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De la psychogéographie : Ce que Tchernobyl peut nous apprendre sur la menace invisible du Covid-19




De la psychogéographie : Ce que Tchernobyl peut nous apprendre sur la menace invisible du Covid-19
Alors que les citoyens des quatre coins du monde commencent à sortir  progressivement du confinement imposé par la crise sanitaire de la pandémie du Covid-19, plusieurs se sont retrouvés, contre leur gré, à penser différemment aux endroits qui leur étaient familiers. Les grands magasins, les centres commerciaux et communautaires, et les transports en commun deviennent une menace potentielle : le risque de contamination par les surfaces infectées par le virus plane encore.
En partie à cause des règles de sécurité conçues pour imposer une distance sociale et aussi  d’une certaine prise de conscience collective de la nouvelle menace, la manière dont les gens se déplacent a véritablement changé. Le confinement s’est apparenté au traumatisme, mais le déconfinement confine bel et bien à l’anxiété et à l’angoisse. 
Le monde social est devenu un inconnu, le citoyen est angoissé à l’idée de retrouver le monde d’avant, où il pouvait circuler librement. « A l'issue de plusieurs jours de confinement, il nous est demandé de rentrer dans un nouveau monde. On sait que le virus n'est pas complètement mort, on sait que les conditions de travail vont être modifiées… on ne sait pas si on va être capable de s’adapter à ce nouveau monde, le déconfinement est donc une angoisse », explique le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik lors d’une récente interview à  la chaîne française Europe1.
Philippa Holloway, la spécialiste en littérature anglaise à l’université « Edge Hill » en Angleterre, a souligné : « Depuis que les mesures de confinement sont entrées en vigueur, j’ai participé avec d’autres chercheurs à la réalisation d’un projet intitulé ‘’100 mots sur la solitude’’ ». Le projet vise à collecter et publier des travaux littéraires portant sur la pandémie de Coronavirus et son impact sur notre vie quotidienne. La littérature publiée dans le cadre dudit projet a révélé des réponses ou/et des réactions émotionnelles croissantes à travers le monde.  Cela montre que le comportement humain a changé en réponse à une menace invisible, certes, mais parmi les plus mortelles de l’histoire. 

De Tchernobyl à Coronavirus

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’une grande communauté de personnes est contrainte de prendre des précautions draconiennes pour sortir saine et sauve d’un combat contre un danger invisible. Lorsque la catastrophe de la Centrale nucléaire de Tchernobyl s’est produite en 1986 en Ukraine, les radiations et de l’explosion et de l’incendie (l'équivalent radioactif de 400 fois la bombe d'Hiroshima, ou de 0.5 fois une bombe nucléaire actuelle) se sont propagées dans l’atmosphère de plusieurs grandes régions européennes ; des milliers de citoyens ont été évacués et beaucoup d’entre eux sont tombés grièvement malades selon un  article publié par P. Holloway dans le média  « The Conversation».
A cette époque, les témoignages de la population de Tchernobyl sur la catastrophe et surtout sur la pollution qui s’est ensuivie étaient différents. Selon le premier témoignage recueilli par la journaliste et personnalité littéraire biélorusse Svetlana Alexievitch, l’une des femmes a déclaré qu’ « elle avait nettoyé la maison tout entière et lavé le poêle parce qu’elle pense qu’elle peut y revenir» ; une autre a révélé : « Ma fille m’a suivie dans l’appartement et a désinfecté les poignées des portes et les chaises ». D’autres personnes avaient eu du mal à croire au danger qui les guettait, elles avaient  dit expressément : « Comment l’eau peut-elle être sale, alors que nous la voyons très propre !». 
Au cours de ses recherches universitaires, Philippa Holloway a visité la région de Tchernobyl afin d’étudier  les réponses et surtout les réactions émotionnelles et comportementales par lesquelles les gens ont affronté des dangers imperceptibles tels que connaît le monde d’aujourd’hui. Ces réponses sont similaires aux réactions et interactions des gens avec la pandémie de Covid-19.
L’écrivaine a précisé à ce propos : « Nous sommes inquiets de toucher les objets, alors nous les évitons. Nous sommes très conscients de notre proximité avec des surfaces qui sont potentiellement polluées, contaminées par le virus ; et nous avons peur que des particules radioactives invisibles pénètrent dans notre corps à travers les voies respiratoires. Nous contrôlons notre respiration, nous retenons notre souffle et nous éprouvons de l’essoufflement. Les masques de protection médicale nous aident à nous sentir en sécurité (quoiqu’ils ne soient pas utilisés correctement, ou s’il n’a pas été prouvé qu’ils fonctionnent vraiment). Nous acceptons que nous subissions, sans l’ombre d’un doute,  le danger malgré le respect des restrictions et des précautions ».
Dans le cas de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, l’écoulement du temps a permis aux citoyens de retourner une seconde fois sur les  lieux qui sont devenus officiellement une destination touristique donnant aux gens la possibilité d’explorer des villages abandonnés qui demeurent encore radioactifs.
Ces touristes cherchent à vivre une expérience similaire à celle à laquelle nous sommes tous confrontés actuellement, le danger invisible requiert prudence, mais néanmoins, prendre un peu de risque pourrait être accepté. Le calcul des risques en visitant le site de Tchernobyl était de courte durée, mais dans le cas de la pandémie de coronavirus, les dangers et les risques sont persistants, les conséquences somatiques peuvent être graves, et l’impact psychologique peut se résumer à des effets délétères sur le psychisme et le moral des citoyens à travers le monde.     

