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Ghadfi Mahmoud Oussama “Les intermittents du spectacle ont énormément souffert”

Si vous avez l’impression que Ghadfi Mahmoud Oussama vous prend de haut, ne vous méprenez pas. Il ne s’agit en aucun cas d’arrogance et encore moins de condescendance. Au vrai, c’est juste parce que le comédien de 38 ans est l’un des plus grands (1m94) de la scène cinématographique et théâtrale marocaine. Cet amateur d’arts martiaux, d'échecs et d’équitation, porte un regard pertinent sur l’évolution du métier d'intermittent du spectacle.
Trois fois lauréat du prix de la meilleure interprétation, Ghadfi Mahmoud Oussama ne cache pas qu’il a souffert en cette période de pandémie, comme l’ensemble des comédiens et techniciens. Mais sa capacité de résilience lui a permis de passer outre. Pour lui, c’est une manière de ne pas se laisser engloutir par la sinistrose ambiante, avec pour atout principal, un optimisme à toute épreuve. Pourtant, il en a vécu des épreuves. Plus ou moins douloureuse.

Mais après 20 ans de carrière, Ghadfi n'en garde que les bons souvenirs, écartant les contrariétés et les démons du passé. Un passé qui aurait pu le mener vers d’autres chemins plus académiques et scientifiques, alors qu’il s’était inscrit en première année de science et physique à la faculté, avant de tout laisser tomber pour réaliser son rêve de devenir comédien.

D’abord en apprenant les rouages du métier à l’Institut supérieur d'art dramatique et d'animation culturelle (I.S.A.D.A.C), avant d’entamer des études d'audiovisuel en caméra afin d’avoir une vision globale de ce qui l’attend une fois sa carrière entamée. Une carrière qui l’aura mené à côtoyer les plus grands acteurs, dont Hassan El Fad sur le tournage d’El Fad Tv, mais aussi d’avoir un avis avisé sur les manquements et les divers freins qui empêchent le développement du théâtre et du cinéma dans le pays.


Ghadfi Mahmoud Oussama “Les intermittents du spectacle ont énormément souffert”
Libé : Ces derniers mois, avez-vous eu plus peur du virus que de l'incertitude économique qui plane au-dessus du secteur artistique ?
 
Ghadfi Mahmoud Oussama : Depuis que j’ai commencé à travailler  dans ce milieu, j’ai appris que les moyens de subsistance sont entre les mains du bon Dieu. Mais c’est vrai que la période a été très difficile pour bon nombre de citoyennes et citoyens de manière générale et d'artistes en particulier. Pour ma part, j’ai travaillé en tant que doubleur pour des films. Donc je n’ai pas trop à me plaindre.

A vous entendre, on croirait qu’au fond la situation sanitaire et les restrictions liées aux activités artistiques n’ont pas eu un immense impact ?
Si, il y a eu un impact. Heureusement que j’ai eu le doublage comme bouée de sauvetage. Car je n’ai aucun avantage social qui me permet de profiter des aides gouvernementales. Donc au final, j’étais bien content de travailler dans le doublage sinon ça aurait été un désastre, comme l’ont vécu beaucoup de mes collègues.

En tant que free-lances, nous devons travailler un maximum, mais en l’absence des tournages des films et des spectacles, les intermittents du spectacle ont énormément souffert. D’autant que les dépenses sont restées les mêmes. Et notamment l'Aïd Al Adha. Sans oublier le ministère de la Culture qui a traîné pour payer ce qu’il devait aux troupes théâtrales. 

Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le ministère a signé avec plusieurs troupes théâtrales pour quatre représentations. Quatre seulement, depuis le début de la pandémie jusqu'à maintenant. Chaque comédien devait percevoir 2500 dhs par spectacle. Soit un total de 10.000 dhs. Mais cela fait deux ans que l’on attend et on n’a toujours pas vu la couleur de cet argent. Heureusement que les royalties ont permis d’alléger la gravité de la situation financière des comédiens. Puisque désormais, à chaque rediffusion d’une série ou d’un téléfilm, les acteurs et réalisateurs reçoivent une rétribution financière.

Comment avez-vous ressenti la polémique née des aides gouvernementales accordées aux artistes? 
Malheureusement, ceux qui ont été critiques à cet égard, n’ont aucune idée de la situation précaire des intermittents du spectacle. C’est la raison pour laquelle j’ai été attristé par la polémique, mais je n’y ai pas accordé plus d’attention que cela.

Pour en revenir au doublage, depuis quand a-t-il commencé à se développer au Maroc ?
Le doublage a vraiment été lancé en 2007. Puis petit à petit, il a évolué au gré des avancées technologiques. En plus, artistiquement, les acteurs ont également progressé au niveau du jeu et du timing. Car ce n’est pas un métier facile. Il faut de l’expérience et un certain savoir-faire pour réussir son doublage. 

Que pensez-vous de l’instauration du pass vaccinal pour relancer le secteur artistique ?
Je ne suis pas un expert, mais j’ai l’impression que tant qu’il y aura de nouvelles mutations, personne ne sera à l'abri, même en étant en possession d’un pass vaccinal. Du coup, s’il s’avère que les mutations résistent aux vaccins, on n’est pas sorti d’affaire, pass vaccinal ou pas. Pour ma part, je suis vacciné partiellement, avec une deuxième dose programmée dans quelques jours, mais l’autre souci, c’est qu’en ce moment il n’y a pas vraiment de travail. C’est le calme plat. En revanche, je tiens à dire que si n’on est pas sûr que le virus nous tuera, le gouvernement actuel le fera à coup sûr, avec autant de décisions et de mesures contradictoires. J’ai l’impression d'être comme Tarik Bnou Ziyed, entre deux feux. Le virus d’un côté et le gouvernement de l’autre.  

