L’emploi des diplômés au Maroc entre gestion technocratique et militantisme délirant


Libé
Lundi 29 Novembre 2021

L’emploi des diplômés au Maroc entre gestion technocratique et militantisme délirant
Le gouvernement d'Akhannouch vient de décréter des critères de sélection des candidats au métier d'enseignant suscitant, ainsi, une immense vague de manifestations et de mécontentements à travers tout le pays. Et effectivement, il y a matière à s'indigner et à rejeter en bloc les mesures annoncées par le ministre Chakib Benmoussa.

Pour justifier ses propos, le ministre avance que ces mesures s'inscrivent "dans la politique d’amélioration qualitative du système éducatif, initiée par la loi cadre et érigée en tant que priorité par le Nouveau modèle de développement et le programme gouvernemental". Il poursuit en affirmant que “cette orientation contribue à répondre aux attentes des Marocaines et des Marocains concernant l’école publique”.

Ces propos s'apparentent plus à une tentative maladroite de noyer le poisson qu'à un discours responsable soucieux de l'intérêt général et de l'avenir de l'école publique. D'ailleurs, la rue marocaine n'a pas tardé à s'enflammer pour réclamer le retrait de ses critères injustes et injustifiés. Des heurts avec les forces de l'ordre ont même eu lieu ici et là ce qui rend urgent une réponse réfléchie du gouvernement.

Personne ne peut nier que notre école publique est dans un état de délabrement inquiétant. Elle est, littéralement, laissée à l'abandon au profit du secteur privé qu'on considérait, jusqu'aux années 1990, comme l'ultime voie des cancres, des refoulés de l'école publique.

Mais les temps ont changé de la pire des façons ! Inscrire son enfant à l'école privée est devenu un signe ostentatoire d'appartenance sociale. Les familles se saignent à blanc pour offrir à leurs progénitures un parcours scolaire supposé meilleur et dont le seul critère de fiabilité est le montant de la redevance mensuelle comme je l'ai écrit dans deux articles antérieurs (Contractualisation : Le péché originel des gouvernements PJD & OPINIONS : Le PJD et la déconfiture de l’enseignement public marocain).

La décision du nouveau gouvernement de renforcer les critères de sélection n'augure rien de bénéfique pour l'école publique marocaine. Plusieurs interrogations s'imposent à ce sujet. Quelle valeur réelle a une mention dans la qualité de formation d'un diplômé ?  Quelle est la relation entre la limite d'âge et les compétences du futur enseignant ? En quoi une lettre de motivation peut-elle constituer un élément fiable de sélection alors que son interprétation est fondamentalement subjective? Redorer le blason de l'école publique ne peut se faire qu'en lui redonnant la place qu'elle mérite dans la politique générale du pays. Rien ne peut se faire en ce sens si on laisse toute la liberté aux investisseurs et autres "shab achkara" d'ouvrir des établissements miroitant un futur luisant à des familles en quête d'avenir meilleur pour leurs enfants.

Partant de ce constat, on peut dire à monsieur le ministre que les critères définis n'améliorent en rien l'état de l'école publique. Ouvrir le concours à toutes les personnes ayant le diplôme requis est un droit immuable et une marque de justice.  Les sélectionner autrement et en amont n’est qu'une façon détournée de jeter dans les abîmes du désespoir des générations de diplômés. Bien entendu, l'enseignant qui commence sa carrière à trente ou trente-cinq ans ne peut prétendre à une retraite complète même si on doit légitimement œuvrer pour que tous nos concitoyens aient droit à un minimum vieillesse leur permettant de finir dignement leur parcours de vie. Ceci dit, il est fort à parier que le gouvernement reviendra sur, au moins, une partie de ces critères sous la pression des manifestants. Il donnera, ainsi, l'impression d’être à l'écoute alors qu'il est à l'origine de l'embrasement de la rue ! C'est une vieille ficelle utilisée régulièrement en politique et aussi dans le monde de l'entreprise avec les syndicats.

Face à cette gestion technocratique inacceptable, les diplômés en inactivité répondent par un militantisme insensé qui tend à dire que le travail est un droit et que l'Etat doit impérativement les intégrer dans la fonction publique !Non, l'université n'a pas vocation à former des fonctionnaires. Et ceci est valable partout sous tous les cieux et sous tous les régimes politiques. Prétendre le contraire n'est que l'expression d'un discours politique jauni et dépassé y compris en Chine.

Aucun pays ne peut résorber les bataillons de diplômés en les engageant dans la fonction publique. L'Etat n'imprime pas les billets de banque pour payer les salaires. Ce sont nos impôts qui financent toute la politique publique. Le droit à un travail inscrit dans la Constitution implique uniquement l’engagement de l'Etat à insuffler une politique capable de créer les conditions nécessaires à un marché de travail dynamique. Il impose, aussi, une volonté publique de mettre à la disposition des demandeurs d'emploi des moyens y compris financiers pour faciliter le retour ou l'accès à la vie active. C’est pourquoi j'invite les diplômés à se retrousser les manches et à ne pas courir après des chimères. Il est inimaginable que tous les diplômés des universités et écoles supérieures marocaines se retrouvent fonctionnaires. En outre, réussir sa vie ne passe pas forcément par l'accession à un emploi dans son domaine de formation. L'école publique doit, dans son sens large, offrir à chaque citoyen les conditions idéales pour se former et acquérir les compétences nécessaires pour accéder au marché du travail. C'est pourquoi je défends corps et âme une école publique  gratuite et obligatoire jusqu'à la majorité.

La richesse du Maroc se concentre d'abord dans son capital humain et ce sont nos jeunes d'aujourd'hui qui feront le Maroc de demain. Il serait, à mon sens, bénéfique que notre cher pays s'inspire des expériences les plus abouties en la matière comme celle de l'Allemagne. Dans ce pays leader de l'Union européenne, l'école est strictement publique et obligatoire. Qu'ils soient humbles ou fils de ministres, tous les enfants allemands se retrouvent côte à côte sur les bancs d'une même école. En outre, un réseau dense d'établissements d'enseignement supérieur permet aux jeunes germaniques d'avoir une palette de formations riche et adaptée aux besoins des Länder.

Oui, l'école n'est pas une marchandise et ne peut, en aucun cas, faire l'objet de jeux comptables.

Par Mohamed Lmoubariki, docteur es histoire


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