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La pandémie du Covid- 19 vue par deux économistes




La pandémie du Covid- 19 vue par deux économistes
Abdelaâli Benchekroun : La crise sanitaire a mis à nu les déboires des politiques néolibérales

Noureddine Saoudi : L’Etat et la société ont fait montre d’une forte capacité à relever les défis et d’un élan de solidarité inédit

Le monde est secoué par une sorte de tsunami qui a frappé presque tous les continents sans
exception ni exclusive et fait des dizaines de milliers de morts.
Le Covide-19 continue ainsi à se propager avec une rapidité vertigineuse, au point
que certains estiment que l’humanité se trouve actuellement confrontée à une guerre terrible et meurtrière. Une guerre insolite, où elle ne fait pas face à des armées
classiques, mais  plutôt à un virus invisible et infinitésimal: le  “Covid 19”.
Abdelaâli Benchekroun et Noureddine Saoudi ont publié, il y a quelques semaines, un ouvrage intitulé « Renouveau pour le Maroc » dans lequel ils ont décliné quelques  orientations alternatives en faveur  d’un autre développement du Maroc et   consacré un important chapitre à la santé.

Libé: A la lumière de votre livre, quel est votre premier commentaire par rapport à la situation sanitaire du Maroc ?
Noureddine Saoudi : Dans notre ouvrage, nous avons relevé que le secteur de la santé constitue après celui de l’enseignement la deuxième priorité et que l’accès aux soins reste très inégalitaire et rudimentaire. L’insuffisance des moyens fait que le système de santé se  trouve confronté à des difficultés énormes. Les infrastructures et les équipements sanitaires sont très insuffisants avec seulement un établissement de santé de base pour 12.000 habitants et un seul lit pour 900 habitants.
Nous avons également relevé que la faiblesse du niveau de la santé est liée à la pauvreté sous les aspects de l’analphabétisme, de l’habitat insalubre, de l’accès insuffisant aux infrastructures de base, (eau potable, électricité, routes) et de l’éloignement des centres de soin.
Du fait du désengagement progressif de l’Etat (contraction drastique du budget de la santé) et de l’encouragement du secteur privé, l’hôpital public se trouve dans une situation de crise patente et de perte de confiance et de crédibilité. Crise illustrée notamment par la dégradation des services d’urgence et par l’état extrêmement dégradé des conditions d’hospitalisation. Le budget de la santé étant très faible (6% du PIB seulement en 2010-2014), les dépenses de santé par habitant se sont élevées au début des années 2000 à 56 dollars, contre 398 dollars au Liban, 134 en Jordanie et 118 en Tunisie.
Dans ce contexte, tout laissait craindre le pire au début de la pandémie du Covid-19. Mais, la surprise a été que le Maroc a réagi de façon énergique et l’Etat a accompli un sursaut spectaculaire face à cette pandémie inédite et extrêmement meurtrière. La stratégie a été volontariste, proactive et mobilisatrice. A titre d’exemple, le Fonds de lutte contre le coronavirus a collecté 30 Mds de DH. Les autorités ont géré la crise avec beaucoup de rationalité et d’efficacité. Le confinement, les allocations pour perte d’emploi, le soutien des entreprises et des PME qui ont souffert de la conjoncture, les mesures en faveur de l’informel, les achats de matériel médical, la décision précoce de recourir à la chloroquine, etc, toutes ces mesures et cette ambiance inédite ont  contrebalancé le poids des tares structurelles du secteur. Et en même temps, tout ce qui a pu être réalisé par ce sursaut et dans cet élan de solidarité démontre que le Maroc peut relever des défis quand il le veut et quand des conditions données sont réunies.

L’on voit dans cette crise que l’Etat et ses institutions ont joué un rôle prépondérant pour faire face à la pandémie, ne croyez-vous pas qu’il y aura un retour en force de l’Etat dans l’économie, comme c’était le cas après la crise
de 1929 ? Est-ce que les recettes du néolibéralisme sont tombées à l’eau ?

