Driss El Yazami : Les enfants de l'immigration sont à tous les niveaux une donnée incontournable de la société française


Youssef Lahlali
Mardi 2 Janvier 2024

« Une France fraternelle et multiculturelle », c’était le rêve des marcheurs pour l’égalité, partis, le 15 octobre 1983, de Marseille pour une marche de plus de 1.200 km afin de dénoncer discriminations, violences policières et rejet de l'autre. Aujourd’hui, une question se pose 40 ans après :  dans quelle France vivent les enfants des Maghrébins de la première génération ? Dans cet entretien, Driss El Yazami, président du CCME, qui a suivi à l’époque la marche comme journaliste pour Sans Frontière, nous livre ses impressions.

Le 15 octobre 1983 a commencé à Marseille une marche de plus de 1.200 km pour dénoncer discriminations, violences policières et rejet de l'autre.  A l'arrivée des marcheurs le 3 décembre à Paris, 100.000 personnes les attendaient. Le président François Mitterrand les a reçus à l'Élysée. Quel sentiment avez-vous aujourd'hui et que reste-t-il de cette marche ?

Il reste beaucoup de choses, me semble-t-il. Qu’on le veuille ou non, les enfants de l'immigration ont fait leur entrée dans le champ politique. Aujourd'hui, à tous les niveaux de la vie en France, mais en Europe aussi de manière générale, les enfants de l'immigration sont présents en force dans le champ culturel, politique, social, économique, etc. Un petit exemple parmi des centaines d’autres, le nombres de romancières d'origine marocaine qui écrivent aujourd'hui en français et qui font partie à la fois de la littérature française et de la littérature marocaine, comme en témoigne le coffret que nous avons édité avec la Maison d’édition le Fennec il y a quelques mois et qui regroupe sept autrices : Meryem Alaoui, Hajar Azell, Laïla Bahsaïne, Rania Berrada, Samira El Ayachi, Zineb Mekouar et Leila Slimani. Même contestée par certains, cette présence est désormais acquise. Il faut se rappeler qu’à l’époque, on ne nous parlait jamais de ce qu'on a appelé parfois, d’une expression qui pose problème, « la Beur Génération ».

La marche de 1983 est une sorte de césure entre deux temps historiques : celui de ce que l’on appelait « les travailleurs immigrés », forçats de la reconstruction de l’Europe de l’après-guerre (les fameuses trente glorieuses), et celui de l’arrivée sur la scène publique de leurs enfants et de leurs familles. 1983, et ce n’est pas qu’anecdotique, est l’année des licenciements massifs des ouvriers de l'automobile dont de nombreux Marocains. D’ailleurs, quelque temps après la marche, le journal Sans Frontière où je travaillais avait fait sa Une avec ce titre : « Tchao l'immigration » et en 1986, le premier numéro de l’hebdomadaire Baraka qui lui avait succédé avait titré : « Ces gens d’en France », avec une photo de jeunes de toutes origines. Nous étions déjà dans le monde -et la mode quelque peu illusoire- du black-blanc-beur.

Le deuxième sentiment que j'ai est celui d'une grande nostalgie pour cette belle action non-violente, qui a démarré très modestement mais qui s’est achevée par un grand moment de fraternité, après une année très difficile, avec les élections municipales du mois de mars qui ont été marquées par l’instrumentalisation de la question migratoire et les premières victoires électorales du Front national. Personnellement, j'ai suivi la marche comme journaliste de Marseille à Valence, faisant des sauts rapides à Paris pour boucler avec les collègues de Sans frontière un supplément hebdomadaire consacré à la marche. Christian Delorme, le prêtre de la banlieue lyonnaise à l’origine avec quelques enfants d’immigrés de cette manifestation inédite, nous avait informés dès le début de l’été de l’initiative qu’ils comptaient lancer à la rentrée, et toute la rédaction de notre journal était très mobilisée, d’où cette idée de supplément hebdomadaire. Au départ, nous étions quelques dizaines. A certaines étapes, le comité chargé de l’accueil des marcheurs et de l’organisation de leur hébergement était plutôt faible. Mais au fur et à mesure que la marche progressait, « la mayonnaise prenait » si vous me permettez l’expression. L’arrivée triomphale a été une victoire politique (avec la réception d’une délégation de marcheurs par le président et l’octroi de la carte de résident de dix ans), sociale (avec l’émergence d’un nouvel acteur, le jeune de banlieue) et médiatique. Serge July, alors rédacteur en chef du quotidien Libération, avait titré si mon souvenir est bon son éditorial du 3 décembre 1983, jour de l’arrivée de la marche à Paris, « Happy beur day ».

