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Jane Auer ou Tanger, souvenirs d’un temps meilleur




Jane Auer ou Tanger, souvenirs d’un temps meilleur
Quand Jane Auer arriva à Tanger, les traces d’un passé étaient effacées. Inconnue du monde, elle s’était organisée à sa manière, avait su se forger une vie qui s’était peu à peu transformée, en devenant sienne. A l’époque, les Tangérois vivaient libres et en paix dans cette ville cosmopolite que les occupants n’avaient pas osé envahir. A Tanger, Jane trouvait son refuge. Elle s’était repliée et continuait à rayonner au loin. Et sous l’impulsion d’un écrivain exceptionnellement doué qu’était Paul Bowles, elle prit  un nouveau départ dans le monde de la littérature.
Dans les années quarante, Tanger était à la mode. Elle exerçait une irrésistible attraction sur des écrivains, des hommes de lettres et des artistes du monde entier. Et parmi ces intellectuels, la légende de Tanger plaçait au premier rang Paul Bowles et Jane Auer. En compagnie de Jane, Paul espérait retrouver la paix, l’harmonie, l’amour, détruits par l’errance et le désespoir. 
C’était bon pour l’esprit quand on venait de ressentir parfois une tristesse enfouie au fond de soi. Pour chasser cette tristesse, Jane Auer retrouva à Tanger une faim inassouvie de tout connaître de ce qui vivait ou non. Elle voulait retrouver ici la joie de s’exprimer par le truchement d’une machine à écrire. Elle retrouvait en cette machine une véritable exaltation, comme si cela recommençait.  
A Tanger, Jane Auer éprouvait une joie particulière à rencontrer des intellectuels mondains qui, par l’esprit, lui étaient familiers. Désormais, libérée des contraintes de l’Amérique, elle pouvait errer où elle voulait. Quand cela lui chantait. Tanger de Jane était une ville de son époque, et le charme de cette époque, c’étaient les plaisirs. Toute sa vie à Tanger, Jane se sentait heureuse, plus à l’aise, au milieu des paysages, dans des cafés et des bistrots tranquilles, loin d’une foule bruyante de touristes.
     Là, dans ces coins, elle respirait et méditait merveilleusement : « Sur une terrasse à Tanger où vécut si longtemps Jane, j’observais le soleil couchant. Il jette des rayons magenta sur le tronc d’un eucalyptus qui en parait presque violet, ou en rose, d’une rose flamboyante et je pense à ce que me disait il y a quelques jours un journaliste ami de Jane. Celle-ci aurait écrit trente pages de description sans utiliser un seul adjectif. Est-ce vrai ? Quelles pages ? Son œuvre était si mince que je devrais pouvoir les retrouver… mais je n’en  trouve aucune. Au maximum quelques lignes. La nature, l’environnement n’existent qu’à travers les émotions des personnages, et c’est là qu’il faut traduire au plus près. Jane ne s’attache guère à décrire des eucalyptus ou des cieux ensoleillés. (A la recherche de Jane par Claude-Nathalie Tomas). 
Jane Auer habitait quelques années à Tanger dans un appartement modeste. Elle n’avait aucune envie de quitter ce lieu isolé. Berceau de ses méditations, des épreuves vécues de ses écrits : « Elle considérait l’évolution du monde avec autant d’amertume que lui, mais que tous deux reflètent le même chagrin, n’eût été pour elle un manque d’indélicatesse. Un jour, cela devait arriver. Un chagrin envahissant viendrait mettre un terme à leur querelle. Un chagrin partagé qui les empêchait de se regarder dans les yeux. Mais elle allait retarder cet instant aussi longtemps qu’elle pourrait (Jane : Señorita córdoba). 