Abdelaâli Benchekroun : La pandémie du Covid-19 s’est déclenchée dans le sillage de l’hégémonie du système néolibéral fondé sur l’exploitation brutale de l’homme et de la nature dans l’objectif de maximiser le profit, sans égard aux besoins fondamentaux de l’humanité et à la préservation de l’environnement, tout en encourageant le consumérisme tous azimuts. Parmi ses effets souvent destructeurs – notamment l’austérité imposée par les institutions financières internationales – figure la réduction de la voilure des secteurs sociaux publics, en particulier l’éducation, la recherche scientifique et la santé dont le rôle vital est apparu au grand jour avec cette pandémie,  mettant les nations devant l’équation de la vie ou de la mort.
Pour faire face à cette pandémie, il a fallu l’intervention de l’Etat dans la plupart des pays du monde. Lequel Etat a pris des mesures sans précédent, telles que la fermeture des frontières et de plusieurs institutions, notamment les écoles, universités et espaces touristiques, la suspension des activités sportives, artistiques, culturelles et économiques. L’Etat a aussi mobilisé tous les moyens humains et matériels pour enrayer la propagation de ce virus mortel et sauver la population infectée.
Cette confrontation au mal a également nécessité la sensibilisation des citoyens, afin d’assurer leur engagement dans la lutte avec un sens élevé de  responsabilité, de solidarité et de citoyenneté, car la pandémie ne sera vaincue que par la stricte observation collective des mesures prises par les Etats. Notamment le respect du confinement.
Le contexte de la pandémie a paradoxalement soulevé des débats et controverses sur les tenants et aboutissants de cet événement majeur. Plusieurs thèses, aussi contradictoires les unes que les autres, ont émergé tant sur les origines du virus, (naturelles ou de laboratoire) ; et son déclenchement (erreur humaine ou préméditation)  que sur les enjeux économiques énormes relatifs aux vaccins et remèdes qui viendront à bout du virus et qui sauveront l’humanité.
Nonobstant tout jugement de valeur concernant ces thèses, il faut souligner que le système néolibéral n’est pas prêt à plier bagage. Il a démontré à travers l’Histoire sa grande capacité d’adaptation, mais au détriment des couches sociales et des pays pauvres. Au lieu de coordonner la lutte contre la pandémie qui a touché tous les pays et faire preuve de solidarité au niveau international, on a eu droit à des comportements égoïstes, comme l’illustre le cas de l’Italie délaissée par ses « amis » européens ou de la surenchère des USA pour acquérir, en priorité, du matériel médical de Chine…  
Evidemment les Etats ont été obligés d’assumer leurs responsabilités à des degrés divers pour gérer la crise, alors que leurs systèmes de santé étaient mis à mal par  des décennies de politiques d’austérité. Certains avaient tardé à faire l’arbitrage entre l’impératif de préserver les vies humaines et celui de sauvegarder l’activité économique  et ont alors vécu une situation catastrophique. Et là, des questions ont été posées par plusieurs experts sur la responsabilité des décideurs dans ces retards qui auraient contribué à amplifier fortement l’ampleur des dégâts et des décès.
Encore une fois, cette crise sanitaire a mis à nu les déboires des politiques néolibérales. Ainsi, diverses déréglementations ont été remises en cause ; il y a eu retour à l’intervention des Etats dans les affaires économiques  et on ne parle plus d’obligation de maîtrise budgétaire ou d’obligation de réduction de la dette.
Toutefois, cette crise sanitaire a fait aussi émerger des positions et des comportements profondément humanistes à l’intérieur des pays et entre pays.
Un virus qui semblait abolir les frontières, sociales et nationales, a fini par les consolider. Qui profitera des appels à l’unité lancés en pleine  lutte contre l’épidémie ?

