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Ghizlane Salam: Il est temps pour les entreprises de sortir de leurs zones de confort



Professeur d'économie à l'Université Hassan II de Casablanca



Ghizlane Salam: Il est temps pour les entreprises de sortir de leurs zones de confort
Professeur d'économie à l'Université Hassan II de Casablanca, Ghizlane Salam met la lumière, dans une interview à la MAP, sur le concept d'intelligence économique, sa définition et sa pertinence dans le processus de prise de décision. Auteur du livre "L'intelligence économique: décider à l’ère du Big Data", elle a souligné, dans cet échange, que le succès d'une démarche d'IE passe nécessairement par l'adhésion de tous les acteurs et surtout par une bonne gouvernance de l'Open Data.

L'accès à l'information constitue de nos jours un élément clé dans la prise de décision. Quels sont à cet égard les enjeux auxquels font face les Etats et les entreprises ?

Effectivement, l’accès à l’information représente un élément clé dans la prise de décision pour les Etats et pour les entreprises. Nombreux sont les pays qui ont travaillé sur cet enjeu, en mettant en place des stratégies d’Open Data. Ce sont des données numériques et ouvertes, dont l’accès et l’usage sont libres au public (entreprises, collectivités locales, citoyens, organismes étrangers…), et dont l’objectif est d’accéder aux millions de données dans divers domaines et multiples secteurs et branches. Le Maroc était parmi les pays les plus conscients de cet avantage. En 2011, il a été le premier pays africain qui a mis en place une plateforme Open Data. Pourtant, cette initiative n’a pas abouti aux objectifs souhaités pour plusieurs raisons, dont la confiance dans le numérique reste le principal facteur à mon sens. C’est tout un état d’esprit qu’il faut changer.

Comment l’intelligence économique peut-elle aider les Etats et les entreprises à relever ces enjeux ?
L’IE, en tant que discipline permettant de chercher l’information stratégique, en temps réel ou quasi-réel, pour l’utiliser à des fins stratégiques, est née de cette prise de conscience. C’est un processus informationnel visant à éclairer la prise de décision, assurer la protection du patrimoine matériel et immatériel, et renforcer la compétitivité des organisations à travers le lobbying. Ces trois facettes de l’IE représentent aujourd’hui plus un défi qu’une aide à la prise de décision. En réalité, l’IE passe aujourd’hui par une nouvelle étape. Celle de l’adaptation avec les spécificités des pays et les stratégies internes des organisations. Dans ce cas, les mots d’Alain Juillet me reviennent à l’esprit: avant que l’IE soit un défi culturel, elle représente un état d’esprit ! Le succès d’une démarche d’IE passe nécessairement par l’adhésion de tous les acteurs. C’est une attitude de coopération et d’échange entre public et privé et un engagement de chacun. En effet, si l’on réussit à mettre en place une bonne gouvernance de l’Open Data, en facilitant l’accès aux données, je pense que l’Etat et les entreprises vont profiter pleinement de cet engouement.

Quelles sont les mutations apportées par le Big Data ?
Cette problématique a été soigneusement analysée dans mon premier livre que je viens d’éditer en début de ce mois, portant sur "L’IE : décider à l’ère du Big Data". Ce livre est le fruit de plus de dix ans de recherches dans le domaine de l’IE. L’idée de départ était de présenter la notion de l’IE, avec toutes ses composantes et ses enjeux, sous l’angle du Big Data. L’objectif est d’analyser les différentes mutations apportées par cette grande masse de données qui est appelée par le Big Data, et que je résume en deux grandes mutations, à la fois managériales et culturelles. De nouvelles habitudes numériques s’imposent aujourd’hui au sein des entreprises et des organisations publiques. On assiste à une nouvelle génération née à l’ère du digital. Désormais, ce sont les collaborateurs qui poussent les organisations à évoluer, c’est le marché qui impose les tendances à suivre et ce sont les nouveaux usages IT qui orientent les styles de management. Devant ces faits réels, la quantité des Big Data tendrait vers l’infini, la prise de la bonne décision deviendrait presque aberrante, et la sécurité des Data demeurerait le point central de toutes les organisations. On se demande quelle serait alors l’influence sur les DSI et le système d’information et comment garder le contrôle sans limiter les usages.

Parmi les objectifs de l’IE est de réduire l’incertitude en anticipant les changements de l’environnement. Est-ce que l’IE joue ce rôle aujourd’hui face à la crise actuelle ?
Oui mais différemment. En ce moment de crise, l’accès, la fiabilité ou encore la qualité de l’information sur laquelle repose tout le processus d’IE, sont totalement biaisés. Cela s’explique essentiellement par les fake news qui étouffent les médias et les réseaux sociaux, par l’incapacité de repérer des pistes de sauvetage avec ces mutations perpétuelles et par la corrélation positive entre les pays du monde entier. Notre pays en est le meilleur exemple. Son secteur industriel par exemple dépend en grande partie de l’évolution de la demande internationale qui se bat à son tour pour que son activité économique reprenne ses souffles. Face à toutes ces nouvelles données, je pense qu’il est temps pour les entreprises de sortir de leurs zones de confort : préparer des PCA (Plans de continuité d’activité) avec des scénarios différents, investir dans les RH (la polychronicité), réaliser des simulations de crises dynamiques et opérationnelles... Donc la créativité, la réactivité, l’innovation, la capacité d’adaptation… constitueront désormais les pierres angulaires du nouveau mode de management, et le système IE, lui, est appelé à prendre en considération toutes ces nouvelles exigences.

Quelles sont, à votre avis, les limites de l’IE ?
Avant de répondre à cette question et pour éviter toute sorte d'ambiguïté, permettez-moi tout d’abord de rappeler la définition de l’IE dans son large contexte. C’est un concept multidimensionnel, dont les dimensions sont au nombre de quatre :
- Une dimension légale: l’IE n’est pas de l’espionnage, mais c’est la manière dont on cherche l’information qui détermine la légalité de l’opération.
- Une dimension managériale: l’IE n’est pas une affaire de logiciels, mais c’est une démarche managériale, basée sur la gestion de l’information, à l’aide des ressources aussi bien techniques qu’humaines, permettant ainsi d’optimiser le processus décisionnel des organisations.
- Une dimension collaborative: l’IE est un processus collaboratif qui trouve son efficacité dans le travail en groupe et le partage de richesses. Et quand je parle de richesses, je fais allusion au partage d'informations, de connaissances, d’expériences, de valeur ajoutée, d'échecs...
- Une dimension culturelle: l’IE est un construit culturel et sa pratique est relative aux spécificités traditionnelles et aux particularités managériales de chaque organisation/pays. Si les autres pays ont réussi à développer cette pratique, c’est que forcément nous pouvons le faire également, voire mieux. En Afrique par exemple, et d’après mes développements théoriques, je trouve que le problème de la corruption, le suivi des stratégies nationales et le partage d’information, sont les principaux «adversaires» de la réussite de l’IE. Pour relever ces défis, je propose deux points de départ:
• Vulgariser le concept "IE". Le concept est mal défini, ou encore "mal perçu". Il est parfois synonyme de "piratage", et parfois "d'espionnage", ce qui rend difficile d’en parler, et par conséquent de le développer correctement.
• Mettre en place un bon climat de collaboration privé-public, renforcé par une politique d’Open Data contrôlée. Pour conclure, les RH sont disponibles, les idées sont multiples et les innovations sont de plus en plus nombreuses. Il reste à fédérer toutes ces potentialités pour évoluer vers un système national équilibré d’IE.
 

Libé
Mardi 5 Janvier 2021

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