Au-delà de la pandémie, comment jugez-vous l'évolution du théâtre et du cinéma dans le pays ?
S’agissant du cinéma, je remarque une grande évolution technique contrairement à l’artistique. Nous avons de bons réalisateurs, de bons techniciens et de bons acteurs, mais on fait face à une crise majeure en termes de scénario. Disons que l’on a des scénaristes mais pas de scénarios. Aujourd’hui, n’importe qui possédant un PC ou une tablette peut se prétendre scénariste. Mais en parallèle, il y a un manque de culture flagrant. Comment peut-on devenir scénariste sans jamais avoir lu un roman ? Donc en gros, les scénarios ne manquent pas, mais ils sont généralement vides de sens.

On pourrait penser le contraire. A savoir que l’avènement des nouvelles technologies est un accélérateur du développement de la pratique scénaristique ?
En fait, il y a aussi des lacunes en termes académiques. Nous n’avons pas d'écoles ou d'universités qui proposent des branches d’études spécifiques à l’écriture scénaristique. Un film est une histoire. Des situations et des caractères. Le film est aussi un vecteur de pensées. Une vision philosophique de la société, de la politique et de la vie de manière générale, de façon comique ou tragique. Sans l’ensemble de ces éléments, que l’on apprend à maîtriser avec des études puis de l’expérience et enfin de la culture générale, il est impossible d’écrire un scénario qui tient la route.
“Les scénarios ne manquent pas, mais ils sont généralement vides de sens”

Sans ces éléments, le scénario s’en retrouve vide de sens et le spectateur a du mal à s'identifier à l’histoire qu’on lui raconte. Ces dernières années, j’ai l’impression que l’on se concentre plus sur la technique que sur les scénarios. Les réalisateurs et autres producteurs sont plus attirés par la forme que par le fond. Résultat, les scénarios sont écrits à la hâte, au mépris de la qualité ou des émotions.  

Ghadfi Mahmoud Oussama “Les intermittents du spectacle ont énormément souffert”
Quel regard portez-vous sur l’évolution de la sphère théâtrale au Maroc ?
Je remarque une grande évolution, mais les médias ne suivent pas. La promotion des œuvres théâtrales est quasi-inexistante. Que ce soit à la télé ou à la radio. Alors que le théâtre marocain aurait bien besoin d’un soutien médiatique, comme c’est le cas pour les téléfilms et les séries. C’est une situation assez incompréhensible car les amateurs de théâtre sont nombreux dans le pays. Il est impératif de retrouver nos habitudes d’antan, lorsque les pièces théâtrales avaient du poids dans la programmation télévisée. Je me souviens qu'à une époque, nous attendions avec impatience la pièce théâtrale programmée vendredi soir à la télé.  Pour cela, il va falloir non seulement promouvoir le théâtre marocain mais aussi cibler cette promotion pour atteindre les plus jeunes.

Si vous devez faire le choix une bonne fois pour toutes entre la scène et la télé ou le cinéma, lequel choisirez-vous et pourquoi?
C’est difficile comme question. Comme si tu demandais à quelqu’un de choisir entre les membres de sa famille. Mais la scène restera à jamais mon premier amour. Sur scène, j’ai tout vécu. Les blessures, la joie, la tristesse. La scène m’a beaucoup appris sur moi et sur la vie. Donc je choisirai la scène sans hésitations même si j’ai aussi un faible pour le grand et le petit écran.

A partir de quel âge avez-vous décidé de devenir intermittent du spectacle ?
J’ai toujours été attiré par les arts de manière générale, et ce dès mon plus jeune âge. Mais j’ai pris cette décision après m'être inscrit à la faculté. J’ai privilégié ma carrière aux études. Puis par pure coïncidence, j’ai découvert quelques années plus tard que mon père avait aussi fait du théâtre. Il ne m'en avait jamais parlé, mais je me souviens des anniversaires lors desquels nous montions des spectacles à la maison. J’ai su que j'étais en quelque sorte prédestiné à avoir cette carrière.
“La promotion des œuvres théâtrales est quasi inexistante”

Quel est votre meilleur souvenir en tant qu’artiste ?
Ça pourrait être mon prix de la meilleure interprétation ou mes rôles importants aux côtés de Hassan El Fad (El Fed Tv) mais je choisirai d’abord le jour où je suis tombé amoureux de ma désormais ex-femme. Ensuite, les répétitions à mes débuts. J’allais à Aïn Diab tout près de Sidi Abderrahman. Je me mettais derrière un arbre et je répétais mes textes en faisant de grands gestes. J'étais vraiment dans la peau de mes personnages. De loin, les passants me prenaient pour un fou. 

Et votre pire souvenir ?
En réalité, il y en a deux. Le décès d’Aicha Manaf ("Khmissa" dans la série télévisée Hdiddan), que Dieu ait son âme. J’ai été attristé et profondément touché par sa disparition. Lors de mon tout premier passage sur scène, elle m’a encouragé et m’a soutenu. Ses yeux brillaient à chaque fois qu’elle me voyait. Elle a toujours été fière de moi. Et ça je ne l’oublierai jamais. Donc sa mort m’a beaucoup affecté. Puis le second mauvais souvenir, est également lié à mes débuts. Les galères financières que j’ai vécues. Les longs trajets à pied. Je devais marcher trois heures pour rentrer chez moi après cinq heures de répétitions. Mais tout cela, c’est du passé.

Propos recueilli par Chady Chaabi

Libé
Vendredi 13 Août 2021

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