Comment évaluez-vous la situation au Maroc et le comportement des autorités marocaines?
AB : Depuis le début de l’épidémie, l’Etat a assumé ses responsabilités avec une rapidité et une efficacité notables. En effet, les étudiants marocains de Wuhan, premier foyer de l’épidémie en Chine, ont été rapatriés immédiatement après l’annonce du fléau et ont bénéficié d’une prise en charge de leurs soins.
Puis,l’Etat a pris des mesures strictes pour contenir l’épidémie du Covid-19. Il s’agit principalement d’une séries de mesures préventives telles que:
La fermeture des frontières et la suspension des trafics aérien et maritime,
La campagne de sensibilisation globale et continue,
La fermeture des établissements d’enseignement et le lancement de plateformes d’apprentissage à distance pour permettre aux élèves et aux étudiants de suivre leurs cours.
L’instauration du confinement général et de l’état d’urgence sanitaire (fermeture des mosquées, des restaurants et des cafés et suspension des activités sportives, artistiques et culturelles ainsi que des audiences dans les différents tribunaux du pays).
La mobilisation des différents appareils sécuritaires pour garantir le respect des mesures de confinement et des exigences de l’état d’urgence sanitaire,
La suspension des activités économiques qui ne sont pas indispensables à la vie quotidienne, avec l’annonce d’une série de mesures pour soutenir et assister les entreprises et les personnes concernées par ces mesures.
Le lancement d’une dynamique sociale nationale de solidarité sans précédent (financement et dons en nature au Fonds de lutte contre le coronavirus, cliniques privées mises à la disposition du ministère de la Santé, dons de sang, initiatives individuelles et associatives d’aide aux démunis, etc.)
Une gestion adaptée des moyens de transports publics et une opération de désinfection et de stérilisation de ces derniers et de divers espaces et locaux administratifs.
L’élan de solidarité a été notamment concrétisé par les dons versés au Fonds spécial de lutte contre l’épidémie avec un montant de près de 30 milliards destiné à assurer les dépenses liées à la mise à niveau des mécanismes et des moyens de santé et à soutenir les secteurs les plus touchés par la propagation du nouveau coronavirus et atténuer les répercussions sociales de la crise. Ce fonds  dont il faut assurer la gestion et l’allocation les plus rationnelles, préférentiellement avec une certaine « coordination » bienveillante de la Cour des comptes.
D’autre part, l’Etat a eu recours à des décisions souveraines audacieuses, à l’instar de l’utilisation de la chloroquine pour soigner les victimes, malgré l’opposition de l’Organisation mondiale de la santé et d’un certain nombre de pays comme la France.
Et puisque nous vivons une situation d’urgence, l’Etat a mis en œuvre des procédures de gestion d’urgence avec la possibilité de conclure des marchés sans appels d’offres, c’est-à-dire rapidement et en dehors des procédures habituelles afin d’accélérer l’acquisition des médicaments et fournitures médicales nécessaires.

Est-ce que la société suit convenablement les décisions décrétées par les autorités, ou bien y a-t-il des débordements ou des réajustements à effectuer pour éviter le pire ? Est-ce qu’il y a des contraintes sociales objectives qui rendent difficile la mise en application de la stratégie étatique de lutte contre ce fléau?
NS : Il faut d’abord noter que les réseaux sociaux ont joué un grand rôle dans la sensibilisation des citoyens et leur mobilisation pour le respect des mesures édictées, ainsi que pour influencer le comportement  et les décisions vers le mieux et pour éviter les erreurs éventuelles…  Ce qui démontre d’ailleurs les potentialités importantes de ces outils de communication en faveur des causes sociales et de développement.
Bien évidemment, les aspects importants relatés plus haut ne doivent pas occulter certains écarts par rapport aux mesures de confinement , dus partiellement à une certaine inconscience de la gravité de la situation, et surtout aux conditions très précaires notamment des familles pauvres qui doivent se débrouiller afin de s’assurer un revenu pour vivre dans cette situation encore plus douloureuse pour eux, à l’image de l’exiguïté des logements qui ne permet pas à tous les membres de la famille  de respecter le confinement...
De plus, il y a le problème de catégories relativement larges de la population qui ne disposent pas de l’équipement nécessaire pour que leurs enfants puissent suivre les cours à distance, en particulier dans le milieu rural et les quartiers périphériques.
Bien sûr, il y a aussi certains abus, par exemple le traitement grossier des citoyens par certains membres des forces de l’ordre, ou l’incapacité à gérer la congestion des personnes sur certains marchés ou à l’occasion du retrait des autorisations de sortie. Ce sont de réels inconvénients objectifs qui nécessitent plus de créativité et de fermeté pour les gérer. Toutefois, en général, les pouvoirs publics se comportent avec beaucoup de diligence positive, un nouveau style et un comportement respectueux, qu’il est toujours souhaitable d’améliorer davantage.
Pour tout cela,  ces différents dysfonctionnements nécessitent des solutions urgentes dont dépend le pari de vaincre la pandémie, sachant que les Marocains sont capables d’inventer des solutions et que le Fonds de lutte contre l’épidémie apporte le financement nécessaire. Cela, en plus du fait que les unités industrielles ont la capacité de se lancer dans la fabrication de nombreux produits nécessaires. Cette circonstance sans précédent devrait stimuler la créativité industrielle pour trouver des solutions aux nombreux besoins des citoyens, de l’économie  et de la société.

