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Jack Lang : La langue arabe est un trésor national




Jack Lang : La langue arabe est un trésor national
Jack Lang a écrit  un livre, plaidoyer pour défendre la place de  la langue arabe en France. Elle  souffre
aujourd’hui d’une image négative
liée à l’actualité politique et à l’histoire coloniale de la France. L’ancien ministre a même accepté un face-à-face avec le   chroniqueur Eric  Zemour, très hostile à la langue et à la civilisation arabes qui représente le courant de l’extrême droite nationaliste dans les médias français.
Dans cet entretien, il nous livre
ses impressions.


Pourquoi ce livre sur la langue arabe en France ?
C’est un livre qui s’adresse aux Français qui habitent ce pays. La langue arabe est une langue universelle et en même temps une langue assez liée à l’histoire française. Le livre s’appuie  sur deux considérations : la langue arabe trésor national et la langue arabe trésor universel.
Sur la partie trésor national, il ne s’agit pas de s’approprier la langue arabe mais d’expliquer aux gens que la présence de la langue arabe est très ancienne en France. C’est une tradition liée à l’histoire du pays qui rattache la culture universelle à la langue arabe et largement à l’Orient. Ce qui est emblématique, c’est que le roi François 1er  a décidé au 16ème siècle,  en créant le futur Collège de France, importante  institution du pays, d’imposer  la langue arabe comme l’une des trois langues  d’enseignement aux côtés du grec ancien et de l’hébreu. Il savait parfaitement que les savoirs et les connaissances  au moment de la Renaissance, savoirs antiques, anciens de la Grèce, la philosophie,  savoirs scientifiques,  savoirs médicaux, avaient été souvent perdus. Ce sont les savants arabes qui avaient sauvegardé ces textes précieux et les avaient traduits.  C’était l’âge d’or des sciences arabes.
Nous pouvons ajouter que c’est ce même  roi qui a imposé  la langue française comme langue de l’administration et de l’Etat à une époque  où les gens ne parlaient  pas encore français.  Il s’agit de la fameuse ordonnance de Villers Cotterêts.  Le château où fut signé ce texte fondateur en 1539 est actuellement en restauration et le président Macron veut en  faire un lieu de francophonie.
C’est par  la langue arabe que les Contes des Mille et une Nuits sont arrivés jusqu’à nous. La France s’ouvrait à  l’Orient. La campagne de Napoléon en Egypte contribua aussi à mieux le  connaître. Après,  il y a eu  la colonisation avec le pire et le meilleur. Il existe également une  grande tradition des grands savants français arabisants. Moi, j’ai la chance de connaître de grands arabisants comme Jack Berque ou André Michael.

Il y avait une époque des arabo-folies et d’engouement. C’est une histoire méconnue aujourd’hui de la part des Français que vous avez racontée dans le livre.
C’est vrai mais c’est  très connu chez les spécialistes. La langue arabe est une langue universelle, la cinquième pratiquée dans le monde. C’est l’une des langues des Nations unies, une langue de littérature, d’économie, de science. C’est important que cette langue soit apprise en France et ailleurs.

Comment la langue arabe est enseignée aujourd’hui en France ?
Sur l’enseignement de la langue arabe il y a plusieurs paradoxes, elle est hélas très faiblement enseignée dans l’école publique : deux élèves  pour mille dans les collèges apprennent l’arabe. Moi même quand j’étais  ministre de l’Education nationale, j’ai fait un très grand effort pour l’enseignement de la langue arabe. J’ai créé de nombreux postes à l’agrégation et au CAPES. J’ai favorisé l’apprentissage précoce de la langue arabe, mais la plupart des ministres ne s’y sont pas intéressés.