Ne partagez-vous pas le sentiment des marcheurs qui disent que le bilan est plutôt amer si l’on en croit la presse parisienne de ces dernières semaines ?

Il y a dans cette perception du vrai, me semble-t-il. Car les espoirs soulevés par la marche et ses lendemains immédiats étaient immenses. Nombreux, y compris parmi les marcheurs et leurs amis, étaient ceux qui croyaient que plus rien ne serait comme avant, comme si le racisme et les discriminations allaient disparaître par magie. Or, les causes structurelles des inégalités se sont révélées plus tenaces et plus durables.

Sur la longue durée, le débat sur l'immigration et sur les étrangers en France est un débat qui est toujours en dents de scie, avec des moments de fraternité et des moments de xénophobie. On pourrait parler pour reprendre une expression qui a été utilisée par des historiens de deux France, une France ouverte, qui accueille l’étranger, le pays des droits de l’Homme qui donne l’asile aux persécutés du monde. Et une France xénophobe qui, à plusieurs moments, se révèle fermée et hostile à l’autre. Au siècle dernier par exemple, les années 1930 ont connu de grandes vagues de haine à l’égard des étrangers. Ou durant la guerre d'Algérie, avec les tueries du 17 octobre 1961 ou des événements du métro Charonne.

Bien évidemment, le débat sur l'immigration aujourd’hui est très dur et l’extrême-droite représente une véritable force politique. Ses idées ont contaminé une bonne partie de la droite française, des milieux universitaires et certains médias qui maintiennent un climat permanent de suspicion à l’égard des immigrés et de leurs descendants. L’idéal de laïcité qui signifie, contrairement à ce que pensent beaucoup, un égal traitement par l’Etat de toutes les confessions, a fait l’objet d’un véritable hold-up politique. Les enfants de l'immigration font partie de manière définitive du paysage français et européen, du monde de la politique à celui de l’économie ou des lettres.

Vous avez participé à plusieurs actions issues de cette dynamique, comme par exemple la création de l’association Génériques spécialisée dans l’histoire et les archives de la migration ou la rédaction du rapport sur le musée de l’immigration pour Lionel Jospin, ancien premier ministre de Jacques Chirac. Avez-vous le sentiment que la situation s'améliore aujourd’hui pour les enfants des quartiers et les Maghrébins de France ?

Comme vous le savez, il y a en Europe un débat récurrent sur ce qu’il est convenu d’appeler dans le monde politique et médiatique « l’intégration ». Chaque pays européen estime que « son modèle » est le meilleur, une affirmation que l’on peut retrouver parfois reprise par des leaders communautaires, signe au passage de l’enracinement des populations d’origine étrangère dans leurs sociétés de résidence. Qu’observe-t-on en réalité ? Dans tous les pays européens, les immigrés font souche, bien que difficilement avec, d’une part, des discriminations de tous ordres qui compliquent et entravent leur désir d’insertion et, d’autre part, une politisation de cette question avec l’émergence de forces politiques qui instrumentalisent cette problématique. Mais on voit bien que ces deux dynamiques combinées (discriminations et politisation) n’empêchent pas « les étrangers » et surtout leurs descendants de faire leur chemin sur le plan économique, social, culturel et politique, et de s’insérer, y compris sur le plan des valeurs, dans les sociétés où ils vivent. C’est ce que montre par exemple l’European Values Study, réalisée tous les dix ans dans une trentaine de pays, et dont les résultats de la dernière ont été publiés sous la direction de Pierre Bréchon (Les Européens et leurs valeurs. Entre individualisme et individualisation, Presses universitaires de Grenoble, juin 2023). Il y a bien une exacerbation du débat médiatico-politique, qui crée un climat anxiogène et donne une vision déformée du réel et qui ne reflète absolument pas les évolutions de fond. François Héran, professeur au Collège de France, rappelait récemment que si 31% des Français avaient des liens avec l’immigration sur 3 générations, 5% seulement avaient   4 grands-parents immigrés. La tendance structurelle est au rapprochement des populations des différentes origines, notamment en raison des unions mixtes, concluait-il.
 