Quid de l’impact de la pandémie sur l’économie marocaine ?
AB : Etant donné le contexte exceptionnel de la pandémie  et les mesures restrictives rigoureuses prises par l’Etat pour juguler le fléau, l’impact négatif sur plusieurs secteurs est évident. En effet, selon l’estimation d’une note de la Délégation de l’UE à Rabat, le tourisme à lui seul subirait un manque à gagner de 34 Mds de DH, correspondant à une perte de 6 millions de touristes ou 12 millions de nuitées et de 500.000 emplois.
Le secteur du transport aérien devrait perdre 5 millions de voyageurs et environ 700 millions de dollars, alors que le transport international, malgré le maintien relatif de son activité, voit ses tarifs augmenter de plus de 50% étant donné que les importateurs ont cessé d’importer et que les camions retournent vides. *
Dans le secteur de l’automobile, l’arrêt de la production de Renault et de Peugeot impacte directement 12.600 employés et 66 unités industrielles qui approvisionnent ces grandes firmes. En fait, si cette situation se poursuit, ça menacerait l’ensemble des employés du secteur qui compte 180.000 personnes dans 250 unités industrielles constituant 9 écosystèmes du secteur. Il est à noter que ce secteur pèse un quart des exportations avec 7 Mds d’euros. Par conséquent, cette situation se répercute sur le programme et les objectifs du secteur, et sur la balance commerciale et les réserves en devises du pays.
Dans le secteur du textile-habillement, qui emploie 160.000 personnes dans 1.200 unités, l’importante diminution de la demande, notamment de France et d’Espagne qui absorbent 60% des exportations textiles, ainsi que la perturbation des importations d’intrants de Chine, constituent des facteurs impactant fortement l’activité du secteur.
Quant au secteur agricole, les exportations des fruits et légumes se sont globalement maintenues avec relativement de bons prix, vu la diminution de la production espagnole, portugaise et italienne, dans ce contexte douloureux.
Dans le secteur agroalimentaire qui pèse 100 Mds de DH de chiffre d’affaires et 110.000 emplois, l’impact négatif est dû notamment aux difficultés d’approvisionnement par importation des 2.000 unités du secteur en intrants, matières premières, et semi-finis usités dans les transformations et les conserves.
La pandémie a eu également un impact sur l’environnement global des affaires et du marché financier. En effet, l’indicateur MASI de la Bourse de Casablanca a ainsi perdu 22% de sa valeur pendant les 20 premiers jours de mars 2020, ce qui a poussé les autorités de tutelle à abaisser le seuil de variation maximum appliqué aux outils financiers afin d’arrêter la détérioration des valeurs boursières.
Etant un important facteur de la croissance économique, la demande intérieure peut alléger relativement ces impacts négatifs de la conjoncture pandémique. Par ailleurs, les cours bas du pétrole (entre 20 et 30 dollars le baril) dus à la baisse d’activité mondiale et à la compétition sur les marchés du brut entre l’Arabie Saoudite et la Russie, seraient à même de consolider la demande intérieure et de soulager nos balances commerciales et de paiement.