Le soutien de Paul Bowles était particulièrement sensible à Jane parce que l’atmosphère tangéroise lui était consolante. Jane était très attachée à Paul. Le couple avait en commun l’amour de la littérature et de la musique. Jane d’ordinaire réservée, se sentait à l’aise en  compagnie du joyeux  écrivain. Elle passait son temps libre avec lui : « C’est difficile à expliquer à toi qui travaillais si différemment. J’ai peut-être vraiment dit tout ce que j’avais à dire. Hier soir, cela me rendait si malheureuse, que j’ai bu presque une bouteille entière de gin. Je suis si féminine et pleine d’astuces que je pourrais vivre à vos côtés une vie entière. »
Vivre et écrire à Tanger étaient le désir sincère de Jane Auer. Son grand bonheur était de pouvoir entrer en contact avec les admirateurs de son œuvre. Elle ne connaissait point les entraves de races. Les variétés humaines n’étaient pour elle que des nuances qui se complètent les unes les autres. L’amour est l’antithèse de la haine. Jane voulait toujours fuir les horreurs de la haine, se protéger par l’amour, des atrocités du monde qui l’entourait. Mais son espoir de bonheur était parfois illusoire qu’elle ne le pensait : « Je suis plus que jamais convaincue que mon salut devra se trouver dans la solitude. » 
Les années quarante avaient commencé sous les meilleurs auspices pour Jane Auer. Pour la première fois, un grand amour était entré dans sa vie. Son amour s’appelait Paul Bowles; elle en parla plusieurs fois dans ses écrits. Elle avait enfin rencontré ce grand bohémien. Paul était charmant avec un petit grain de folie. Il était exquis et ses talents d’écrivain étaient attirants. Dans ce que Jane avait lu et entendu de lui, il y avait des trouvailles de visions poétiques, à côté d’une simplicité  et des défauts ordinaires : « J’essaierai d’être franche avec vous afin de vivre à vos côtés et pourtant ne pas être pitoyable. »  
     Jane appréciait particulièrement en Paul l’indépendance d’esprit, le goût passionné pour l’art et la bonne humeur. Paul était incroyablement libre dans ses critiques sur l’Amérique où il avait vécu. Il avait conscience d’être la voix d’écrivains américains marginalisés qui avaient souffert : « Je sais comment il peut rogner chaque heure, tout au long de la journée. » 
     Pendant son séjour à Tanger, Jane Auer avait resserré les liens avec les Tangérois. Chaque jour, elle errait dans l’enceinte de la ville, discutait avec les gens qui, parfois, venaient la saluer. Le reste du jour, c’était le silence,  la solitude, l’écriture. Jane écrivait, se promenait et se reposait dans son bar fréquent : «Je ne trouve pas qu’un secret soit un si grand plaisir. En fait, j’hésiterais à préciser ce qui fait mon plaisir. Tout ce que je sais, c’est que je n’en ressens pas le manque. »
     Comme Jane était pleine de vie, elle avait réalisé des prodiges dans la littérature américaine. Les contacts avec les hommes de culture fut une sorte de levain pour ses créativités. Avant même de s’installer à Tanger, elle séjourna en Europe. Elle découvrait avec un étonnant enthousiasme ce vieux Continent et ce lieu de lumière qui s’offrait à elle. Peu avant de quitter ce continent, elle écrivait à Paul Bowles, lui faisant part de sa ferme intention de quitter cette terre, consumée par la fièvre des conquêtes coloniales et de suivre l’exemple des écrivains, comme Tennessee Williams, Truman Capote, Jean Genet, etc. Elle voyait que toutes les valeurs de l’Occident étaient mises en doute par la logique même de l’Histoire.  
Ecrire devenait un fardeau. Jane était terrassée par des dépressions fréquentes. Elle souffrait et prenait très à cœur les souffrances des autres. Ecrire les vies des souffrants, c’était affirmer en soi le courage par l’écriture. Elle voulait jeter un regard sur l’avenir et pousser le lecteur de son œuvre à y réfléchir. Les livres «Señorita Cordoba»; «La maison d’été»; «Plaisirs paisibles»; «Deux dames sérieuses» dans leur ensemble ne représentaient que sa pensée et sa vision d’un monde hostile au culte de l’amour».
A la lecture des ouvrages de Jane Auer, ainsi que des souvenirs s’y rapportant, on apprend à la connaître non seulement comme écrivaine, mais comme une femme vivante, d’une courtoisie parfaite. Toutes ses énergies de l’esprit : la littérature, la musique, la lecture. Elle mobilisait tout pour l’écriture jusqu’au rêve. L’écriture était toujours mêlée de sa vie : « Je n’ai pas d’enfant, mes œuvres sont un peu mes enfants».
