Le Piège de l'histoire


Libé
Lundi 13 Février 2023

Le Piège de l'histoire
S’exprimant depuis Volvograd, l’ancienne Stalingrad, le président russe Vladimir Poutine en appelait récemment aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale pour justifier son invasion de l’Ukraine. «Sans relâche, nous devons repousser l’agression du bloc occidental», a-t-il déclaré, le visage fermé, se gardant de rappeler que le Royaume-Uni et les États-Unis étaient durant la guerre les alliés de l’Union soviétique.

Aujourd’hui, comme autrefois, la Russie serait menacée par les chars allemands, et contrainte de se défendre contre « l’idéologie nazie sous sa forme moderne ».

Il s’agit là, bien sûr, d’une distorsion malveillante de l’histoire, à laquelle le président russe s’est cyniquement livré sur les lieux mêmes où plus d’un million de soldats soviétiques et allemands ont péri durant la bataille la plus meurtrière de la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui, la Russie ne se défend pas. Elle a envahi un pays souverain dont le président, Volodymyr Zelensky, se trouve être lui-même juif, d’une famille qui fut victime de la Shoah. Laisser entendre que Zelensky et ses compatriotes sont mus par l’idéologie nazie pour défendre leur pays contre l’agression russe est absurde, même à l’aune des critères d’un Poutine.

Quant aux chars allemands qui menaceraient la Russie, c’est précisément parce qu’il ne souhaite pas que son pays apparaisse comme un meneur militaire qu’Olaf Scholz, le chancelier allemand, a si longtemps hésité avant d’envoyer en Ukraine 14 chars Leopard 2. Scholz ne s’est laissé convaincre qu’après que le président des États-Unis, Joe Biden, a accepté, non sans réticence, de fournir à Kiev des chars Abrams M1, qu’il avait refusés durant des mois.

Comme Poutine, les dirigeants allemands évoquent souvent la Seconde Guerre mondiale, parfois même trop souvent. Mais les conclusions qu’ils en tirent sont tout l’inverse du militarisme chauvin de Poutine.

Une semaine avant le discours de ce dernier à Volvograd, Scholz a rappelé, lors de la commémoration annuelle de la Shoah au Parlement allemand, la responsabilité historique de l’Allemagne dans le meurtre de millions de juifs. Pour qu’un tel crime ne puisse se répéter, il est indispensable, a-t-il souligné, de le reconnaître.

En ouvrant la séance, la présidente du Bundestag, Bärbel Bas, a déploré le récent regain d’antisémitisme en Allemagne, qualifiant ceux qui tentent de réduire l’importance de la Shoah de «déshonneur pour [le] pays».

Si certains observateurs ont critiqué Scholz en raison de ses réticences à jouer dans le soutien à l’Ukraine un rôle plus actif, affirmant qu’il ne tirait pas de l’histoire les leçons nécessaires, sa répugnance à un engagement militaire traduit le pacifisme qui dans l’après-guerre a façonné les dirigeants allemands de sa génération.

De même, le choix de l’Allemagne, voici plusieurs dizaines d’années, de se fournir en gaz russe pourrait être vu comme relevant de ses efforts pour faire des échanges commerciaux et de la dépendance mutuelle une protection contre la guerre. Mais depuis que la Russie a envahi l’Ukraine, l’Allemagne est poussée par ses alliés à repenser sa politique étrangère pacifiste, à assumer un rôle dirigeant dans les affaires militaires et à contribuer à la défense de l’Ukraine, un pays qu’elle a brutalement traité par le passé.

La violence se nourrit souvent du souvenir des maux infligés dans l’histoire, et la Shoah ne fait pas exception. Ainsi des politiciens d’extrême droite, en Israël, conduits par le Premier ministre Benyamin Nétanyahou, invoquent-ils constamment la douleur de la Shoah pour justifier l’oppression – et souvent la répression violente – des Palestiniens dans les territoires occupés et à l’intérieur des frontières du pays telles qu’elles étaient dessinées avant 1967.

Cela signifie-t-il donc que la mémoire de la Shoah comme des autres blessures survenues dans l’histoire est vouée à être exploitée et manipulée par des opportunistes de la vie politique, que sa portée et son sens véritable sont pour toujours obscurcis par des comparaisons malhonnêtes ? George Santayana avait-il raison lorsqu’il formula sa maxime bien connue selon laquelle « ceux qui ne peuvent se remémorer le passé sont condamnés à le répéter » ?
Oui et non. Si l’on peut dessiner des perspectives et tirer d’instructives leçons des parallèles tracés entre époques et contextes historiques différents, ceux-ci peuvent aussi nous encourager à voir des similarités ineptes, voire imaginaires, et nous amener à des conclusions erronées.

La comparaison faite par l’ancienne députée au Congrès des États-Unis Michele Bachman entre les hausses d’impôts et l’Holocauste, et la dénonciation des mesures de santé publique contre la pandémie de Covid-19 par la députée républicaine, récemment réélue, Marjorie Taylor Greene, qui les assimile à la persécution des juifs par les nazis, sont deux exemples grotesques de ces erreurs. S’il est tentant d’attribuer au cynisme et à la malveillance ces déclarations offensantes, la cause en est souvent une grossière ignorance.

Certains parallèles supposés, quoiqu’ils ne soient ni cyniques ni malveillants, ne sont néanmoins d’aucun secours. Ainsi le Comité international d’Auschwitz a-t-il comparé dans une déclaration récente les souffrances actuelles des survivants de la Shoah en Ukraine aux atrocités qu’ils ont autrefois subies des nazis. Mais si le comportement criminel de la Russie en Ukraine est indéniable, tracer des parallèles entre les atrocités de Poutine et la Shoah, c’est courir le risque de la banalisation. Poutine est suffisamment nocif pour qu’on n’ait pas besoin de le comparer à Hitler.

Nous avons plus à apprendre de l’histoire que dans les parallèles que nous nous contenterions de tracer. Étudier l’histoire, c’est comprendre qui nous sommes, pourquoi certaines choses surviennent et comment elles peuvent encore nous affecter. Nous devons néanmoins être conscients que les choses ne se répètent jamais de la même façon.

Les politiques menées aujourd’hui doivent être jugées d’après leurs mérites, et non en fonction du rapport qu’elles entretiennent avec le passé. Il n’est aucune raison pour que la reconnaissance par les Allemands de la responsabilité de leur pays dans la Shoah les empêche aujourd’hui d’envoyer des chars en Ukraine. De même, les terribles souffrances infligées voici près d’un siècle aux Soviétiques par l’Allemagne nazie ne peuvent nullement justifier l’agression russe aujourd’hui.

Comme l’a autrefois écrit le romancier britannique LP Hartley, le passé est « un pays étranger : on y fait les choses différemment». Cela ne signifie pas, hélas, que nous faisons nécessairement mieux les choses aujourd’hui. Mais si nous voulons retenir la leçon, nous devons suivre le conseil de Santayana, et étudier l’histoire avec toute l’attention dont nous sommes capables.

Par Ian Buruma
Auteur de nombreux livres, dont «Murder in Amsterdam : The Death of Theo Van Gogh and the Limits of Tolerance» et «Year Zero : A History of 1945»


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