Quelles mesures gouvernementales faut-il adopter pour affronter cette situation économique et sociale difficile ?
NS : La stratégie de lutte contre la pandémie a poussé l’Etat à adopter des mesures pour minimiser l’impact de cette situation inédite. Il s’agit de :
La décision de Bank Al-Maghrib d’abaisser le taux directeur de 2,25% à 2%, surtout avec les conséquences de la sécheresse qui se sont ajoutées à celles de la pandémie
La constitution d’une « Commission de veille économique pour suivre et faire face aux conséquences de la pandémie et décider des mesures d’accompagnement. Cette commission est présidée par le ministre de l’Economie et des Finances et comprend également les représentants de 7 ministères, de Bank Al-Maghrib et 4 représentants des organisations professionnelles des banques, des entreprises, de l’industrie et du commerce.
La suspension des déclarations d’impôts sur les sociétés exigibles au 31 mars 2020.
La suspension du contrôle fiscal sur les PME jusqu’au 31 juin 2020
La mise en place d’un nouveau mécanisme de garantie appelé “Damane Oxygene” auprès de la Caisse centrale de garantie (CCG), visant l’atténuation des effets de la crise induite par la pandémie du nouveau coronavirus et ses impacts sur les entreprises. Ce nouveau produit de garantie, qui bénéficiera aux entreprises dont la trésorerie s’est dégradée à cause de leur baisse d’activité, couvre 95 % du montant du crédit et permet ainsi aux banques de mettre en place rapidement des découverts exceptionnels pour financer le besoin en fonds de roulement.
Report des échéances de remboursement par les entreprises de leurs crédits bancaires.
D’autre part, dans le domaine social, l’Etat a décidé d’octroyer un forfait de 2000 DH à toute personne qui a perdu son emploi dans les secteurs affectés par la pandémie, en plus de l’instauration de mécanismes spécifiques en ce qui concerne les catégories du secteur de l’informel.De même, et en concertation avec le gouvernement, la contribution des entreprises à l’effort national a consisté en la diminution des heures de travail, l’instauration du télétravail et l’octroi de congés payés.

Avec ce contexte pandémique, qu’en sera-t-il des prévisions de la croissance au Maroc ?
AB : Considérant les données relatées plus haut, Bank Al-Maghrib a prévu un taux de croissance de 2,3% pour cette année voire moins , dans le cas où la pandémie n’est pas résorbée dans de brefs délais au niveau mondial. Le commerce extérieur constitue 32% du PIB. Mais 2/3 de nos échanges sont effectués avec l’Union européenne durement frappée par le Covid-19, 55% des touristes viennent de cette zone, ainsi que 69% des transferts de MRE et 72% des IDE.
Nous voyons donc que l’impact négatif de la pandémie sur les échanges extérieurs sera assez important et peut être évalué entre 20 et 30%.
En outre, en raison de l’impact de la rareté des précipitations cet hiver, ce qui présage  d’une campagne en dessous de la moyenne, notamment s’il n’y a pas de pluies de printemps, la croissance pourrait être en deçà des prévisions de Bank Al-Maghrib.
D’ailleurs, le Centre marocain de conjoncture (CMC), prévoit un taux de croissance de seulement 0,8% en 2020. Il se base sur les éléments suivants : la croissance de l’économie mondiale devrait ralentir à 2%; la campagne agricole 2019-2020 affectée par les faibles précipitations serait médiocre, la production céréalière  ne dépasserait guère 40 millions de quintaux et la baisse du taux directeur de Bank Al-Maghrib de 0,25 point ne produirait aucun effet immédiat sur l’économie réelle.