Ce retard est-il  lié à l’image négative que l’on a  de cette langue en France? On a vu comment la proposition de la ministre de l’Education,  madame Vallot-Belkacem, de la considérer comme langue étrangère a été attaquée, même par la droite classique en France.
A mon avis, les ministres et les responsables ne se passionnent pas assez pour les  langues en général. On a diminué l’enseignement de plusieurs langues étrangères comme l’allemand et l’italien qui disparaissent peu à peu.  Il ne reste que l’anglais et l’espagnol.  Il n’y a pas cette passion pour le plurilinguisme. Pourtant, l’actuel président a prononcé plusieurs discours en ce sens. Mais l’anglais domine.
Pour la langue arabe, dans certains milieux il y a une méfiance avec en arrière-plan une certaine xénophobie.  Cela  remonte sûrement à l’époque coloniale et à la guerre d’Algérie en particulier. Dans le pays, il y a toujours eu une fraction de l’extrême droite qui pendant la guerre était contre les juifs et  aujourd’hui elle est plutôt  contre les arabes et les musulmans. Quand un ministre,  madame Belkacem ou monsieur Blanquer  parlent de  manière simple de la langue arabe, quelques protestataires émergent.
Or c’est paradoxal. En effet, s’il s’agit de lutter contre l’islamisme radical,  contre les idéologies séparatistes, la logique voudrait que la langue arabe ne soit pas  enseignée dans des écoles privées  plus ou moins douteuses.  Cet enseignement devrait être dispensé  à l’école publique ou dans des institutions publiques.  Le problème c’est que  l’on tire à boulets rouges sur les musulmans et les arabes.  La logique voudrait un enseignement laïc de la langue arabe. Le débat politicien est nul et il est dans l’intérêt des élèves  d’apprendre  l’arabe.
A l’Institut du monde arabe,  nous refusons des élèves faute de place. On a même emprunté des locaux à l’Université voisine de Jussieu.
Un autre paradoxe en France mérite d’être signalé : dans aucun pays il n’existe d’Institut du monde arabe sauf en France. Cela est riche de sens !  Ce pays pour le meilleur et pour le pire est lié à l’histoire du monde arabe.
On est le seul pays étranger à faire le Toefl à l’IMA. Nous  délivrons cette certification internationale.

L’IMA ne peut-il pas jouer ce rôle, à savoir l’apprentissage de la langue arabe au niveau national dans différentes villes ?
Non, nous  n’avons pas les moyens de faire cela et normalement,  les écoles publique et privée sont là pour cela.
Il faut ajouter que l’arabe n’est pas exclusivement lié à l’islam. Beaucoup de pays musulmans comme l’Indonésie  et le Pakistan ne sont pas arabes. Dans le monde arabe, il y avait des arabes juifs, des arabes chrétiens et des arabes non croyants  et les premiers traducteurs et imprimeurs de l’arabe étaient des chrétiens. Nous  avons montré dans notre exposition les chrétiens d’Orient. Il faut dénoncer tous les clichés, les préjugés et les ignorances autour de la langue arabe. La langue et l’écriture arabes sont nées  avant l’islam à l’époque des Nabatéens.

Comment expliquez-vous l’image négative de l’arabe en France?
Le travail d’information n’est pas suffisamment fait. J’espère que ce livre sur la langue arabe sera lu. Je vais continuer à expliquer.  Les pouvoirs publics devraient  le faire aussi. Il n’y a pas de recette miracle,  il faut dire la vérité. Le reste c’est du fantasme.
Malheureusement, beaucoup de familles originaires du Maghreb  en France n’ont  pas su donner envie à leurs enfants  d’apprendre la langue de leurs grands-parents, par souci sans doute d’intégration en France. Mais cela change maintenant.

Défendre la langue arabe en France ne risque-t-il  pas de vous mettre dans une position difficile?
Quand j’étais encore lycéen, on était peu nombreux contre la guerre en Algérie. Tout le pays était sur l’idée d’une France coloniale pour l’éternité.  Je conçois ma vie de citoyen comme une vie de militant pour faire avancer les idées auxquelles je crois, mais qui peuvent être  minoritaires dans la société.

Comment voyez- vous la situation des langues au Maroc ?
Vous avez la chance que le Maroc soit un pays de plurilinguisme depuis que Sa Majesté  le Roi Mohammed VI a ouvert les esprits à cette diversité avec une  Constitution remarquable  qui exprime l’attachement du Maroc à la diversité culturelle et la une pluralité linguistique, c’est impressionnant.

Entretien réalisé à Paris par Youssef Lahlali
Mercredi 11 Mars 2020

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