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L'entreprise est-elle le lieu du bonheur ? Retour sur un débat autour du management moderne




L’entreprise est le lieu du bonheur. C’est ce qu’affirment les théoriciens du management moderne. Une approche managériale ambitieuse qui essaye de surpasser les conceptions « productivistes » de l’entreprise, et qui deviennent totalement obsolètes.
 Plus concrètement, les « bonheuristes », tout en mettant en avant les états d’esprit de leurs collaborateurs, changent à jamais l’organisation de l’entreprise moderne. Une de ces fameuses transformations est la mise en place du « Chief Happiness Officer », que l’on peut traduire en français par « directeur général du bonheur », un poste qui est devenu au cœur du métier du management. Comme son nom l’indique, il consiste à apporter le bonheur au sein de l’entreprise.
Néanmoins et contrairement aux attentes, les miracles escomptés par ce nouveau métier se sont vite dissipés, les effets étaient plutôt paradoxaux. Car au moment où nos théoriciens du bonheur se félicitaient des bienfaits que pourrait apporter son inclusion dans nos firmes, les malaises socio-professionnels chez les salariés se sont manifestement démultipliés. En voici quelques spécimens : Le burn-out, dû à l’excès de travail, le bore-out ou l’ennui et la démotivation au travail et le brown-out qui caractérise essentiellement les emplois « inutiles » sont tous les symptômes d’un malaise grandissant, et qui menace la santé physique et psychique de millions de travailleurs à travers le monde. Il faut dire : il n’y a jamais eu autant de malaises professionnels.
Comment donc expliquer ce grand paradoxe ? Est-ce une fatalité inhérente à l’entreprise moderne ? ou plutôt la conséquence d’une déviation au cours du processus managérial ? Julia de Funès, philosophe, et Nicolas Bouzou, économiste, deux auteurs convaincus par la robustesse et l’endurance du modèle libéral, essayent à travers leur livre « La comédie inhumaine », d’en apporter quelques éclaircissements sur le sujet.  L’article suivant met en lumière certains de leurs apports en la matière.
La fiction du bonheur au travail.
Le bonheur, selon les coauteurs du livre,  en plus d’être totalement subjectif et personnel, est aussi indéfinissable. Prétendre s’occuper du bonheur de l’autre, alors qu’il est difficile, voire quasi-impossible de s’occuper du sien, serait sûrement une arnaque intellectuelle en plein jour, et un basculement du management de l’entreprise vers les multitudes taratata de certaines branches du développement personnel.

En finir avec les « bullshits jobs ».
Selon la philosophe Julia de Funès, s’il y a une chose qui fédère à l’unanimité les spécialistes de tous bords, c’est que le monde d’aujourd’hui traverse une crise inédite de sens. Les emplois inutiles « bullshits jobs » aggravent et accentuent leur ampleur. En effet, ces derniers se sont proliférés de façon exponentielle ces deux dernières décennies. Selon de nombreuses études, d’innombrables salariés de la finance, du marketing ou du secteur de l’information sont aujourd’hui convaincus d’occuper des emplois inutiles, absurdes, voire nuisibles pour la société. Ce n’est pas un hasard si ces derniers sont les plus affectés par la majorité des pathologies professionnelles.

Un premier pas, revoir les intitulés des postes.
Dans la finance, charger le poste d’un « coordinateur de flux inverse » par exemple est un calvaire pour l’employé. Il ne faut pas s’étonner si ce dernier n’arrive pas à expliquer la finalité de son job, peut-être que lui-même n’en sait pas trop ! La conséquence de ce bazar est l’infiltration de toute sorte de pathologies professionnelles. L’exemple du coordinateur de flux inverse n’est qu’un arbre qui cache l’immense forêt. Il est donc primordial de redéfinir les intitulés des postes afin qu’ils deviennent clairs, concrets, dotés d’un sens bien précis, et porteurs de motivation. Les travaux empiriques corroborent cette constatation, les recherches de Dan Cable, professeur à la London Business School sur le comportement des salariés juste après la modification de leur intitulé de poste arrivent à des résultats impressionnants. Tous les sondés, affirment avoir retrouvé le goût et le plaisir de travailler.  

L’approfondissement du lien entre philosophie et management
La division ultra-technique du travail, qui caractérise nos sociétés contemporaines, a certainement apporté plusieurs vertus, mais il n’en demeure pas moins que la création rapide et parfois inattendue des nouveaux métiers a acculé les politiques RH à sous-évaluer la sensibilité des nominations et par conséquent à choisir des intitulés de poste vides de sens. Dans ce contexte et pour pallier cette carence, nombreuses sont les boîtes et les écoles de commerce qui ont fait appel aux études littéraires, en l’occurrence la philosophie, pour revoir le sens dans les métiers. Manifestement, la philosophie tient sa singularité dans la mesure où elle se définit comme étant l'art de former, d'inventer et de fabriquer des concepts (Gilles Deleuze). De ce fait, réorienter la pensée philosophique, l’activité souvent très théorique, vers le monde des affaires serait sûrement bénéfique sur tous les plans; elle devrait se substituer aux approches ludiques et infantilisantes qui ne font que faire fuir les meilleurs, mais aussi rationnaliser les différentes activités de l’entreprise.

Moins de jeux, de debriefs… plus d’autonomie.
Contrairement à la vison égalitariste et infantile, qui est entreprise dans le cadre du management moderne, les salariés du 21ème siècle ne veulent pas jouer au Légo ou au Kapla; ils revendiquent l’autonomie, le sens et la mise en place des conditions de l’ascension professionnelle pour les meilleurs. Et pour en faire, le management pourrait encourager le télétravail, porteur d’autonomie, et minimiser le temps et la fréquence des debriefs et des présentations power point, souvent absurdes et répétitives.
Au Maroc, la situation des salariés est beaucoup plus complexe, à laquelle, la précarité s’ajoute à la démotivation. C’est exactement ce que confirme l’enquête menée par Rekrute sur le marché du travail marocain. Un marché où des formes capitalistes et précapitalistes continuent de coexister. Dans ce contexte, la nouvelle mouvance des managers, généralement des jeunes diplômés des grandes écoles de commerce, conscients des difficultés du contexte marocain, essayent avec avec courage de monter aux barricades dressées par le management patriarcal pour ensuite mettre en place un management marocain orienté vers l’avenir. L’aubaine est naturellement parfaite pour les mettre en garde, contre des déviations du management moderne.

Par Youssef Mahassin
Samedi 1 Juin 2019

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