Que peut-on tirer comme premières leçons de la pandémie eu égard au contexte économique mondial ?
NS: Parmi les principales leçons à tirer de cette situation sans précédent, on peut dire que le Maroc, Etat et société, ont montré en ce contexte exceptionnel, une forte capacité à relever les défis, un élan de solidarité inédit, ainsi que des décisions souveraines et une disposition au sacrifice en faveur de l’intérêt national.
Pour cela, le Maroc se doit de capitaliser les mesures, les dispositions et l’élan formidable de solidarité, de mobilisation et de citoyenneté pour s’acheminer vers un renouveau impératif de nos politiques socioéconomiques, après la fin de la pandémie et ce, à travers :
L’établissement et la consolidation de la confiance entre l’Etat et la société, seule susceptible de permettre la reprise et le parachèvement de la transition démocratique et les réajustements vers le renouveau de développement pour le pays, en matière d’orientations économiques, sociales et culturelles.
La mise en œuvre du principe  considérant le citoyen marocain comme étant au cœur du développement et du changement, en mettant l’accent sur le social, notamment les services publics de santé et d’enseignement et en leur allouant les moyens matériels et humains nécessaires.
L’Etat, assaini de la mal-gouvernance, de la corruption et appliquant la règle de reddition des comptes devra jouer dorénavant un rôle central dans la stratégie de développement alternatif, en capitalisant l’élan de solidarité, de citoyenneté et les manifestations de confiance à son égard, dans ce contexte critique.
La mise en œuvre d’orientations économiques et sociales alternatives qui répondent aux besoins de la société et de l’économie, en assurant en priorité des services publics d’enseignement-formation et de santé, ainsi que la sécurité alimentaire, contrairement à la logique de la société de consommation et en révisant la politique des échanges extérieurs, les alliances internationales et les stratégies d’endettement par les audits de la structure de la dette et la réflexion courageuse à des solutions innovantes en la matière.
La mise à profit de la conjoncture internationale par l’affirmation d’une volonté politique souveraine en tous domaines, qui interfèrent avec le reste du monde, en s’appuyant sur l’élan et la mobilisation des forces vives du pays pour les réajustements en faveur de l’intérêt national.
Le soutien de l’économie sociale et solidaire en tant que secteur majeur de l’économie marocaine et acteur essentiel du développement humain, social et régional.

Quels enseignements peut tirer la Commission spéciale chargée d’élaborer un nouveau modèle de développement de cette crise sanitaire et économique sans précédent ?
AB : Nous pensons que ce qu’on appelle modèle de développement devrait être plus que jamais une affaire de tous les citoyens, et ça a toujours été notre avis. A fortiori,  avec cette situation inédite de pandémie dont nous ne connaissons pas l’issue.
En fait, la situation économique du Maroc étant globalement la résultante de ses choix économiques fondamentaux en concordance avec les « conseils » de la Banque mondiale et du FMI, à savoir principalement la libéralisation tous azimuts de l’économie du pays, le désengagement de l’Etat des activités économiques, la promotion du secteur privé considéré comme le principal acteur de l’activité économique, l’insertion de plus en plus grande de l’économie marocaine dans le système mondial néolibéral, une croissance économique tirée par les exportations, l’ouverture et les ALE ainsi que l’orthodoxie budgétaire.
Ces orientations correspondent parfaitement au profil d’une économie insérée dans le système néolibéral mondial, adossé naturellement au modèle de société dite de consommation où les firmes multinationales bien ancrées dans nos pays nous marquettent leurs produits dont bon nombre sont inutiles, voire nocifs.
Ainsi, les accords de libre-échange conclus par le pays, sans vision de développement intégré, ont alors naturellement profité aux pays avec lesquels nous sommes liés et non à notre économie. Parce qu’il s’agit également d’une question de rapports de forces et de pouvoir de négociation qui n’a pas été renforcé en vue de mieux consolider la souveraineté nationale.
L’exemple des produits alimentaires illustre parfaitement la situation de dépendance ainsi créée. La situation avec la pandémie a démontré que notre sécurité alimentaire est menacée, car non garantie avec les aléas du contexte. Nous ne savons pas ce qui peut advenir dans cette situation, si la crise sanitaire s’aggrave davantage. Ou dans les cas où les importations soient perturbées pour x raisons imprévisibles : ne pas disposer de productions vivrières de première nécessité pour l’alimentation des citoyens relèverait de l’irréparable.
De même dans l’industrie et notamment de la santé, la leçon historique de la pandémie nous dicte logiquement une nouvelle politique en matière de cadres de la santé, par la création de facultés de médecine dans les grandes villes, d’autosuffisance en matériel médical, ordinaire et de période de crise, en produits médicamenteux, et évidemment le développement de la R&D pour suivre les développements dans le monde et être en veille médicale pour parer précocement aux éventualités et dangers qui peuvent venir du reste du monde.
A cause de toutes ces données, nous avons préconisé et nous préconisons le renforcement de la mission de l’Etat développeur pour intervenir davantage dans le processus général de développement socioéconomique alternatif, l’accompagnement d’une meilleure structuration et un renforcement des acteurs majeurs du développement que sont l’Etat, le secteur privé, les partis politiques, les syndicats, la société civile, afin que leur implication dans l’approche participative soit plus fructueuse, l’instauration d’une véritable «gouvernance démocratique », rationnelle, générale et à tous les niveaux des administrations et des organismes de l’Etat, levée de l’impunité et  l’établissement de la confiance mutuelle entre la société et l’Etat.
Le contexte de la pandémie suppose de réviser les politiques sectorielles, notamment celles de l’industrie et de l’agriculture, pour augmenter et optimiser le taux d’intégration industriel, en densifier le tissu, et en rehausser les valeurs ajoutées des filières, ainsi que pour assurer la sécurité alimentaire et réajuster tous les secteurs productifs pour  répondre davantage aux besoins de l’économie et de la société et se préparer à toutes éventualités ou crises sanitaires.