D’où l’importance de l’histoire de l’immigration pour comprendre le contexte de la marche pour l’égalité, qui intervient après de nombreuses autres luttes, n’est-ce-pas ?

Les débats qui ont suivi la marche nous ont, en effet, amenés à prendre conscience de l'importance de l'histoire. Pour la majorité des journalistes et des hommes politiques, l'arrivée de la marche et l'émergence des enfants de l'immigration ont été abordées d’une manière biaisée. Les enfants de l'immigration étaient présentés comme en rupture totale avec leurs pères, décrits presque toujours comme des gens qui avaient tout subi, tout accepté, sans jamais lever la tête. Alors que les jeunes étaient présentés comme rebelles, libres et inventifs, notamment les filles. Certains jeunes reprenaient d’ailleurs ce discours, critiquant au passage les militants plus âgés, nés au pays et désignés comme des « blédards ». Bref, le sentiment général dont la presse se faisait l’écho était que tout allait changer et qu’on allait enfin vivre dans une France fraternelle et multiculturelle. Et c'est là que nous avons progressivement compris l'importance de l'histoire.

Les premiers travaux académiques qui commençaient à être publiés sur les mouvements indépendantistes maghrébins en France et sur l’histoire de l’immigration en général nous révélaient progressivement une image plus nuancée, avec des mobilisations des immigrés qui démarrent dès l’entre-deux-guerres : fondation de l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj en 1926, création de l'Association des étudiants musulmans nord-africains en France (AEMNAF) en décembre 1927, émergence des premiers noyaux communistes et/ou nationalistes maghrébins, mobilisations contre la Guerre du Rif,  lancement de la revue Maghreb en 1932 par Robert Jean Longuet, Mohamed Hassan Ouazzani, Ahmed Balafrej et Omar Abdeljalil. Ces mouvements perdurent sous des formes variées jusqu’aux indépendances des pays du Maghreb, avec notamment une AEMNA qui s’avère une véritable école de socialisation politique des futurs dirigeants des pays nouvellement indépendants. A partir de mai 1968, on assiste à une nouvelle période de mobilisations étudiantes, d’une part, et ouvrières, d’autre part, auxquelles ma génération participe : grèves de la faim pour les régularisations des sans-papiers à partir de décembre 1972, manifestations pour une « Palestine démocratique et laïque », mobilisations contre les procès des détenus d’opinion au Maghreb, grèves générales contre le racisme de septembre 1973, grèves dans l'automobile avec Aka Ghazi, etc. A nos yeux, il fallait inscrire la marche dans cette histoire longue, rattacher les luttes des descendants de l’immigration dans la longue chaîne de la protestation non-violente de leurs pères et de leurs grands-pères.

Comment voyez-vous la France d’aujourd'hui ? Avec la banalisation du racisme et la haine de l’autre et la poussée de plusieurs mouvements d'extrême droite dans la vie politique. Et un Front national avec 80 députés à l’Assemblée nationale, pour la première fois sous la Cinquième république.

Il est bien évidemment difficile de prédire l’avenir. Il y a les signes inquiétants que vous rappelez, mais il y en a d’autres. Ayant présidé la commission nationale laïcité de la Ligue française des droits de l'Homme, je suis par exemple affligé par la pauvre qualité du débat sur la laïcité en France détourné par certains pour tenter de cacher la xénophobie et la stigmatisation. Mais je vois en même temps une société vivante, plurielle où émergent des créateurs, des hommes et femmes politiques, des chercheurs dans tous les domaines, des milliers d’entrepreneurs, … des hommes et des femmes debout, qui se battent tous les jours aux côtés de millions d’anti-racistes de ce pays. Il y a, à mon avis, encore de l'espoir. Beaucoup d'espoir.

Paris : Propos recueillis par Youssef Lahlali

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