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Jean-Pierre Riera : Il faut rendre hommage aux soldats marocains de la Grande Guerre




Professeur d’histoire, Jean-Pierre Riera  a travaillé sur la Première Guerre mondiale et a coécrit  un livre sur cette période et sur le rôle des soldats marocains dans ce conflit.
Ledit ouvrage s’intitule « Ana ! Frères d’armes marocains dans les deux guerres mondiales ».
Libé a recueilli les propos de l’auteur sur la participation marocaine à ce conflit, en marge de la commémoration par la France du centenaire de la fin de la Grande Guerre .



Libé : La France a commémoré le 11 novembre le centenaire de la Première Guerre mondiale. Que représente cette commémoration pour  vous qui avez  déjà travaillé sur cette mémoire pour votre  livre, « Ana ! Frères d’armes marocains dans les deux guerres mondiales» ?
Jean-Pierre Riera : C’est évidemment une bonne chose que de se rappeler les sacrifices immenses consentis par les soldats de la Première Guerre mondiale. Il s’agit tout à la fois de faire connaître et de rendre hommage ; c’est particulièrement vrai pour ce qui concerne l’engagement des soldats marocains dans le 1er conflit mondial, engagement qui est resté longtemps relativement méconnu, pour des raisons diverses, tant en France qu’au Maroc.
Le travail de mémoire mené depuis maintenant une quinzaine d’années par des élèves et des professeurs du lycée Lyautey de Casablanca tout comme le livre « Ana ! Frères d’armes marocains dans les deux guerres mondiales » s’inscrivent dans cette démarche : faire connaître cela au plus grand nombre, rendre hommage et faire participer les jeunes générations, élèves français, marocains, franco-marocains à ce travail de mémoire.

  Comment qualifieriez-vous la participation des soldats marocains  dans la Grande Guerre ?
Il faut savoir que cette participation est tout à fait remarquable. Lorsque la guerre éclate, le Maroc est un très jeune protectorat (depuis seulement mars 1912), le territoire n’est absolument pas « pacifié » et il faudra de longues années (jusqu’en 1934) pour que le territoire soit entièrement soumis. Le général Lyautey, résident général de France au Maroc, doit affronter un double défi au cours de la guerre : tout d’abord conserver et pourquoi pas tenter d’étendre la présence française dans le protectorat face à l’hostilité extrêmement vive des tribus, mais aussi fournir des combattants marocains qui seront envoyés en France afin de répondre aux incessantes demandes en hommes du gouvernement français. Il y a donc une double guerre à mener, celle de l’intérieur contre les tribus et celle qui se déroule dans le Nord et l’Est de la France.
C’est ce qui explique que les effectifs engagés soient relativement faibles face à l’énorme masse de soldats engagés dans cette guerre (des dizaines de millions d’hommes). Le Maroc fournira environ 40000 hommes au cours de la Grande Guerre mais seulement entre 25 et 30000 hommes partiront combattre en France, les autres hommes resteront au Maroc afin de poursuivre « la pacification » c’est-à-dire la conquête. Ces 40000 hommes représentent environ 7% des troupes coloniales jetées dans le conflit ; c’est somme toute relativement peu mais c’est aussi beaucoup pour un si jeune protectorat qui connaît une situation intérieure particulièrement instable.

Comment avez-vous écrit cet ouvrage sur les soldats marocains alors qu’il n’y a pas de  trace écrite?
« Ana ! Frères d’armes marocains dans les deux guerres mondiales » est le fruit d’un long travail entamé il y a une quinzaine d’années. Cet ouvrage qui s’adresse à un large public est une tentative de synthèse qui tente de  retracer l’engagement des soldats marocains aux côtés de la France dans les deux guerres mondiales. Il y a bien sûr la volonté de présenter cet engagement dans le contexte de l’époque tout en retraçant les grandes batailles auxquelles participent les soldats venus du Maroc. Mais il s’agit aussi de montrer une histoire à « hauteur d’homme » en évoquant le recrutement, les origines géographiques et sociales, l’aventure qu’une telle expérience peut constituer et les nombreuses souffrances qu’endurent des soldats qui combattent si loin de leur pays et de leur culture.
Pour ce qui est des sources, elles sont certes assez rares mais il y a bien sûr les précieux journaux de marche des différents régiments qui racontent quasiment au jour le jour la vie du régiment en exposant ses déplacements et les différents engagements. Il y a aussi des livres de mémoires écrits par des témoins, des officiers et sous-officiers français pour la plupart, qui commandaient ces hommes. Il y a aussi quelques travaux d’universitaires français et marocains comme le travail du professeur Mohamed Bekraoui qui est l’un des premiers au Maroc à s’être intéressé à ces questions tout au moins pour ce qui est de la Première Guerre mondiale.
Je pense que les choses changent et qu’il y a plus d’intérêt au Maroc et en France pour explorer un sujet qui est très loin d’être épuisé et sur lequel il y a encore bien des choses à apprendre. Le regret que l’on peut effectivement avoir, c’est la rareté voire l’absence quasi-totale de témoignages de soldats marocains engagés en 14/18. Ces hommes pour la plupart venus des campagnes et des montagnes du Maroc ne savaient pas écrire et même s’il y avait des « scribes » en France chargés de rédiger les lettres sous la dictée de soldats marocains, ces lettres sont-elles vraiment arrivées dans des douars reculés des campagnes marocaines ? En tout cas, elles sont aujourd’hui perdues ; c’est en partie ce qui explique l’extrême rareté de ces témoignages.

