Libération




Facebook
Rss
Twitter






Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Haj Lamssadek jdidi entre authenticité et modernisme




Le sieur Abdessadek Serghini dit Haj Lamssadek est un ancien notable de la cité d’El Jadida pendant le Protectorat et au temps de l’Indépendance. Comme son nom l’indique, son père Haj Abbès Serghini, originaire de Kelaâ des Sraghna, s’était établi à El Jadida déjà au XIXème siècle. Haj Abbès se fit connaître notamment par ses actions de bienfaisance et sa participation aux opérations de circoncision des orphelins et des aides apportées aux nécessiteux lors de la famine des années 1940.

Son fils Haj Lamssadek naquit en 1896 et décéda à El Jadida en 1982 à l’âge de 86 ans. Il a appris le coran en tant qu’élève du cheikh Sidi Ahmed Benlafkih puis de son fils le savant Si Mohammed Hattab. Grâce à son érudition, il devint secrétaire du pacha Si Allal El-Kasmi au temps du Protectorat. Il fut parmi les quatre ou cinq notables qui visitèrent la France en 1934. Il fit alors son pèlerinage à La Mecque et de là visita la Palestine, Beyrouth et Damas.

J’avais une douzaine d’années quand j’ai vu de près Haj Lamssadek pour la première fois. C’était en 1963 ou 64, quand, de notre sania sur la route dite de l’aérodrome à El Jadida, nous voyions mon père et moi presque quotidiennement passer la calèche de Haj Lamssadek sur le chemin menant au douar Haj Abbès.

A l’époque, la ville d’El Jadida s’arrêtait net aux villas du quartier du Plateau. Juste au pied de la dernière villa, sur l’avenue Ibn Toumert, commençait la pleine campagne. Les personnalités aisées, dont Haj Lamssadek, possédaient des sanias ou des azibs dans la banlieue où elles se rendaient en calèche avec cocher. Ces azibs, domaines agricoles, grands ou petits, étaient confiés à des agriculteurs “rebaâ” du douar Ababda qui s’en occupaient. Certains descendants habitent toujours le même douar sur les terres que Haj Abbès avait données à leurs parents. Haj Lamssadek avait hérité cet azib de son père Haj Abbès Serghini.

Selon le témoignage de feu Mohammed Serghini, fils de Haj Lamssadek, paru dans mon livre « Souvenirs marocains, El Jadida au temps du Protectorat », la possession d’une calèche faisait partie des signes d’aisance et dit-il « à El Jadida il n’y avait que trois calèches dont l’une appartenait à mon père, la deuxième à Si Ahmed Berkaoui et la troisième à Si Moussa Chiâyra ». Au début de l’Indépendance, les taxis étaient presque inexistants et, même après, ils ne pouvaient emprunter la route de l’aérodrome. Quelques années plus tard, Haj Lamssadek remplaça sa calèche par une voiture Simca Etoile qu’il conduisait lui-même.

C’est donc à cette époque que nous regardions passer Haj Lamssadek dans sa calèche vers son azib familial. Cette visite lui permettait de s’enquérir de son domaine et d’y apport e r éventuellement du lait frais ou d’autres produits agricoles. Il s’installait à l’arrière tenant le journal à la main. Seules les personnalités lettrées lisaient le journal à l’époque et c’était généralement le quotidien de l’Istiqlal, Al-Alam.

Quand il y avait un décès d’un habitant de la route de l’aérodrome, mon père s’occupait de la liste des donateurs afin de collecter un montant suffisant pour l’enterrement et la cérémonie du défunt. Les gens donnaient quelques dirhams chacun selon ses moyens. Mais c’était sans compter sur la participation généreuse de Haj Lamssadek. Comme les gens du douar respectaient beaucoup Haj Lamssadek, ils ne pouvaient, même pour une bonne cause, l’importuner ou arrêter sa calèche. Cette mission délicate était confiée à un seul homme : mon père.

Ce dernier connaissait bien Haj Lamssadek et son fils Si Mohammed Serghini qui étaient ses voisins sur la place Moulay Hassan et ses environs. Ce qui facilitait les contacts, c’était aussi le fait que le chemin par où passait le véhicule de Haj Lamssadek longeait, sur plus de deux cents mètres, les champs de mon père. Nous étions alors, mon père et moi, très attentifs au passage du Haj, d’autant qu’à l’époque, la vue était totalement dégagée sur plus de deux km et, vers dix heures, on voyait de loin la calèche qui arrivait et on se mettait donc à l’attendre.

Arrivé à notre hauteur, mon père faisait signe de la main au cocher qui arrêtait le cheval. Mon père avançait et saluait Haj Lamssadek avec beaucoup de respect puis lui faisait part du décès survenu. Pour bien entendre, Haj Lamssadek ajustait comme il faut son appareil d’audition que seules les personnes de son rang pouvaient s’offrir à l’époque. Il lui présentait ensuite la liste des donateurs. Haj Lamssadek lisait les noms inscrits puis sortait son stylo et y ajoutait son nom. Il sortait de son cartable un billet ou deux qu’il remettait à mon père en demandant la clémence de Dieu pour le défunt. Puis le véhicule continuait son chemin vers douar Haj Abbès.

Parfois, au retour, Haj Lamssadek s’arrêtait de lui-même et appelait mon père pour lui demander si la cérémonie s’était terminée ou si le défunt était enterré.

Haj Lamssadek appartenait donc à ce genre d’hommes qui savaient allier l’authenticité et le modernisme en cette période des débuts de l’Indépendance.

Par Mustapha Jmahri

Mustapha Jmahri
Vendredi 25 Septembre 2020

Lu 358 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 25 Novembre 2020 - 17:00 L'ordre mondial se dégrade

Lundi 23 Novembre 2020 - 17:00 La tragique comédie des guignols de Tindouf