Driss Tahi : Un auteur se trouve, sans le vouloir, au cours de l’écriture d’un récit, pris dans l’engrenage de ses souvenirs


« Du haut du balcon», premier roman de l'écrivain, journaliste et poète, Driss Tahi, vient d’être publié aux éditions les Infréquentables.
Ce roman, de 240 pages, est un récit dont l'héroïne, Saâdia, observe et se remémore les évènements successifs qui ont marqué Casablanca, «la Casablanca des années 60-80, lieu de naissance de l'auteur qui est imprégné de cette cité, car c'est bien le chapelet de souvenirs pénibles de l'histoire de la ville qui s'égrène « Du haut du balcon »», écrit Gérard Chalaye, dans la postface du roman.

Abdelkrim Mouhoub
Jeudi 10 Février 2022

Libé : Au premier abord, le titre « Du haut du balcon » nous rappelle celui d’ «Un balcon en forêt » de Julien Gracq,  qui  a puisé dans ses souvenirs et son expérience. Qu’en est-il de Driss Tahi ?

Driss Tahi : En effet, le titre du roman fait tout de suite penser au « Balcon » de Jean Genêt, à celui de Julien Gracq, ou peut-être à d’autres ouvrages …

Un auteur, à mon avis, se trouve, au cours de l’écriture d’un récit, sans le vouloir, pris dans l’engrenage de ses souvenirs et y puise. Il fait du coup inconsciemment appel à son expérience afin d’étoffer son texte et l’enrichir.

Le balcon, partie saillante sur la façade d'un immeuble de la rue Khatibi dans «Du haut du balcon», est l’ultime refuge de Saâdia, personnage principal, affaiblie par la vieillesse et la maladie. Il représente, d’autre part, une position haute par rapport au passé, une métaphore, une sorte de perchoir, qui permet avec le recul du temps une meilleure exploration des souvenirs. Il offre la possibilité à l’auteur de replonger de façon subjective dans un pan du passé, de l’histoire d’une ville qui fut le théâtre d’évènements marquants et souvent tragiques.
 
«Les souvenirs sont des bijoux perdus», selon Paul Valéry. «Le temps s’était chargé tant bien que mal d’aplanir certaines aspérités mais ne put en effacer le spectre» (P. 36). Où réside alors l’intérêt autant pour l’auteur que pour le lecteur de ressusciter les évènements qu’a connus le Maroc depuis les années soixante dont vous avez vécu une partie? 
D’abord, l’idée de ce roman est venue avec l’objectif essentiel de mettre en exergue la condition difficile de ces femmes dont on parle très peu, ou pas du tout. Celles qui ont perdu un mari, ou un proche dans les événements dramatiques qui ont secoué le pays durant les années de plomb.

Le fait est que, derrière les victimes disparues, emprisonnées ou mortes, dont le nom est annoncé à temps ou plus tard, il y a souvent une femme que personne ne cite. Une femme qui se retrouve du jour au lendemain seule, sans soutien, avec une famille à sa charge.

Confrontée à une situation aberrante, à courir les bureaux sinistres des commissariats, les chemins abrupts des pénitenciers et les files  interminables des parloirs, quand le bruit  des sanglots qui fusent, empêchent de communiquer, ou à  la recherche d'un corps dans les dédales des cases des morgues et parfois au hasard des cimetières situés hors de la ville.
C’est à ce titre que les évènements historiques relatés qui jalonnent le roman et qui sont d’ailleurs réels, ont pu servir de cadre spatio-temporel au roman.

Quant aux personnages, principaux ou secondaires, ils sont presque tous fictifs. Par conséquent dans le récit, le réel se mêle à l’imaginaire dans  le but de mieux appréhender le passé et les souvenirs.
« Du haut du balcon » est de ce fait quelque part un roman historique.