 Quel rôle peuvent jouer les IDE pour accompagner ces réajustements que vous proposez ?
NS : La diplomatie économique devrait jouer son rôle pour mieux faire valoir les atouts du Maroc vis-à-vis des IDE et mieux informer et intéresser les MRE à faire bénéficier le pays de leur savoir, savoir-faire et investissement, pour accompagner les efforts du pays dans sa lutte contre cette crise et contre toutes crises futures ou contextes sensibles. Plusieurs indicateurs permettent de prévoir d’autres situations sensibles prochaines et donc la société entière doit être toujours davantage vigilante, aussi bien en interne qu’en relation avec le reste du monde.
D’autre part dans ce contexte, l’Etat doit veiller à faire valoir le droit au transfert de technologie via les investissements IDE. Prendre des mesures incitatives pour orienter les entreprises à s’adapter aux demandes de la situation des secteurs sociaux et de santé, et en même temps améliorer leur valeur ajoutée, leur compétitivité sur les marchés internationaux, et leur implication dans la recherche technologique et l’innovation, notamment par le biais d’un partenariat public-privé dans le domaine de la recherche-développement. De même, promouvoir le respect de la responsabilité sociétale par les entreprises, notamment le respect des droits syndicaux, économiques, sociaux des travailleurs et des citoyens et participer au développement socioéconomique de la région où elles sont implantées et préserver son environnement.

Avant de conclure, y aurait-il une opportunité à exploiter pour un autre modèle de société ?
AB : En somme, cette conjoncture constitue une opportunité historique pour tous, Etat, partis, syndicats, secteur privé, organisations professionnelles et société civile, pour capitaliser cet élan national et cette mobilisation et l’exploiter en faveur du renouveau pour le Maroc.
En effet, même pendant ce qui reste de ce contexte d’urgence sanitaire, a fortiori après la pandémie, la bonne gouvernance se doit d’être la règle de conduite essentielle pour mener les actions de l’Etat et de la société et pour effectuer les changements  dont la pandémie est venue nous rappeler l’urgence et la pertinence.
Il faudrait mener le changement vers le renouveau au niveau des orientations socio-économiques et culturelles, seules capables de garantir une vie décente à tous les citoyens, dans un Maroc assurant une vie décente, l’équité sociale, la liberté et le bonheur pour tous.  Dans le cas où l’opportunité ne serait pas saisie et rationnellement exploitée, avec force, volonté politique de changement de cap effectif, dans ce cas le pays piétinerait sur place, avec ses dysfonctionnements habituels, l’asphyxie des initiatives innovantes, l’aggravation des disparités sociales et territoriales et la déception de tous.  La manière de gérer la crise de la pandémie nous permet de garder espoir que le Maroc relèvera les défis et parviendra à impulser le changement souhaité  et qui remettra sur scelle et les citoyens et l’Etat en métamorphose positive  pour un renouveau véritablement salutaire.

Propos recueillis par Mourad Tabet
Jeudi 9 Avril 2020

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