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Chronique littéraire : Ainsi soit je




Mamoun Lahbabi fait partie de ces écrivains que l’on aime lire quand le ciel est rose pâle, quand le soleil se couche et que la nuit promet d’être lumineuse. Son nouveau roman « Le dernier manuscrit » raconte la façon dont une jeune femme tombe amoureuse de la littérature, en tapant les notes de son enseignante.
«Chaque vie constitue une part de la vie commune ». Cette phrase tirée de la première page du livre annonce la couleur de ce qui va suivre. Chirine se demande d’où sa mère tenait ce prénom que personne possède et finit par découvrir qu’elle l’a inventé. C’est dans la succession que se produit la véritable création et nous faisons tous partie d’un monde commun.
La vie est à l’image des livres. Elle se transmet de génération en génération, et se renouvelle en se prolongeant. Rien ne naît ex nihilo. Et tout est susceptible de se reproduire mais différemment. Mahjouba a quitté sa vie natale comme une fugitive, emportant avec elle un sac de skaï et sa fille de quatre ans. La vie est triste, parfois. Dans certains espaces urbains, les mères célibataires sont mal vues, et la seule solution face à l’opprobre qui s’abat sur elles est la fuite. Le désir d’avenir ne peut être séparé du lien symbiotique qui l’unit à ses racines. Toutefois, et jouant à inverser les phrases écrites par notre complice Mamoun Lahbabi, on ne possède peut-être pas sa vie mais on en reste dépositaire : « A mon corps défendant, je reste prisonnière de mes jours anciens ébréchés, comme le serait un outil ayant trop servi. Cet arrimage obsessionnel au passé, je l’ai rencontré chez Sandor Maraï dans son roman « Les braises ». L’écrivain hongrois y décrit l’attente hantée d’un personnage irréversiblement chevillé à une histoire dont il guette, avec l’acuité d’un félin, le dénouement ». Les souvenirs sont parfois indélébiles mais le champ des possibles offert par l’avenir est infini.
Pour Chirine, marquée par cet héritage légué sans aucun testament, ce sera la littérature qui donnera un sens à sa vie, à l’instar du personnage de « La lumière de l’aube », ce roman de Mamoun Lahbabi auquel fait écho « Le dernier manuscrit ». A la faculté, elle fera la connaissance de Madame Azary, qui lui remettra un manuscrit racontant une histoire terrible que Chirine va dactylographier. Derrière ce rapport entre l’enseignante et son élève, avec en toile de fond la relation de Chirine à l’égard de sa mère et de sa grand-mère, le récit relate la grande déclaration d’amour que Mamoun Lahbabi fait à la littérature. Il y a des romans qui ne doivent arriver ni trop tôt, ni trop tard dans une carrière, et celui-là tombe à point nommé. La littérature permet d’unir en un même être ce que l’on est et ce que l’on veut être. L’écriture littéraire est un plaisir hermaphrodite, nous dit Mamoun Lahbabi. Elle permet de partager avec le monde entier la solitude de ses souffrances, de tout dire (sauf ses secrets). Elle est comme ce retour brutal que les vagues font sur elles-mêmes lorsqu’elle frappe un obstacle.
Chirine se souvient encore, revient en arrière. Sa naissance ne fut l’occasion d’aucune fête, d’aucune cérémonie familiale. Ainsi soit je chante Mylène Farmer. Mais la vie offre toujours des lots de consolation. Le bonheur d’être mère est plus fort pour Mahjouba que celui d’être épouse. Elle se souvient de ses paroles, des humiliations, des assignations sociales. Heureusement, il y a les livres qui permettent de réécrire la vie, de la réinventer : « Le roman est une baguette magique qui favorise la métamorphose et ouvre l’accès à la résilience. Il fait supporter le handicap originel de n’être que soi, de n’être qu’une seule vie. Ma vie m’est insuffisante et je ne peux me contenter de moi-même ». Abdellah Baïda a créé un personnage de roman qui est un livre. Juste un livre qui parle et nous livre son testament. Dans « Le dernier manuscrit », le personnage principal est l’écriture : « Ecrire pour ce besoin vital d’être aujourd’hui et demain, de respirer par procuration et se donner une chance, une seule chance d’appartenir à l’avenir ». L’avenir dure longtemps, cher Mamoun. Et la relation charnelle avec la littérature est éternelle, tu le sais.  Avec «Le dernier manuscrit», Mamoun Lahbabi signe un roman magnifique, sensible, nous faisant découvrir le monde qui existe mais aussi celui qui pourrait exister, ce monde réenchanté pas encore advenu. C’est une de nos recommandations coup de cœur pour l’été!

* Cercle de littérature contemporaine. 

Par Jean Zaganiaris *
Mardi 11 Juin 2019

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