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L’Homme face aux pandémies (3/4)




La grippe espagnole (1918- 1919) : Elle a commencé d’abord sous forme épidémique avant de devenir ensuite une pandémie, elle a frappé le monde entier à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle fut virulente et contagieuse. C’est une grippe qui a sévi en trois vagues. A titre de rappel, elle est apparue lorsque la Première Guerre mondiale touchait à sa fin. Pendant cette guerre, le mouvement des troupes et des renforts militaires venus des Etats-Unis pour soutenir les Alliés a joué un rôle déterminant dans sa propagation entre les deux sous-continents : l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord. Selon toute vraisemblance, le patient zéro aurait été un fermier de l’Etat du Kansas qui a pu contaminer une partie de ses camarades de rang d’autant que le camp regroupait entre 60.000 et 70.000 soldats prêts à rejoindre le champ de bataille en Europe. Ce patient zéro aurait été contaminé par un de ses oiseaux domestiques, lui aussi contaminé par un autre oiseau sauvage. La première vague est apparue après les premiers débarquements, des cas de contamination ont été signalés en France et en Grande-Bretagne dès le mois d’avril 1918. Ensuite, au mois de juin, ce sont l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne qui étaient touchées par cette maladie. Ces pays en guerre (sauf l’Espagne), ont censuré les informations pour ne pas porter un coup au moral des populations qui ont déjà suffisamment souffert de la guerre. Dès les premiers cas constatés en Espagne, la presse de ce pays fut la première à avoir décrit les effets ravageurs de l’épidémie, c’est la raison qui a été derrière son appellation : grippe espagnole. En juillet, l’épidémie fut considérée comme finie en Europe, même si d’autres foyers sont restés en août dans des zones alors colonisées par les deux alliés, la France et la GrandeBretagne à cause des mouvements de marins et du commerce. Vu la censure et le climat de guerre, les informations qui pouvaient donner un bilan exact ou approché de la contagion furent rares. La deuxième vague a resurgi aux Etats-Unis, dans la région de Boston avec des cas mortels qui sont apparus dès la mi-septembre, avec un taux de mortalité de 10 à 30 fois plus élevé que celui des autres épidémies de grippe habituelle, soit 2,5 à 3% des cas contaminés. Les symptômes bénins de la première vague avaient changé en passant vers des formes hémorragiques ou pulmonaires souvent fatales. Dès la quatrième semaine de septembre 1918, l’ensemble du territoire des Etats-Unis a été atteint marquant le début d’une augmentation significative et anormale des cas mortels. En Europe, les renforts américains qui arrivèrent pour aider les Alliés, allaient encore aggraver la situation, car les deux parties (Alliés et Américains) étaient encore inconscients du danger de cette opération. Les premiers cas de cette deuxième vague ont été signalés début octobre 1918. Vers le 15 octobre, l’épidémie a atteint la France et la Grande-Bretagne, qui furent suivies par l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne et les premiers morts ont commencé à être comptés. En Europe, comme centre de la colonisation mondiale, des bateaux avec des marins contaminés à bord, partaient dans toutes les directions : l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Inde, la Chine et l’Océanie. Ces marins ont colporté vers ces territoires encore épargnés, une épidémie qui est devenue pandémie. Après cette date du 15 octobre, il aura fallu moins de deux semaines pour que toute l’Amérique du Nord soit atteinte. C’est le mois le plus mortel aux Etats-Unis, et à la fin, 30 à 40% des populations étaient contaminées avec une mortalité qui a grimpé de 3 à 5%. C’est à partir de ce moment que le pouvoir fédéral et la population ont commencé à prendre conscience de l’ampleur de l’épidémie. C’est à la fin du mois d’octobre que l’épidémie fut déclarée pandémie. Les médecins et infirmiers américains, même désemparés, faisaient face à cette pandémie et une infirmière sur quatre mourut par contamination. A la fin du mois de novembre 1918 (mois de signature de l’accord de l’armistice), la pandémie a perdu de sa force aux Etats-Unis. Alors qu’en Europe, le mois de propagation fut octobre et le mois de novembre fut le mois qui a connu les plus grandes vagues de mortalité. Le pic de mortalité en Europe a été enregistré entre la mi-novembre et la mi-décembre 1918. La troisième vague arriva dès la fin du mois de décembre 1918, et au début du mois de janvier 1919. La pandémie a connu une certaine décroissance pendant deux mois, et après, le nombre de contaminations est reparti à la hausse : ce fut la troisième vague qui était d’une moindre gravité par rapport à la précédente. Le