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Deux écrans et du noir




Je pense que l’un des problèmes majeurs du cinéma marocain est cette absence quasi-totale de dialogue entre les deux générations, l’ancienne et la nouvelle. Deux générations qui ont contribué à la naissance d’un cinéma marocain ainsi qu’à son élaboration. Cette absence de dialogue a créé un mutisme qui a commencé en 1995, date de la quatrième édition du Festival national du film, une année qui a vu débarquer des jeunes cinéastes, frais, talentueux, sûre d’eux et pleins d’énergie. Une génération, la troisième, à mon avis, qui aurait pu sauver le cinéma marocain en le repensant et en l’intégrant véritablement dans la modernité afin que le secteur cinématographique devienne partie prenante du développement de toute une société, la nôtre.
Hélas, quelque chose qui allait à contre-courant s’était passé et qui nous échappe encore! Croyant bien faire, cette nouvelle génération, au lieu d’ouvrir un dialogue avec l’ancienne, au lieu de partir de son patrimoine et le repenser en le retravaillant cinématographiquement pour le faire rayonner ailleurs, a choisi plutôt le chemin contraire, celui de se diriger vers l’Occident pour lui plaire d’abord, avoir sa bénédiction et son aval, avant d’avoir ceux d’ici.
Oubliant que l’Occident ne s’intéresse à leurs films qu’en fonction des causes traitées dans leurs produits et non pas en fonction des démarches cinématographiques entreprises par ces jeunes cinéastes qui essaient, tant bien que mal d’expérimenter le langage cinématographique, tantôt par l’imitation, tantôt par l’inspiration et tantôt par une expérimentation osée et délirante, oubliant que cet Occident ne voit en eux que des défenseurs des droits de l’Homme, des reporters qui font des films qui témoignent, d’une manière ou d’une autre, de ce qui se passe chez eux, dans leur propre pays.
Autrement dit, il voit en eux des cinéastes de causes et en leurs films des documents plus que des œuvres de fiction ; leur cinéma, l’Occident refuse, consciemment ou inconsciemment, de le voir, car seul lui, (l’Occident), croit être capable de produire de l’art cinématographique et non le pays en voie de développement d’où sont issus ces jeunes cinéastes. Tous les films de cette génération de jeunes cinéastes qui ont, plus ou moins circulé en Occident, qui ont créé un soi-disant tapage médiatique, ressemblent, plus ou moins, à cette image attendue de la part de l’Occident. A savoir, la cause féminine, la prostitution, la pédophilie, les années de plomb, les détentions secrètes, les guerres civiles et la liste est longue. Jamais un de ces films n’a intéressé l’Occident par son langage cinématographique osé ou son traitement narratif recherché. Même si quelques-uns de ces cinéastes le réussissent, l’Occident refuse de le voir ou de le célébrer, car ce n’est pas cela ce qu’il cherche à voir dans ces films, ni ce qu’il attend de ces cinéastes. Ce qui explique, en quelque sorte, l’absence de leurs films dans les grands festivals, même s’ils attestent de leur intérêt et de leur inventivité.
Ce que ces cinéastes ignorent malheureusement, ou font semblant d’ignorer, c’est qu’ils n’iront nulle part tant qu’ils ne partent pas d’ici, de chez eux, qu’ils ne parleront pas au reste du monde s’ils ne parlent pas d’abord aux leurs. C’est ici qu’il faudrait cibler, c’est ici qu’il faudrait d’abord rayonner avant de penser rayonner ailleurs. C’est cela le seul et unique tremplin vers l’autre. On n‘y échappera pas et c’est presque mathématique, sinon on continuera à produire de l’éphémère et rebelote.

Abbas Kiarostami c’est aux Iraniens qu’il s’adresse d’abord et avant tout. Idem pour Ettore Scola vis-à-vis des Italiens et j’en passe. Cette vaine tentative de vouloir plaire d’abord à l’Occident avant de plaire ici a aussi montré ses limites ; je pourrais même m’aventurer et dire qu’elle a échoué, car on le voit bien, elle n’a rien donné sur le terrain : production de plus de films, plus coûteux, mais suivie de fermeture de salles désertées par leur public, chaque jour un peu plus, le tout accompagné d’une politique culturelle tâtonnante, etc.
Alors qu’avant, on produisait moins de film, moins coûteux certes mais qui remplissaient davantage les salles, et le tout était accompagné d’une politique culturelle, plus ou moins claire. On est passé alors d’un public qui venait nous voir, attiré par l’envie et l’amour de se voir représenté sur le grand écran à un public qui vient nous voir attiré par la curiosité de se voir mal représenté. Un public que nous perdons chaque fois un peu plus et chaque fois qu’un film marocain sort en salle, car au lieu de faire un cinéma/films qui accompagnent ce public et le secoue dans le bon sens, lui permettant ainsi de réfléchir et de repenser sa condition, on lui a préféré un cinéma/films qui choquent. Hélas notre public n’était pas encore prêt. Résultat : scandale, jugement moralisateur et rejet total de toute production locale; peu importe sa valeur et peu importe sa qualité. On a fini ainsi par créer un public qui se fout royalement de nos plus belles scènes, de nos beaux plans-séquences et de notre découpage technique, lent, rapide, nerveux et bien rythmé, car selon lui (le public), le cinéaste marocain est devenu un danger social qui utilise l’argent public pour le dénaturer et le dévier du droit chemin.
Un jugement véhiculé par les médias locaux eux-mêmes et les petites mafias qui veulent avoir la mainmise sur ce secteur dynamique et dangereux en le dénaturant et en le détournant de son vrai objectif, à savoir la manipulation des masses ! Depuis cette date fatidique, 1995 et depuis cette rupture presque radicale qui s’est installée entre les deux générations, l’ancienne qui croit avoir combattu pour avoir des acquis et la nouvelle venue récolter le fruit sans fournir d’effort (selon certains) et en dénigrant l’ancienne par-dessus tout, une fissure grandissante va s’installer, séparant les deux générations et elle va durer plus de vingt ans. Deux générations qui, au lieu de travailler ensemble côte à côte, vont se bouder et s’ignorer, chose qui va coûter cher au cinéma marocain et dont nous vivons actuellement les conséquences désastreuses.
Je pense que durant ces deux décennies et à cause de ce silence et de ce non-dialogue, le Maroc a raté l’occasion de créer un mouvement cinématographique fédérateur qui aurait pu changer beaucoup de choses et faire de notre cinéma un cinéma important ici et ailleurs, car que vaut-il actuellement à l’échelle internationale ? Contrairement à ce que croient certains, je dirais, pas grand-chose, sinon rien. Il est temps d’instituer un débat sain, longuement rompu, ouvrir le dialogue entre cinéastes, repenser le cinéma et dresser des ponts de communication afin de sauver le peu de chose qui reste à sauver et sortir du goulot dans lequel nous somme coincés. Un arbre, c’est en partant de ses racines qu’il pourrait fleurir très haut et non le contraire. Une image à laquelle je crois profondément et qui me rappelle, chaque fois que j’y pense, celle encore plus significative de l’écrivain Naguib Mahfouz qui, en racontant l’Egypte et l’Egyptien, a fini par raconter le monde et l’être humain dans toute sa complexité.

Par Mohamed Mouftakir
Jeudi 8 Juin 2017

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