Saâdia animée par la force de vivre comme les vieilles femmes dans la « Supplication » de Sveltana Alexievitch, Malika la Gervaise dans L’Assommoir d’Emile Zola, battue par son mari devant ses enfants. Comment pourrait-on rendre à la femme la dignité qui lui sied et l’humanité qui lui appartient ?

« Du haut du balcon » est aussi un roman dédié à la femme, en ce sens que dans tous ses chapitres elle est présente et mise en avant, à travers sa résilience, son rôle et son courage au sein de la société et dans des situations souvent difficiles, même pour les hommes (ex. le chapitre sur Lalla Zahra, maman de Saâdia).

Il faut admettre que la condition de la femme marocaine, en particulier, a sensiblement évolué par rapport au passé. Le contexte international, l’influence des médias aidant, le militantisme des associations qui œuvrent dans ce sens, l’approbation de la Moudawana, l’abnégation des femmes et des hommes qui furent à son origine et qui veillent toujours à son application, tout cela y a contribué. Néanmoins, il reste beaucoup de chose à faire surtout dans les milieux défavorisés, c’est le cas de Malika dans le roman.

Aussi, les Marocaines ne sont-elles pas toutes des Fatima Mernissi, ou Aicha Chenna, mais il leur revient pourtant à elles de tout faire pour sauvegarder leurs acquis et crier fort leur indignation à chaque fois que leurs droits sont bafoués.

Compte tenu de ce qui précède, comment le journaliste réussirait-il à  traiter des événements historiques, des sujets d’actualité dans le poème et dans le roman, d’autant plus que les deux genres requièrent une approche différente de l’article de presse ?

Il existe un lien historique entre la littérature et le journalisme qui se concrétise aujourd’hui de façon manifeste.

La participation d'écrivains et non des moindres au monde du journal électronique et papier témoigne de l'importance de cette réalité, (ex. Tahar Benjelloun, Fouad Laroui, Yassine Adnane...)

L'écrivain puise dans les écrits réels du journaliste pour étayer ses récits historiques.
Le journaliste, pour sa part, contraint de par la profession de faire des textes courts, ressent de temps en temps une frustration qui le pousse à s'essayer à la nouvelle et de là, au roman.

Le poète, le romancier, le journaliste et tous les autres créateurs artistiques et culturels, se doivent d'être sensibles à leur entourage. Aussi, leur réaction vis-à-vis des sujets qui font l'actualité est ressentie à coup sûr d'une façon ou d'une autre, à travers leurs œuvres.
Quant aux événements historiques, ils interpellent tous les créateurs par leur poids et leur impact sur la mémoire et sur le cours de l'histoire d'un pays.

Il n’existe pas de rue Khatibi, à ce qu’on sache, à Casablanca. D’où vient ce devoir d’ériger cette rue dans « Du haut du balcon » ?

C'est dans un élan de liberté; celui dont jouit le romancier, que le nom de Khatibi est donné à la rue qui abrite le balcon comme élément essentiel dans «Du haut du balcon ». Elle abrite aussi les visages, les odeurs, les bruits et autant d’images qui déclenchent tous les souvenirs alimentant le roman. Une rue implantée nulle part, au cœur de la métropole, sans situation et sans limites précises. Une rue florissante par les nombreux commerces et la foule qui l’animent, nourrie par l’amitié débordante qui émane de tous ses recoins et surtout du café soleil et son club d’échecs.

C'est par ailleurs un appel adressé au Conseil de la ville de Casablanca pour un hommage posthume au grand écrivain et penseur marocain.

Propos recueillis par Abdelkrim Mouhoub

«L'agitation anime la rue Khatibi du matin au soir. Lorsque les moments d'un passé douloureux résistent à l'oubli, Saâdia, accablée de vieillesse, égrène du haut de son balcon dans une profonde affliction, le chapelet de ses souvenirs. Ceux-là mêmes qui se confondent avec l'histoire tout aussi pénible et traumatisante de sa ville», lisons-nous sur la quatrième de couverture. 


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