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La variabilité climatique booste l’émigration clandestine





Le phénomène de l’émigration clandestine prend des proportions inquiétantes au Sénégal. Malgré les efforts consentis depuis des décennies dans le secteur primaire, les jeunes sont toujours tentés par cette aventure périlleuse. Les zones les plus touchées sont le littoral et les terres neuves. Les principaux acteurs sont les pêcheurs et les migrants saisonniers appelés vendeurs à la sauvette dans les villes économiques du pays. La majorité de cette dernière catégorie vient de l’intérieur du pays. Les pêcheurs, constituent les recruteurs des candidats. La rareté de la ressource halieutique selon les saisons associée à une pression sociale poussent les adeptes de la mer à se constituer en bandes d’escrocs pour le recrutement des candidats à l’émigration afin de pouvoir subvenir à leurs besoins. L’urgence de comprendre comment ce phénomène ressurgit est un besoin réel pour les populations et les décideurs politiques.


Aujourd’hui, on se rend compte que tous les secteurs d’activités ont un besoin pressant de l’information climatique. Au regard des acteurs du phénomène de l’émigration clandestine, on remarque qu’ils sont des actifs du secteur primaire très sensible à la variabilité climatique. Ainsi, une faible pluviométrie engendre au Sénégal de fortes migrations des populations pratiquant l’agriculture familiale vers les villes. Seuls les plus actifs ayant l’habitude de grosses récoltes comme ceux venant des terres neuves sont tentés d’aller plus loin car ayant plus de ressources financières mobilisables pour payer les frais exigés par les convoyeurs. Or, nous savons que l’océan joue un rôle déterminant sur la variabilité interannuelle des précipitations dans notre pays. Un refroidissement au niveau des côtes sénégalaises est fortement corrélé avec une forte baisse de la pluviométrie alors qu’un réchauffement produit l’effet inverse. C’est cette variabilité climatique qui impacte fortement les programmes de modernisation et d’intensification de l’agriculture comme le plan Reva (Plan retour vers l’agriculture).

La température de la mer est aussi un indicateur de la biodiversité marine au niveau de nos côtes. Les remontées d’eau froide des profondeurs de l’océan favorisent une forte densité de la ressource halieutique et, par conséquent, impactent positivement sur le rendement des pêcheurs. Plus la température au niveau des côtes est froide, plus la ressource halieutique est présente. Le réchauffement observé dans le bassin atlantique nord près de nos côtes depuis le début du mois de février 2020 constituait un signal d’alerte pour la prévision saisonnière des pluies et la ressource halieutique pour les mois suivants. Par ailleurs, à l’Acmad (African Centre of Meteorological Applications for Development en anglais), nous utilisons les anomalies de température au niveau des côtes sénégalo-mauritaniennes pour faire une prévision saisonnière des précipitations sur le Sahel Ouest. On note la persistance de ce signal jusqu’à présent. C’est ce réchauffement, associé à d’autre processus intra-saisonniers, qui est le facteurs clé expliquant la bonne pluviométrie observée cette année. En revanche, il est aussi responsable de la rareté de la ressource halieutique et, par conséquent, des conditions défavorables à une bonne pêche. La rareté des poissons pendant des mois et les couvre-feux instaurés au niveau national pour la prévention de la Covid-19 ont largement contribué à la dégradation des conditions de vie des pêcheurs. Cette situation désastreuse les pousse à relancer l’émigration clandestine via les pirogues.

On remarque également un réchauffement au niveau de la mer Méditerranée. Ces deux signaux conjugués sur l’Atlantique et la Méditerranée donnent des conditions de traversée plus ou moins favorables sur les deux bassins. Ces conditions maritimes donnent assez d’espoir aux pêcheurs, s’estimant pouvoir voyager sans beaucoup de risques. Contrairement à ce qu’ils croient, la dynamique atmosphérique et océanique fait qu’il est très dangereux de tenter une telle aventure. Un renforcement de l’anticyclone des Açores et les tempêtes dans la Méditerranée sont source de mauvais temps et créent de facto des chavirements des pirogues.

Pour éradiquer cette émigration clandestine, il est aujourd’hui nécessaire d’intégrer l’information climatique dans les plans de prévention des départs. Les services étatiques compétents pour suivre l’évolution de l’état de la mer doivent être mobilisés pour lancer des alertes et établir des prévisions destinées aux services de garde des côtes sénégalaises. Cela permettrait à ces derniers d’être en veille au moment où les probabilités de départ sont élevées. Un dialogue est aussi nécessaire entre les pêcheurs artisanaux et les services climatiques. Une bonne information climatique sur les semaines, mois et saisons à venir leur permettrait aussi de mettre en place des stratégies efficaces pour réduire l’impact économique que peut engendrer la variabilité climatique. Le recours à des assurances, coopératives bien encadrées par l’Etat, serait aussi une bonne piste pour renforcer la résilience des pêcheurs.

Par le Dr Cheikh Dione
Scientifique sénégalais Chercheur à l’African Center of Meteorological Applications for Development (Acmad

Libé
Vendredi 11 Décembre 2020

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