bilan humain a été lourd : - A l’échelle de toute la planète, les populations infectées sont évaluées à 500 millions de cas, soit 27% de la population mondiale. - Une mortalité à travers la planète estimée entre 3 et 10%, soit 30 à 50 millions d’habitants selon l’Institut Pasteur, alors qu’une estimation récente a fait part de 100 millions de morts. - Une courbe de mortalité inhabituelle, puisque la majorité des morts est située entre les tranches d’âges allant de 20 à 40 ans, soit une courbe pandémique centrée sur les 30 ans. - En Europe, la pandémie a fait environ 4 millions de morts, alors que la Première Guerre mondiale en a fait presque 19 millions. En Inde, la pandémie aurait fait 18,5 de morts, et 10 millions en Chine. - Pour les autres régions, telles les colonies africaines, l’Amérique du Sud, la Russie et le Moyen-Orient, aucune statistique fiable n’est disponible mais le nombre de morts dans ces régions est estimé à 20 millions. Après avoir fait presque 100 millions de morts dans le monde, la grippe espagnole s’est éteinte au début de l’été 1919 laissant derrière elle deux souches virales, une aviaire et une autre humaine qui est devenue par la suite saisonnière. Le bilan scientifique n‘a pas été bien loti, car, vu la machine de guerre surprenante déployée durant la Première Guerre mondiale, on peut dire que l’impératif militaire l’a emporté sur le sanitaire. En dépit de la virulence et la contagion de la pandémie, aucune étude scientifique fiable ne fut entreprise à l’époque. Du fait qu’aucune souche du virus n’a été conservée, il a donc été impossible de les déceler, mais deux hypothèses sont émises : une origine humaine préexistante, en bonne partie immunisée, et une autre origine d’espèce notamment aviaire. Dans le même sens, des chercheurs américains ont présenté une étude en 2005, sur un virus présumé être celui de la grippe espagnole reconstitué à partir d’une femme enterrée dans le pergélisol de l’Alaska. Ils ont eu tendance à montrer que son origine est de nature aviaire. Les mêmes types d’études ont été faites sur des cadavres norvégiens conservés dans un milieu pareil que le précédent. Les caractéristiques génétiques du virus ont été établies (mais rien n’assure qu’il s’agit du même virus), en révélant qu’il est du type H1N1. Son origine aviaire est restée fortement suspectée, même si une identification de la séquence complète de ses nucléotides a été faite.
C’est une pandémie qui a donné naissance à une prise de conscience de la nature mondiale des pandémies et des maladies, avec les mesures d’hygiène à préconiser, afin de les affronter. Pour cela, des réseaux tout entiers ont été créés, couronnés enfin par la naissance du Comité d’Hygiène, ancêtre de l’OMS sous l’égide de la SDN. Le Choléra (1871-1991) : Selon la définition donnée par l’OMS, le Choléra est une infection diarrhéique aiguë provoquée par l’ingestion d’aliments ou d’eau contaminée par agent bacille nommé Vibrio Cholérae, découvert par l’équipe allemande (composée de Koch et Gaffky), dépêchée en Egypte afin de suivre l’évolution de la cinquième pandémie (1861-1891) de Choléra qui a frappé ce pays. Le Choléra est resté depuis ses premières apparitions en Inde, une menace pour les populations surtout en l’absence d’hygiène, de voies d’assainissement, et d’accès à l’eau potable. Selon les estimations de l’OMS, il y a chaque année, 2 à 4 millions de cas de Choléra avec un nombre de morts qui s’établit entre 30.000 et 140.000 dans le monde. Ses symptômes sont une diarrhée aiguë sévère, apparaissant entre 12 heures et 5 jours après l’ingestion d’aliments ou d’eau contaminée. Tous les cas d’infection ne présentent pas nécessairement des symptômes, bien que l’agent infectieux soit présent dans les selles de 1 à 10 jours après l’infection. Et quand il est éliminé dans l’environnement, il peut toujours rester dangereux car il peut potentiellement infecter d’autres personnes. Pour les personnes montrant des symptômes, il y a ceux qui restent bénins, alors que pour d’autres cas, la diarrhée aiguë provoque une déshydratation sévère qui peut entraîner la mort. Le Choléra peut être endémique, épidémique ou pandémique. Endémique, quand il apparaît régulièrement dans la même région : c’est le cas de son réservoir original dans le Delta de Grange en Inde, et toute l’Asie du sud. Epidémique, quand il resurgit de façon imprévisible dans des régions jusqu’alors indemnes. Il devient pandémique quand il touche plusieurs continents à la fois. Historiquement, jusqu’au Moyen Age le Choléra est resté cantonné en Asie du sud. La première description historique a été faite en 1503 par un officier du navigateur explorateur Vasco De Gama, qui l’a décrit comme une épidémie de diarrhées rapidement mortelles, et qui avait provoqué déjà à l’époque 20.000 morts