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Covid-19 et répartition sociale du risque

Réflexions sur quelques éléments d’analyse sociologique possible des inégalités sociales face aux risques




Covid-19 et répartition sociale du risque
En sociologie, on ne peut considérer une analyse comme sociologique que lorsqu’une ou plusieurs études de terrain sont menées pour vérifier empiriquement les variables qui sont en jeu dans cette situation de crise sociale et économique provoquée par le Covid-19". Cependant, je vais formuler, d’une manière bonasse, quelques préludes de réflexions sociologiques sur les dynamiques des régulations produites par l’Etat ou/et par la population elle-même, pour faire face à cette situation. Réflexions qui peuvent servir, éventuellement, à l’élaboration d’une problématique sociologique et à une hypothèse à vérifier empiriquement.
 Le processus de nivellement mondial des situations d'incertitude et de menaces provoquées par le coronavirus, ne doit pas nous cacher l'existence d'une inégalité sociale même au sein de l'exposition au risque dû à la pandémie. Ces inégalités apparaissent essentiellement là où se recoupent la situation de risque due au "Covid-19", et la situation de précarité socioéconomique de la population défavorisée. Le confinement que nous vivons est une opportunité exemplaire pour mesurer sociologiquement les inégalités sociales devant le risque.
Pour cette catégorie sociale, à bas revenu, le risque extrême et la précarité extrême s’attirent systématiquement comme des aimants. Ce qui donne à l’étude sociologique des inégalités sociales devant le risque produit par la pandémie, une large légitimité épistémologique, non seulement en sociologie de la santé, mais aussi dans plusieurs domaines sociologiques tels que la sociologie des risques, la sociologie de la précarité, la sociologie politique, etc.
Il est important de signaler que l’Etat marocain a mis en place un programme de solidarité national pour le soutien des populations défavorisées impactées par la crise, afin de freiner, partiellement, les processus de précarisation dues à la perte de travail ou à la baisse du revenu. Mais l’importance majeure de cette stratégie de régulation de la crise, largement appréciée par l’opinion nationale et internationale, ne doit pas nous cacher les entraves que les mesures d’aides économiques et sociales ont connues, notamment sur le plan d’assignement des critères de sélection des populations qui n’ont aucune couverture sociale ; en plus des difficultés liées à la digitalisation des démarches d’aides, surtout pour les catégories qui sont majoritairement anéanties par l’analphabétisme numérique.
Entre la menace visible de consumer de plus en plus dans une précarisation aggravée par le confinement et la menace invisible d'une atteinte par le coronavirus, c'est l'évidence de lutte contre cette précarisation qui emporte plusieurs personnes des catégories sociales les plus démunies.
 L’inégalité devant le risque de précarisation, provoquée par le Covid-19, nécessite une étude sociologique méticuleuse de la répartition sociale des risques au Maroc, d’un côté, et des capacités de régulation politique des situations de paupérisme  produites par les pandémies ou par d’autres formes de crises.
Il faut signaler que les consignes de sécurité sont prises au sérieux par la majorité des Marocains, et cela montre l’efficacité de la stratégie de l’Etat à faire face au danger de la propagation de la pandémie d’un côté, et la capacité de notre société à résister à la crise et au changement inopiné, d’un autre côté.
 Mais, cela ne doit pas dissimuler qu’une partie de la population vivant dans des quartiers difficiles, dévastés par la précarité, a un seuil de tolérance plus élevé aux comportements et pratiques opposés aux règles du confinement. On le voit très nettement, même à l’échelle internationale : misère matérielle et aveuglement face au risque sont en partie liés.
L’aveuglement de la population de ces quartiers face au risque est la résultante d’une différence d’ordre culturel. Ainsi, malgré le respect massif du confinement à travers le Royaume, il est à remarquer que cette tolérance est très importante, menaçante voire meurtrière.
 Il ne faut pas oublier que les personnes issues des familles défavorisées vivent dans des conditions de vie et de logement marquées par la précarité ; ce qui pousse plusieurs d’entre elles, surtout dans les familles nombreuses, à s’opposer aux règles du confinement et à sortir de leurs maisons qui ne dépassent pas, le plus souvent, les 45 m ². Malgré cela, la situation est « contrôlable » jusqu’à présent malgré les failles ; n’empêche qu’on doit rester très vigilant et ne pas « chanter victoire trop tôt ».
La recherche sociologique au Maroc peut trouver, dans cette situation de crise économique et sociale, due à la pandémie, une ébauche d’un renouvellement possible. Dans ce cadre, le Département de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (DESRS) ainsi que le Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST), ont mis en place un programme de soutien à la recherche multidisciplinaire dans les domaines en relation avec la pandémie actuelle du Covid-19. Les chercheurs en sociologie, ainsi que dans d’autres disciplines dans les universités nationales, sont invités, dans ce programme, à proposer des projets de recherche ; ce qui est opportun pour la nationalisation de la recherche sociologique dans un cadre de compétition scientifique. Si cette initiative se développe plus, et que le budget de la recherche en sciences sociales s’élève à un niveau plus important, on peut espérer un bon avenir pour la sociologie au Maroc, et par conséquent avoir une vision scientifique plus approfondie de la réalité des inégalités sociales face aux risques.

 *Professeur-chercheur en sociologie à l’Université Chouaib Doukkali (FLSH d’El-Jadida) et membre associé du laboratoire LAREPS

Par Mohammed Radi *
Lundi 27 Avril 2020

Lu 1555 fois


1.Posté par Salma le 29/04/2020 01:33
bien dit !

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