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L’amour n’est rien




 Lucile Bernard est une auteure
prolifique. Elle vient de présenter
son dernier roman à l’Institut français de Marrakech. Une jeune adolescente marquée par la mort de sa mère
découvre l’amour. Poignant.


Il n’y a rien à comprendre dans la vie. Strictement rien. Les choses sont comme ça, c’est tout ! Lou a quinze ans. Elle vient de perdre sa mère, atteinte d’une maladie incurable. Face à la mer, dans ce silence assourdissant qui bat à ses tempes, elle se dit qu’elle aurait voulu basculer dans l’immensité du bleu, se dissoudre, se désintégrer, devenir imperceptible. Sa mère est avec les anges. C’est ainsi. Elle l’a vue mourir, avec les yeux de cet enfant qu’elle ne sera plus. Désormais, son cœur est froid, « gelé comme un oiseau mort ». Elle marche dans la rue, sans savoir où aller. Elle se sent morte elle-aussi. Quelque chose s’est éteint en elle. L’absence des morts est sans doute la plus grande violence faite à nos vies. C’est cela qui provoque chez Lou une profonde envie d’écriture : « J’ai juste envie d’écrire, d’écrire tout ce qui me vient, ça fait du bien. L’écriture comme une survivance ». En rentrant chez elle, dans ces grands immeubles gris de la banlieue, elle retrouve son petit frère qui reporte sur elle ses élans affectifs maternels. Lou n’a pas les épaules pour gérer la violence de cette absence. C’est pour ça qu’elle bascule, sans vraiment sombrer. Parfois,  elle se rend à ce café où se trouve ce garçon mystérieux en train d’écrire et a l’impression de « danser avec la liberté ». A d’autres moments, elle se perd dans les draps ternes d’une chambre d’hôtel sordide, avec un amant qu’elle se refuse à connaître : « Elle ne sait pas ce qu’elle fait ici avec cet homme. Non, elle ne sait pas. Elle sait juste qu’elle vient chercher l’amour. Elle aime ça, faire l’amour. Avant elle ne connaissait pas. Elle ne connaissait rien de tout ça. C’est ça, cette chose, qui la fait venir ici, dans cette chambre, faire l’amour avec lui. Elle ne connaît rien de lui mais elle aime comme ça, elle ne veut rien savoir. Juste son corps, juste l’amour et quand elle a pris son amour, tout son amour, le laisser et puis partir ». Lucile Bernard combine la descente aux enfers et la montée vers l’extase de ce corps fort et fragile. Lou ne se sent ni sale, ni propre. Elle vient là pour oublier, elle fait ça pour ne plus penser à rien. C’est juste une sensation entre chien et loup, faisant partie de l’adolescence, temps biologique et temps social, entre l’enfance et l’âge adulte. Même si elle ne veut plus ressentir d’amour, elle retourne au café où se trouve ce jeune de son âge en train d’écrire et elle écrit aussi, avec des mots «qui s’abreuvent de son sang» et l’amènent «à tutoyer les étoiles». Lou cherche les échappatoires où elle peut. La souffrance de la disparition, le petit frère dont il faut s’occuper comme une mère, un grand frère violent et pervers, incarnation de ces jeunes précaires qui cherchent dans l’islam des banlieues un ancrage identitaire sans se rendre compte des contradictions où les mène cette quête teintée de ressentiment. Après une violente altercation avec ce dernier, Lou et « p’tit frangin » fuient le domicile et errent dans la cité, la nuit. Lou rassure son petit frère comme elle peut. La vie qui les attend n’aura rien de rose, sauf si le destin vient mettre à mal les verdicts sociaux qui s’abattront tôt ou tard sur eux. Le garçon du café qu’elle fréquente, quand elle n’est pas dans la chambre d’hôtel, n’est pas l’écrivain attendu mais son regard est craquant, surtout quand il l’invite à prendre un verre, à penser le monde avec lui. Faut-il que jeunesse se passe, comme dit la chanson. Je ne crois pas, Rimbaud non plus. La beauté du roman de Lucile Bernard est de figer l’émotion, de la faire tenir sur un nuage, avec les oiseaux, et de faire sentir dans notre cœur l’éclat qui brille malgré tout dans les yeux de Lou. Merci

* (Cercle de littérature contemporaine)  

Par Jean Zaganiaris, EGE Rabat
Samedi 16 Décembre 2017

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