L'Allemagne en pleine morosité


Libé
Jeudi 21 Décembre 2023

Il fut un temps où, aux yeux du plus grand nombre, l’Allemagne ne pouvait pas commettre la moindre erreur : l’économie était solide, le chômage faible, et la stratégie de consolidation budgétaire du pays couronnée de succès. Un large consensus politique assurait la stabilité, et la société allemande n’était pas en proie à des divisions profondes.

Comme l’exprimait le slogan de campagne de l’ancienne chancelière Angela Merkel en 2017, l’Allemagne était «un pays dans lequel nous vivons bien et heureux».

À l’approche de cette fin d’année, cette formule de Merkel, oubliée même par son propre parti, apparaît aujourd'hui comme un vœu pieu. L’impression générale est désormais la suivante : l’Allemagne ne réussit plus grand-chose, du moins pas les plus importantes. L’humeur est à la lassitude et au pessimisme parmi la population, 46% des Allemands entrevoyant une dégradation de leur situation dans les dix années à venir. Fin 2022, 28% seulement se disaient optimistes quant à 2023, soit le pourcentage le plus sombre depuis 1951.

Ils n’avaient pas tort: 2023 s’est révélée une année désastreuse pour l’Allemagne. L’économie connaît une récession légère mais persistante, et les perspectives pour 2024 sont tout aussi sombres. Une crise budgétaire grave et non résolue de longue date paralyse le gouvernement fédéral et les gouvernements étatiques, les querelles entre les trois partenaires de la coalition font rage, et de nombreux efforts de réforme sont actuellement bloqués ou ont été abandonnés. Pas étonnant que «Krisenmodus» (le «mode crise») ait été le mot allemand de l’année.

L’influent journal Frankfurter Allgemeine Zeitung a récemment consacré une page entière aux plus grands problèmes de l’Allemagne – 13 au total, pour beaucoup auto-infligés. La mondialisation ralentit, tout en changeant de nature, et peu de nouveaux marchés émergent pour les biens allemands, ce qui exerce une pression sur l’économie, fondée sur les exportations du pays. Les investissements sont par ailleurs insuffisants, les marchés financiers trop fragiles, et une souche virulente de technophobie vient ralentir le passage à l’ère numérique.

Et il ne s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg. L’Allemagne souffre également d’un sous-investissement dans les infrastructures publiques, d’une surréglementation, d’une bureaucratie excessive, ainsi que de pénuries de main-d’œuvre. La société allemande doit faire face à plusieurs défis, parmi lesquels un système d’immigration défaillant, des logements coûteux, des prix énergétiques parmi les plus élevés d’Europe, et des écoles insuffisamment performantes.

Le journal ne souligne d’un autre côté que trois signes encourageants : le noyau industriel de l’Allemagne devrait bénéficier de l’intelligence artificielle, le secteur pharmaceutique retrouve sa force d’hier, et le Mittelstand – les fabricants allemands de petite et moyenne envergure, vitaux pour le pays – demeure relativement résilient et innovant.

Qu’est-ce qui a mal tourné? Certes, la pandémie de COVID-19, la guerre menée par le président russe Vladimir Poutine en Ukraine (ainsi que la crise énergétique qui en a résulté), l’importante augmentation des migrations, et les conflits au Moyen-Orient ont tous contribué à la situation actuelle. Mais, plus important encore, ils ont révélé à quel point l’Allemagne était mal préparée aux évolutions et aux chocs géopolitiques inattendus.

Beaucoup de ces problèmes couvaient depuis un certain temps : des dépendances économiques et énergétiques jusqu’aux systèmes administratifs obsolètes, en passant par des réglementations étouffant l’innovation. Or, les dirigeants du pays ont décidé de les ignorer, et les électeurs ont suivi, pensant que les choses s’arrangeraient.

Si le déclin allemand présente de nombreuses causes, l’une des principales réside dans le «revers du succès», souvent négligé. Ce qui est vrai pour les entreprises l’est aussi pour les Etats: de bonnes performances financières peuvent conduire à une certaine complaisance. Durant les périodes de forte croissance économique, les gouvernements ont tendance à devenir trop confiants, et à négliger les conditions changeantes.

Cet écueil a été exacerbé par la prime que les électeurs allemands accordent à la stabilité du leadership politique et au maintien du statu quo. Merkel, loin d’être une visionnaire politique, convenait parfaitement à l’Allemagne, elle qui prenait des mesures à petits pas, plutôt que de promouvoir des réformes cruellement nécessaires.

La coalition au pouvoir (l’Ampelkoalition, ou coalition en feu tricolore, désignée comme telle en raison des couleurs des trois partis à sa tête) a été formée sous une bannière consistant à «oser davantage de progrès». Seulement voilà, le chancelier Olaf Scholz n’est ni un visionnaire, ni un gestionnaire efficace à la tête d’un gouvernement en proie aux conflits et aux maladresses.

Il a été pratiquement impossible pour l’Ampelkoalition de trouver un terrain d’entente. Les sociaux-démocrates chouchoutent leur électorat ancien et décroissant au moyen de l’argent des contribuables; les Verts ont une vision réformatrice de plus en plus déconnectée de l’opinion publique; et les libéraux répètent leurs mantras «pas de nouveaux impôts» et «réduction des dépenses publiques», tout en insistant sur la règle d’or budgétaire, la limite constitutionnelle aux nouveaux emprunts. Si le bilan politique de cette coalition après deux années au pouvoir constitue un indicateur de ce qui est à venir, alors de plus en plus d’Allemands ont de quoi s’inquiéter quant au futur de leur pays.

Il faut s’attendre à ce que l’Allemagne paye le prix de sa suffisance. Trop longtemps reposée sur ses lauriers, elle s’est mal préparée au monde d’aujourd'hui, et l’incapacité de la coalition au pouvoir à prendre des mesures décisives n’a fait qu’intensifier le problème. D’un point de vue social, le large consensus qui unissait la plupart des Allemands s’est affaibli, les grèves et les manifestations devenant de plus en plus fréquentes.

Le pays est par ailleurs confronté à un avenir politique incertain. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) de droite recueille dans les sondages plus de 20% des voix au niveau national, contre 10% il y a moins de deux ans, et devrait devenir le parti le plus représenté dans plusieurs Parlements étatiques l’année prochaine. L’Ampelkoalition pourrait en effet ne pas survivre jusqu’aux prochaines élections fédérales, prévues pour fin 2025. Si les appels à des élections anticipées se font plus forts, Scholz pourrait rechercher une grande coalition avec les chrétiens-démocrates dirigés par Friedrich Merz, le chancelier de l’ombre.

Si l’Ampelkoalition entend conserver le pouvoir et améliorer son bilan médiocre, Scholz doit améliorer sa communication auprès des électeurs, en expliquant plus clairement et plus fréquemment les politiques de son gouvernement. Les trois partis doivent également réaliser qu’ils compromettent leurs chances de réélection en s’agrippant à leurs idées fixes pendant que le pays sombre.

Le gouvernement de Scholz doit s’efforcer de parvenir à un consensus autour de trois objectifs cruciaux: ne pas introduire de nouveaux programmes sociaux, et limiter au taux d’inflation les augmentations de dépenses sur les programmes actuels; moderniser l’administration publique; et œuvrer pour une approche plus souple en matière d’investissements publics, ce qui nécessite une réforme de la règle d’or budgétaire. Ces changements ne sont peut-être pas les plus audacieux, mais aucun véritable progrès ne sera possible sans eux.

Par Helmut K. Anheier
Professeur de sociologie à la Hertie School de Berlin
 
 
 


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