Dans ses souvenirs, Jane Auer répétait à maintes reprises que Tanger l’avait rendue  plus heureuse, plus gaie. La vie à Tanger était pleine de joie, Jane ne voyait plus le monde qu’à travers les yeux de cette ville. C’était dans cet univers qu’elle écrivait ses nouvelles et ses romans. Tanger était toujours liée chez Jane, à une  époque joyeuse et particulièrement féconde de sa vie. Tanger se montrait généreuse pour elle. Elle fréquentait les théâtres, les musées, les salons littéraires. Elle découvrait Miguel Cervantès  avec « Don Quichotte de la Manche ». Cette ambiance allait marquer profondément sa conscience et son écriture. 
Ayant passé à Tanger la plus grande partie des années quarante, Jane vive et élancée, trouvait son ravissement dans des soirées passées dans des cafés mauresques et des matinées au bord de la mer. La sonorité de la ville lui faisait croire constamment qu’elle vivait dans un conte. Chaque repère de cette ville portait encore le souffle de l’Antiquité, chaque édifice rencontré sur son chemin lui allait au cœur. Tout, au fond, la surprenait. Tout était tel qu’elle l’avait  rêvé.  
Pour Jane Auer, Tanger n’était pas seulement un lieu géographique. Tanger était l’entité protectrice contre sa solitude et son angoisse. C’était aussi le temps d’une œuvre. Jane voulait toujours vivre, écrire et revivre, peut-être aimer et respirer un autre air. Tanger était cette pierre blanche dans sa vie. Ce n’était pas seulement parce qu’elle donnait à cette ville ses premières œuvres, mais parce qu’elle rencontrait le fameux Paul Bowles, « cher Paul » selon elle. 
Jane Auer était une femme bonne, humaine. Une femme pour qui l’amitié dans le sens le plus noble du terme, comptait. L’amitié passait ses blessures. Elle sentait cette amitié et respectait ses valeurs morales. A Tanger, elle découvrait l’épaisseur de la vie, la grandeur des sentiments, la générosité humaine comme elle les  exprimait elle-même si merveilleusement : « Je ne veux pas succomber aux artifices de femmes. Je sais comme ils pensent, rognent chaque heure, tout au long de la journée. Souvent, les femmes sont ravies de rester assises à tisser leur toile. C’est une occupation absorbante et elles ont l’impression d’arriver à quelque chose. Et en effet, elles y arrivent. Mais seulement tant que l’homme est là, et prêt à se laisser séduire et tromper, une intrigante de cette sorte qui reste seule offre un triste spectacle. Bien sûr».
Quels rendez-vous de souvenirs à Tanger ! Cité de ses premiers pas sur la terre marocaine, alors qu’elle venait de quitter la terre d’Amérique. Au Maroc, Jane se sentait entourée de l’amitié et retrouvait le goût de vivre. 
De retour à son pays, elle se plaignait de l’absence de l’amour et du manque de soleil. Entre ces deux pôles, la solitude et la chaleur humaine, la brume et le soleil, Jane oscillera sans cesse jusqu’à la fin : « Je sais que tu t’attendais à me voir revenir. Tu ne croyais pas que j’aurais le courage de mettre mon projet à exécution. J’espère toujours le mener à bien. Mais pas tout de suite. Je suis plus que jamais convaincue que mon salut devra se trouver dans la solitude». 
Sensuelle et fière, Jane Auer était un mélange frémissant, mais entièrement un mélange féminin de désir de jouir de la vie. Elle s’instruisait, fréquentait des gens de lettres, lisait et savait écouter. Le symbole que Jane représente de nos jours consiste dans les heureux  rapports d’une écrivaine universelle avec des gens de   Tanger, car cette  femme de vieille noblesse a créé la sympathie américano-marocaine, par la façon dont elle a su établir une amitié avec ce pays du soleil. 
Il est temps de dire notre reconnaissance pour cette grande écrivaine qui était enthousiasmée par la beauté du Maroc et par l’hospitalité des Marocains.

Jane Auer ou Tanger, souvenirs d’un temps meilleur

Miloudi Belmir
Lundi 17 Novembre 2014

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