en Inde. Initialement apparues et développées en Inde, en Chine et en Indonésie, les épidémies se sont manifestées au début du 19ème siècle, pour devenir de véritables pandémies qui ont dépassé ces régions d’origine pour arriver au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe et aux Amériques. L’ampleur de l’épidémie s’est accrue quand les transports maritimes sont passés des voiliers à la vapeur, puis avec l’avènement du chemin de fer pour les transports terrestres. On a recensé jusqu’à présent sept pandémies, et on s’attend à une huitième à tout moment, comme celle qui est apparue en Haïti en 2010, et qui a pu être contrée et contenue dans son lieu d’origine. La première pandémie (1817-1824) a débuté à Calcutta en Inde en frappant l’Extrême-Orient, ainsi que l’Afrique orientale. A partir de 1823, c’était le tour de l’Asie mineure d’être atteinte. La deuxième pandémie (1829-1837) est repartie du Bengale selon deux voies : celle de la Perse et la Mer Caspienne pour arriver à Moscou et Varsovie, et l’autre par La Mecque et l’Egypte, puis l’Europe (Paris et Londres en 1832) et enfin les deux Amériques : du Nord et Centrale. La troisième pandémie (1840-1860) a démarré comme d’habitude en Inde, s’étendit en Chine, voisin de l’Est, ensuite en Afghanistan comme voisin de l’Ouest faisant plus d’un million de morts. Plus à l’Ouest, elle toucha le Moyen-Orient ensuite le Maghreb où elle a fait des ravages, puis l’Europe. Elle s’est reproduite en deux vagues, en faisant plus d’un million de morts en Russie. Elle toucha ensuite la totalité de l’Amérique du Nord. La quatrième pandémie (1863-1875) a retenti dans l’Europe du Nord, pour frapper la Belgique et la France en 1866, le Maghreb et atteindre l’Amérique du Sud. La cinquième pandémie (1861-1896) a réapparu en Inde et s’est diffusée sur tous les continents. C’est la phase où Koch et son collaborateur sont parvenus à identifier le Vibrion Cholérae (V. C.), comme agent d’infection de la maladie. La sixième pandémie (1899-1929), est partie de l’Asie, elle s’est répandue en Russie, puis en Europe centrale et occidentale, et ce sans atteindre les Amériques. Toutes ces pandémies montrèrent les mêmes caractéristiques, ce qui laissait penser à la même cause, le V. C. découvert par l’équipe scientifique de Koch. Entre 1940 et 1957, des petites épidémies ont surgi en Indonésie, dues principalement à la souche EI Tor découverte en 1905, jusqu’alors considérée comme bénigne. La septième pandémie (1961-1991) est due à la souche évoquée précédemment (découverte en 1905), elle est partie de l’Indonésie dès 1961, a atteint l’Asie et le Moyen-Orient en 1962, et secoua l’Europe en 1965, ensuite le continent africain en 1970. En quelques années, une nouvelle souche a remplacé la souche de 1905, qui est nommée O1 par les scientifiques. C’est un sérogroupe qui a montré un degré de contagion moins virulent, mais plus apte à survivre dans l’environnement et sa diffusion mondiale s’est faite probablement par les transports aériens. En 1991, elle toucha l’Amérique. Depuis 1992, un nouveau variant dérivé de EI Tor est apparu au Bengladesh et en Inde, il s’agit du nommé V. C. O139 avec des formes plus sévères, faisant craindre l’apparition d’une huitième pandémie. En 2010, c’est en Haïti que ce variant a frappé, en faisant 10.000 morts et 800.000 cas jusqu’en 2016. Concernant les développements scientifique et thérapeutique, les activités de recherche n’ont commencé qu’au 1831, sous forme d’observations de cas cholériques sévissant en Inde et au Moyen-Orient. Mais quand la deuxième pandémie a secoué l’Europe, c'est-à-dire dès 1832, les scientifiques avaient devant eux les échantillons nécessaires pour forger des analyses plus fiables. Plusieurs travaux se sont succédés, avec chacun sa propre pierre à l’édifice du remède qui fut plus que jamais indispensable vu les ravages causés par la pandémie. On peut retenir quelques noms et quelques théories. Pour les noms, il y a J. M. Limousin-Lamothe (1932), pharmacien d’Albi (comme explication : animalus ou atomes cholériques) ; le médecin J. M. Berthelot (1835) qui a proposé une explication dans son ouvrage qui a suscité l’intérêt des instances académiques. Pour les théories, en 1849, il y a le journal londonien Times qui a publié une série d’articles portant sur ces théories : théorie tellurique, théorie électrique, théorie ozonique, théorie zymotique, etc. Depuis 1849 jusqu’à 1854, le médecin londonien a donné une explication qui s’est appuyée sur les exemples de la variole et de la syphilis, avec l’hypothèse d’ «animacule» qui, ingéré, se développerait dans les intestins avant d’être évacué par les selles.
(A suivre)
Par Abdelkrim Nougaoui
Enseignant chercheur à Oujda 

Libé
Lundi 14 Septembre 2020

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