Né à Bruxelles, le 26 août 1914, et décédé à Paris, le 12 février 1984, Julio Cortázar, qui a passé toute son enfance à Buenos Aires, n'avait rien d'un homme pressé par le temps. Mais ce conteur hors pair, au réalisme fabuleux, et à l'imagination foisonnante, était profondément hanté par la question du temps, dont il n'admettait nullement les notions conventionnelles. Dans un langage d'une grande simplicité, il évoque souvent un monde irrationnel, parfois hallucinant, où le temps est un leitmotiv omniprésent. C'est ainsi que l'un de ses personnages franchit le passage de Güelmes, dans la capitale argentine des années quarante, pour se retrouver au passage Vivienne, dans le Paris de Lautréamont. Parmi les personnages de Cortázar, obsédés par le temps qui passe, il y a le fameux Johnny, un saxophoniste de génie, miné par l'alcool et la drogue, et qui tente d'expliquer sa propre idée du temps à son ami Bruno, dans ces propos: " Je commence à comprendre que le temps n'est pas une bourse qu'on remplit à mesure qu'elle se vide. Il n'y a qu'une certaine somme de temps et après ça, adieu. Tu vois ma valise, Bruno ? On peut y mettre deux costumes et deux paires de chaussures; hé bien, imagine que tu les enlèves et qu'au moment de les remettre, tu t'aperçoives qu'il n'y entre qu'un costume et qu'une paire de chaussures. Mais ce n’est pas ça le mieux, le mieux c'est quand tu comprends tout d'un coup que tu peux mettre une boutique entière dans la valise..."
Cette hantise du temps transparaissait déjà dans le célèbre roman "Rayuela", paru en 1963, et traduit chez Gallimard, sous le titre "Marelle." Centré sur une histoire d'amour labyrinthique, ce roman où les personnages ne peuvent retenir le temps qui passe, se présente en fait comme un ouvrage interactif, où plusieurs modes de lecture sont possibles. C'est aussi un hommage à Paris, lieu de résidence de Julio Cortazar depuis qu’il a quitté l’Argentine, alors sous le joug du général Peron. Car il ne faut pas oublier que ce compatriote de Borges, qui était particulièrement sensible aux rapports de la littérature et de la politique, faisait preuve d'un engagement sans ambiguïté, et d'une insurrection permanente contre toutes les formes de dictature.