. Et à supposer que sa décision était justifiée par son souhait d'aider les kessabas (éleveurs) à gagner trois sous et sauver, autant que possible, des familles de la misère, celle-ci aurait dû s'appliquer autrement. Il fallait interdire les déplacements des populations entre les villes tout en organisant, comme il se doit, des marchés éphémères aux alentours des grandes villes. Les gens peuvent, de la sorte, vendre ou acheter leurs moutons sans risque et dans des conditions d'hygiène et de respect des gestes barrières strictes. L'Etat marocain a les moyens et le savoir-faire nécessaires pour organiser ce type de marchés. Les forces auxiliaires, la police et la gendarmerie nationale savent parfaitement comment mettre en place de telles mesures.
La décision prise par le gouvernement pjdiste fut diamétralement opposée. Elle traduit la gestion à la petite semaine des affaires de l’Etat par El Othmani et ses ministres. Cette décision a provoqué un mouvement sans précédent des populations à travers le pays, ce qui amènera, certainement, une propagation exponentielle du coronavirus. 
L'interventionnisme auguste et clairvoyant de Sa Majesté Mohammed VI peut-il sortir le pays de l'ornière où il patauge depuis l'arrivée aux commandes du PJD ?
Le Maroc aura-t-il les moyens de faire face à la prochaine vague du maudit virus ? Aurions-nous collectivement l'intelligence de penser à l'autre, de sortir de notre individualisme et de grandir ensemble ?
Le défi est immense mais il y va de notre avenir à tous.
 

Par Mohamed Lmoubariki
Lundi 3 Août 2020

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