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Le Mazaganais qui représenta le Maroc aux championnats de Roland Garros





J ean-Pierre Barraud est né le 26 juillet 1939 à El Jadida dans la maison familiale de ses grandsparents Laporte. Elevé par une Marocaine, Hania, qui assistait sa mère, il a passé son enfance et sa jeunesse dans cette ville où il a grandi, étudié et joué au tennis. Son père Barraud est le créateur du garage Auto-Hall à El Jadida dont les vestiges sont toujours visibles. Ci-après le témoignage de Jean-Pierre Barraud sur ses vingt premières années à El Jadida. Faire revivre ma jeunesse à El Jadida, c’est réveiller en moi, une nouvelle fois, la nostalgie d’une enfance insouciante, pleine de joie et de bonheur. Je suis né le 26 juillet 1939 dans la maison familiale des grands-parents Laporte, et j’ai grandi rue Jean-Bart (devenue rue Bendrigua). J’ai vécu à Mazagan pendant 18 ans, sous le Protectorat et sous l’Indépendance, sans remarquer une quelconque différence dans ma vie d’enfant et d’adolescent. Mazagan ou El Jadida, qu’importe, cette station balnéaire a toujours été la ville où il faisait bon vivre, et je pense que c’est toujours le cas aujourd’hui. J’ai une pensée pour Hania, cette femme marocaine que nous avions à la maison et qui m’a élevé autant que ma mère. C’est à elle que j’étais confié pour me rendre à l’école, et c’est elle qui me gardait le soir quand mes parents étaient invités à dîner. Ils avaient en elle une confiance sans limite. Elle faisait partie de la famille. Avant d’aller plus loin, j’ai en souvenir que pour pénétrer dans Mazagan, il fallait passer le « droit de porte », une espèce de frontière installée devant le Centre d’estivage. Enfant, ce contrôle m’impressionnait, et je me demandais si on pouvait rejoindre notre maison. Je revois très bien notre maison au 7 de la rue Jean-Bart avec son patio intérieur et la distribution des pièces, la citerne sous la maison qui permettait d’alimenter en eau un réservoir situé sur la terrasse grâce à une pompe manuelle. La rue débouchait sur le parc municipal. Au débarquement des Américains, les soldats distribuaient des bonbons acidulés dans le parc. Après leur départ, les agents des Services municipaux faisaient exploser les mines sous-marines échouées sur le sable. Rentrons dans la ville, nous voilà à présent dans la Cité portugaise, devant l’église de Notre-Dame de l’Assomption, où je passe le 10 juin 1951 ma communion solennelle avec le Père Bousquet. J’avais 12 ans et je me rappelle bien de ce moment car, pour la première fois, j’étais vêtu d’un costume et d’une cravate alors que je ne portais d’ordinaire que short et maillot de bain. J’ai fréquenté l’école maternelle où la discipline imposée par le directeur et instituteur Monsieur Saur était très dure : la tape sur le bout des doigts, les genoux à terre sur une règle. Je suis entré au collège et j’ai apprécié d’avoir plusieurs professeurs : M. Fabre en math, Mmes Coste en sciences, Revol et Planas en français, et M. Vautier en gymnastique. Une certaine impression de liberté se dégageait alors, malgré la présence du proviseur Abadie, toujours avec sa canne prêt à faire respecter l’alignement devant les classes. Je me suis intéressé au tennis et j’ai commencé à fréquenter le club situé dans le magnifique parc Spinney au milieu des cris des paons et à l’ombre des immenses araucarias. Ce lieu était un point de ralliement au grand désespoir du gardien, car nos jeux n’étaient pas toujours appréciés : pêche des gambusias à l’escargot dans les bassins, montées dans les araucarias, courses à vélo dans les allées, et bien souvent à travers les haies. Avec mon frère, nous accompagnions mon père aux parties de chasse dans les Doukkala. Nous faisions fuir les perdreaux avec des pelletées de sable jetées dans les figuiers de barbarie. Généralement, nous étions invités par le Caïd des lieux de chasse avec qui mon père travaillait, autour d’une bonne table agrémentée de plats très copieux et succulents. Ce repas se terminait très souvent par l’achat d’une voiture ou d’un tracteur. Pendant les week-ends, nous allions au cinéma Dufour ou au théâtre municipal. A Noël se déroulait la distribution des cadeaux au théâtre. Une fois, nous étions enchantés à l’arrivée sur la scène d’Edith Piaf et à celle du guitariste Alexandre Lagoya. A cette époque, en 1946-49, nous n’avions pas de télévision et seul le poste de radio, avec son œil vert pour le réglage du son, nous informait de l’actualité. Je me rappelle que mon père me réveillait en pleine nuit pour écouter, l’oreille contre le poste, la retransmission des combats du grand champion mondial de boxe, Marcel Cerdan, dont la famille possédait une brasserie à Casablanca. A la plage, j’ai pris mes premières leçons de natation données par le maître-nageur Larbi qui était goal dans l’équipe de foot. Nous construisions des châteaux de sable, nous jouions au jokari et parfois même au tennis à marée basse quand la mer laissait un sol plat et uniforme Au club de tennis, je retrouvais mon professeur M. Fabre, qui était le président du club, et le Marocain Mekki, responsable du bon fonctionnement de l’ensemble. Ce dernier avait commencé comme ramasseur de balles et parfois il servait aussi d’entraîneur. Au fil des années, le club devint pour moi le lieu de fréquentation incontournable où je retrouvais mes copains : Roger et Bernard Paul, Laredo, Jean-Pierre Adigard, Philippe Brudo et Amiel. Les progrès commençaient à venir, au point que, sélectionné par la Fédération, j’ai participé à des stages organisés par le célèbre tennisman Henri Cochet qui dominait le tennis mondial dans les années 1930. Mes résultats vont se voir plus tard quand j’ai battu en finale le Marocain Temsamani aux championnats 3ème série organisés à Casablanca par la Fédération marocaine, dirigée par Mohammed Mjid. Ce qui m’a permis d’être sélectionné pour représenter le Maroc aux championnats de France à Roland Garros (battu en 1/2 finale). Mon père, Robert Barraud, propriétaire du garage Auto-Hall, le liquida en 1956-57. Dans ma jeunesse, j’ai passé dans ce lieu de longs moments à farfouiller dans les vieilles pièces détachées, à la recherche de roulements à billes servant de roues à mon chariot. Deux ans après la liquidation du garage, mes parents quittèrent définitivement El Jadida pour se fixer à Casablanca. De mon côté, j’ai été appelé sous les drapeaux en fin d’année 1959 pour effectuer mon service militaire dans la base aérienne de Rabat-Salé. Démobilisé en 1962, j’ai rencontré mon épouse Annie Gardey, elle-même joueuse de tennis à Rabat. Embauché à la Société marocaine des potasses d’Alsace à Casablanca, je n’y ai travaillé que de 1962 à 64. Ma femme enceinte de notre fils Laurent, nous quittâmes le Maroc fin 1964 en tant que rapatriés. Je ne peux oublier cette jeunesse marocaine construite autour de souvenirs ancrés dans mon esprit. 

Par Mustapha Jmahri
Mercredi 30 Décembre 2020

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