Jean-Pierre Riera : Il faut rendre hommage aux soldats marocains de la Grande Guerre
Les soldats marocains des troupes coloniales françaises ont participé à toutes les grandes batailles de la Première Guerre mondiale. Pour quelle raison cette présence en première ligne ? Est-ce pour leur courage ou parce qu’ils étaient  utilisés  comme chair à  canon ?
Les soldats marocains participent à toutes les grandes batailles de la Grande Guerre. A peine sont-ils arrivés en France en août 1914 que les tirailleurs sont engagés tout au début septembre dans la bataille de la Marne avec un engagement très bref mais extrêmement meurtrier. En 1915, ils sont engagés en Champagne et en Artois lors de très grandes offensives, là encore extrêmement meurtrières pour l’ensemble des soldats. En 1916, on les retrouve à Verdun, ils parviennent à percer lors de l’offensive du Chemin des Dames le 16 avril 1917. Au cours de l’été et de l’automne 1918, ils participent à la contre-offensive victorieuse des Alliés. Les Spahis (cavaliers marocains) ne sont pas en reste et servent sur le front de France avant de rejoindre l’armée d’Orient pour se battre dans les Balkans jusqu’à la fin de la guerre.
Les pertes sont lourdes, environ 26% (par pertes on entend soldats tués, blessés ou portés disparus) ; ces pertes sont à peine supérieures à celles des soldats français qui atteignent 24,5%, on ne peut donc pas parler de « Marocains chair à canon ». Les tirailleurs marocains sont considérés par l’état-major français comme des troupes de choc, douées de remarquables qualités guerrières, d’un grand « mordant » dans l’attaque. C’est pour cela que les tirailleurs sont le plus souvent utilisés en première ligne car ils sont capables de provoquer la rupture de la ligne adversaire ; dans ces conditions les pertes sont automatiquement très élevées. Mais il ne s’agit jamais de les envoyer à la mort car ils sont issus d’une colonie ou d’un protectorat. D’ailleurs les hommes ne sortent jamais des tranchées sans que leurs officiers et sous-officiers français ne soient devant eux pour mener l’attaque, parmi ces derniers les pertes sont aussi tout à fait considérables.
Pour les Spahis, les pertes sont plus limitées et le régiment compte environ 100 morts pendant la guerre mais ils ne sont pas utilisés de la même façon et sont rarement engagés dans ces grandes offensives caractéristiques de la Grande Guerre et si meurtrières.
Au final c’est environ 1 homme sur 7 qui ne rentre pas au pays, soit à peu près le même nombre que pour les « poilus » français. Mais bien sûr ces hommes sont morts pour un pays qui n’était pas le leur.

A votre avis, a-t-on  fait assez des deux côtés de la Méditerranée pour honorer cette mémoire commune et cette participation des soldats  marocains  aux côtés de leurs camarades français dans la Première Guerre mondiale et la libération de la France ?
C’est une mémoire effectivement commune mais longtemps oubliée des deux côtés de la Méditerranée. Les choses changent depuis un certain temps. En France, on en parle de plus en plus et les hommages rendus sont nombreux. Des films comme le fameux « Indigènes » ont eu un écho très important dans l’opinion publique et ce film parfois historiquement contestable a eu le mérite de faire bouger les choses pour les anciens combattants de l’empire colonial français ayant participé à la Seconde Guerre mondiale.  Du côté des enseignants, l’effort est aussi notable afin de sensibiliser les élèves à ces questions et à ce devoir de mémoire. Ce n’est pas tant que l’histoire de l’engagement des troupes coloniales soit très présente dans les programmes que ce soit au Maroc ou en France, mais il est toujours possible de traiter ces sujets en classe voire d’entraîner les élèves dans des projets pédagogiques qui tendent à faire revivre le souvenir de ces soldats et cela que ce soit en France ou au Maroc.
Chaque 11 novembre une belle cérémonie d’hommage se déroule au cimetière de Ben M’Sick à Casablanca ; elle réunit des représentants des autorités marocaines civiles et militaires ainsi que des représentants de différents corps diplomatiques, des jeunes des écoles participent activement à ces cérémonies qui prendront pour le centenaire un relief tout particulier. Par ailleurs, à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, le Royaume du Maroc et l’ambassade de France au Maroc ont organisé une journée d’étude sur le thème «Les soldats marocains durant la Première Guerre mondiale», le 13 novembre 2018, au Cercle mess des officiers à Rabat.  Cet événement, fruit d’une volonté commune, a rassemblé de nombreuses personnalités civiles et militaires, marocaines, françaises et d’autres pays. La commémoration de cette page de l’histoire franco-marocaine est donc une nouvelle opportunité pour les Français et les Marocains de célébrer une amitié vieille de plusieurs siècles et des relations marquées par une histoire commune et une mémoire partagée.  Afin de réaffirmer le devoir de mémoire, notamment auprès des jeunes générations, des professeurs universitaires ont abordé plusieurs thématiques liées à la contribution du Maroc à l’effort de guerre de la France et de ses Alliés. Parallèlement à cette journée d’étude, une exposition photographique intitulée « Soldats marocains durant la Première Guerre mondiale : une histoire partagée », nourrie des contributions  de l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD), a été inaugurée.
Enfin, rappelons que le Roi du Maroc Mohammed VI était présent à Paris parmi de nombreux autres chefs d’Etat pour les cérémonies commémoratives le 11 novembre 2018. C’est un bel hommage qui était rendu à la mémoire de l’ensemble des soldats de la Grande Guerre et bien sûr aux tirailleurs et spahis marocains. 

Entretien réalisé par Youssef Lahlali
Samedi 24 Novembre 2018

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