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En Albanie, le passeport bulgare vide Trebisht




Dans le nord-est de l'Albanie, Trebisht prend des allures de village fantôme, vidé de ses habitants par la ruée vers les passeports bulgares qui leur ouvrent les portes de l'Union européenne.
Arman Kadriu, 12 ans, a un nom bien albanais. Mais l'adolescent n'en démord pas: il se dit bulgare. Car il ne veut pas "rester garder les vaches ici". "Je veux être footballeur. En Angleterre, avec un passeport bulgare, c'est possible", dit-il en sueur, jonglant avec son ballon dans un chemin poussiéreux de ce village du district de Golo Brdo. Et de passer au bulgare pour dire au revoir: "Dovizhdane !"
Bulgarie et Albanie n'ont pas de frontière commune. Tirana, où une loi sur les minorités est en gestation, ne compte pas les Bulgares parmi ses communautés reconnues, à l'inverse des Grecs, Macédoniens, ou Serbo-Monténégrins. Et aucun citoyen albanais ne s'est identifié comme bulgare lors du recensement de 2011.
Mais l'agence des Bulgares de l'étranger, qui aide à obtenir un passeport, considère que des familles bulgares se sont installées en Albanie depuis le Ve siècle et que leurs descendants font bel et bien partie de sa diaspora. Aucune statistique n'est disponible mais ces descendants seraient 100.000, affirment les organisations bulgares en Albanie.
Le Parlement européen semble d'accord: en février, dans une résolution, il exigeait de Tirana "des efforts supplémentaires dans la protection des droits (...) de la minorité bulgare dans les régions de Prespa, Golo Brdo et Gora".
Perché sur une colline, Trebisht est assoupi. Quelques hommes passent leur journée à la terrasse du bar "La Démocratie", d'autres travaillent la terre, des jeunes parcourent les trois kilomètres qui les séparent de la Macédoine pour un emploi temporaire.  "Jadis", la bourgade comptait "quelque 6.000 habitants, mais plus de 2.500 sont partis il y a quatre ou cinq ans quand ils ont eu l'occasion de bénéficier d'un passeport bulgare", explique Tahir Mucina, 31 ans. Dans le village voisin de Vernicë, "il ne reste presque personne". Tahir lui-même se dit "à l'affût" du document pour lui, son épouse et ses trois enfants.
L'Albanie est une nation d'émigration massive: pour 2,9 millions d'habitants, elle compte une diaspora d'1,2 million de personnes. La situation économique du pays ne fait pas rêver: le salaire moyen y est de 340 euros; le chômage touche un tiers des jeunes...
Alors peu importe que la Bulgarie soit le pays le plus pauvre de l'Union européenne. Vu de Trebisht, elle est la porte d'entrée vers l'Allemagne, l'Angleterre ou un autre Eldorado.
Et la Bulgarie voit un intérêt dans le fait de recenser ces personnes comme Bulgares et leur accorder la nationalité. Elle procède de même avec certains citoyens de Macédoine qu'elle considère comme Bulgares.
La recommandation du Parlement européen "a fait renaître l'espoir (en Albanie): chaque jour, au moins sept ou huit personnes viennent se renseigner pour obtenir la nationalité bulgare", dit Haxhi Pirushi, qui dirige l'Association "Prosperitet Golloborda", chargée de délivrer des certificats sur les origines bulgares des intéressés.
"La toponymie, la préservation d'une langue bulgare archaïque, le dialecte local et les traditions témoignent (du) caractère bulgare" des régions concernées, argumente le gouvernement à Sofia.
En 1939, au début de la guerre, les Bulgares de 19 localités avaient demandé à Sofia de défendre leurs droits en Albanie, alors protectorat italien.
Comme Gani Shahini, ces Bulgares revendiqués s'expriment naturellement en albanais. "Je vis en Albanie", explique le sexagénaire. "Mais mes origines sont bulgares", martèle-t-il.
Pour l'historien albanais Pëllumb Xhufi, "le seul intérêt de ces gens est d'obtenir un passeport leur permettant de circuler librement dans l'espace européen".
Entre 2001 et 2016, 4.470 ressortissants albanais ont fait une demande, dont 2.608 ont été satisfaites, selon Sofia.
Mais ces chiffres ne reflètent pas toute l'ampleur du phénomène. Car certains choisissent l'illégalité, développant un marché de faux passeports.
"Des associations ont été impliquées", affirme Haxhi Pirushi. En décembre 2015, trois personnes ont été arrêtées: moyennant 4.000 à 10.000 euros, elles fabriquaient des papiers bulgares à la demande.
Depuis le 1er mai 2017, Sofia réclame des documents prouvant l'origine bulgare d'un parent ou d'un grand-parent.
Sur 810 dossiers examinés par le parquet bulgare lors d'une enquête, 717 s'appuyaient sur une déclaration sur l'honneur attestant que le demandeur avait "une conscience nationale bulgare".
Membres de l'UE depuis 2007, les Bulgares peuvent travailler et résider où bon leur semble dans l'UE, toutes les restrictions ayant été levées en 2014.

Libé
Lundi 7 Août 2017

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