La psychogéographie

La psychogéographie désigne l’étude des effets que provoque le milieu géographique sur les émotions et les comportements des individus. Elevée au rang de science par son créateur l’écrivain, le poète et le stratège français Guy Debord en 1955, elle s’intéresse spécialement à la perception de l’espace humain en général, et à l’expérience affective de l’espace par l’individu en particulier. En d’autres termes, c’est une science qui cherche à explorer comment l’urbanisme affecte les mouvements et surtout les émotions, mais elle est difficilement applicable surtout lorsqu’il s’agit de certains aspects invisibles comme le cas des virus.
D’ailleurs, sans la présence d’un matériau sensoriel tel que le verre brisé ou de la fumée pour dénoter et identifier la nature du danger, il est difficile d’évaluer clairement les risques. Parfois, l’on peut compter sur la technologie comme les unités de mesure des rayonnements libérés par l’accident de Tchernobyl pour déterminer le niveau de risque. Sinon, nul ne peut nier que les risques invisibles soient purement conceptuels, voire théoriques. 
L’évaluation des risques personnels, selon P. Holloway, est basée principalement sur une certaine compréhension culturelle commune et une bonne connaissance générale des dangers tels que les radiations et les infections, toutes origines confondues ; et les instructions des experts.  
D’un autre côté, nombreux sont ceux qui préfèrent enfreindre les règles, en particulier ceux qui ne font pas confiance aux politiques gouvernementales et qui s’appuient sur leur propre expérience et sur les contenus publiés dans les médias traditionnels et sociaux pour prendre des décisions en fonction de leurs propres normes sociales et culturelles, et leur propre manière d’interpréter les événements.
D’ailleurs, après la catastrophe de Tchernobyl, des centaines d’habitants sont revenus vivre dans la zone contaminée malgré les avertissements des autorités locales et nationales. Leurs actions ont été, en quelque sorte, ancrées dans une culture de déplacement dû à un choc, dans une ferme volonté d’échapper à un sentiment de discrimination ; et surtout dans un fort attachement à la terre ancestrale et aussi à la nécessité de se sentir en sécurité à la maison. Elles sont similaires à la sortie progressive du confinement imposé par le coronavirus suite aux mesures d’assouplissement entamé par les gouvernements de plusieurs pays touchés par la pandémie à travers le monde.
Pour les citoyens, respecter les règles du confinement ou les enfreindre en mettant en péril la santé individuelle et publique résultent des conflits intérieurs, d’une volonté de contrôler un risque invisible et des troubles anxieux excessifs et difficiles à gérer.  Il s’agit des réactions géopsychologiques afférentes à l’émergence d’un sentiment de propriété et d’appartenance.   
Alors que certains pays dans le monde ont annoncé une levée totale du confinement, d’autres ont entamé leur procédure de déconfinement ou commencent à le planifier tout en restant sur le qui-vive face à une éventuelle seconde vague de la pandémie de coronavirus. Les émotions et les comportements des citoyens changent selon le contexte et l’évolution inquiétante ou rassurante de la crise sanitaire. La psychogéographie, en l’occurrence, peut être  la clef qui nous permettrait de percevoir le changement continuel dans lequel nous vivons et surtout de comprendre que les épidémies et les pandémies ont marqué l’histoire de l’humanité.  

 * Professeur de FLE, Cycle Secondaire Qualifiant.
Doctorant en analyse du discours, USMBA-FLDM-Fès.

Par : Mohamed EL-MSIYAH *
Lundi 22 Juin 2020

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