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Charles Saint-Prot : La relation franco-marocaine doit aussi avoir un troisième axe à savoir le pilier africain




Charles Saint-Prot : La relation franco-marocaine doit aussi avoir un troisième axe à savoir le pilier africain
Le Pr Charles Saint-Prot est juriste et spécialiste des relations internationales
et en géopolitique, notamment pour les questions du monde arabe et de l’islam. Il  dirige l’Observatoire d’études géopolitiques de Paris. Avec lui, nous abordons son dernier livre «Mohammed VI ou la monarchie visionnaire».


Libé : Mohammed VI, c’est vingt ans de règne et de coopération franco-marocaine.  Votre  ouvrage présente les différents volets de la coopération entre Paris et Rabat sous le règne de S.M le Roi Mohammed VI. Quel  bilan en faites-vous ?
Charles Sint Prot : Le livre «Mohammed VI ou la monarchie visionnaire», c’est un point d’étape. Ce règne va continuer évidemment, mais cela m’a semblé intéressant de faire cette étape après  20 ans. Le Maroc a changé pendant ces vingt dernières années ainsi que  le contexte international. Le Roi a imprimé une vision moderne, de changement dans le respect de la tradition. Il s’inscrit totalement dans la ligne de ses prédécesseurs, on ne parle pas de rupture mais de continuité. Elle est active et dynamique adaptée aux défis des temps modernes. Cela est très important à souligner. Il y a un Roi qui est prêt à répondre aux défis d’un monde nouveau, notamment dans le domaine des relations internationales plus spécifiquement avec la France. Le Roi, comme ses prédécesseurs, sait très bien que la France est le meilleur ami et allié du Maroc. On le voit fréquemment lorsque l’affaire du Sahara marocain  est posée dans les instances internationales. Le seul pays qui a toujours défendu le Maroc et qui le défendra toujours, je l’espère, c’est la France ! On ne peut pas trop compter sur les autres pays et notamment les Etats-Unis. Ils ont des positions qui ne sont pas clairvoyantes,  particulièrement sous Obama. Il y a donc une permanence d’amitié avec la France et une loyauté très importante. Le développement des relations avec la France est d’ailleurs très important. On dit souvent que l’Espagne est le premier partenaire économique du Royaume, c’est vrai et faux à la fois. En effet, l’Espagne n’apporte pas la même compétence que la France. La France c’est le TGV, le tramway, des usines automobiles, c’est toute la modernité. Donc il est clair que cette coopération avec la France est pour le Maroc très précieuse. Je pense qu’il y a là deux nations qui ont eu le même cheminement historique. C’est ça aussi qui est intéressant à voir, elles sont toutes les deux nées il y a plus de mille ans, de la volonté de dynasties royales qui ont fait ces pays et qui ont toujours entretenu des relations un peu difficiles mais infinies de coopération entre les deux rives de la Méditerranée. Nous sommes les deux pays stables de la région.

La coopération décentralisée entre les régions, les villes et  les communes, est- elle assez développée à  votre avis?
Il est clair que la coopération franco-marocaine ne doit pas être uniquement un axe de politique de haut niveau. Evidemment, à l’Elysée et au Palais Royal, cette relation est très importante, elle trace la feuille de route. Mais il faut que tous les acteurs socioéconomiques y participent. Il est certain qu’au niveau des élus et des citoyens il y a encore beaucoup d’efforts à déployer, d’autant plus qu’aujourd’hui, le Maroc essaye de mettre en place une régionalisation avancée. D’ailleurs, l’expérience des Français peut contribuer à fixer des lignes pour le Maroc. Effectivement, il faut que les municipalités en aient  l’envie et que les régions aient  plus de contacts. C’est ce qu’on appelle la coopération décentralisée. Elle fait partie d’un tout, de cette grande coopération franco-marocaine qu’il faut renforcer et qui concerne tout le monde : intellectuels, universitaires, lycéens, citoyens. Je pense qu’il faut promouvoir la coopération ; c’est ainsi qu’on la consolidera et qu’on ira vers un avenir stable et durable.

Que devient l’enjeu des relations de la  Méditerranée après l’échec  de l’Union pour la Méditerranée? Quel rôle peuvent jouer la France et le Maroc pour dynamiser  de nouveau cette Union ?
L’Union pour la Méditerranée   était à l’origine une bonne idée du président Sarkozy, mais qui n’a pas vu le  jour pour deux raisons : pour être clair,  Madame Merkel a déclaré que la Méditerranée n’est pas un trait d’union,  mais un mur. On ne peut pas dire qu’elle a une politique méditerranéenne très intéressante.   L’Allemagne se moque totalement du Sud de la Méditerranée. Or on connaît le poids de l’Allemagne en Europe. Je pense que l’erreur commise par Sarkozy, c’était que l’Union européenne, c’est-à-dire l’Allemagne, qui dicte le ton se mêle de cette affaire qui, à l’origine, ne devait concerner que les pays riverains de la Méditerranée.
D’autre part,  l’accueil n’a pas vraiment été au rendez-vous. A part le Maroc et l’Egypte, les autres pays n’ont pas vraiment été  enthousiastes. Peut-être, parce qu’enfin, j’en suis persuadé, je l’avais dit d’ailleurs à Sarkozy et à ses conseillers, l’erreur a été d’associer Israël dans cette affaire. Comment voulez-vous associer dans cette affaire un Etat qui ne respecte pas les droits des Palestiniens et qui ne respecte rien des droits internationaux ? C’était un chiffon rouge qui ne pouvait qu’exacerber  les tensions. Il y a aussi le fait que l’Union pour la Méditerranée a été récupérée  par l’Union européenne, cela veut dire 28 pays contre des pays arabes qui ne sont pas unis. Il aurait fallu, si on voulait vraiment associer l’Union européenne, rajouter tous les pays de la Ligue arabe et notamment les Etats du Golfe qui auraient apporté une contribution financière de premier choix. Pour résumer, cette Union pour la Méditerranée a été un ratage total : beaucoup d’erreurs et des crises dans le monde arabe. Parmi  les plus favorables au projet, il y avait l’Egypte de Moubarak et la Tunisie de Ben Ali, mais  on connaît leur sort. Cette Union pour la Méditerranée n’a pas marché et elle est au point mort. Aujourd’hui, elle a été récupérée par le processus de Barcelone, c’est-à-dire tout ce qu’il ne fallait pas faire. En revanche, il faut relancer et continuer à plaider pour la relation entre les deux rives de la Méditerranée. Là encore je pense que la relation franco-marocaine est importante, ce sont les deux pays qui peuvent agir de façon à relier les deux rives de la Méditerranée avec une vision claire. De plus,  je pense qu’il y a aussi l’Afrique qu’il ne faut pas oublier … La relation franco-marocaine doit aussi avoir un troisième axe à savoir le pilier africain.  C’était ce que Giscard avait prévu il y a quelques dizaines d’années, ce qu’il appelait le trilogue des relations entre les  pays européens, les pays arabes et l’Afrique. Je crois que c’est d’une grande actualité et là encore le Maroc est un acteur essentiel pour développer cet axe vers l’Afrique.

Comment voyez-vous la politique africaine du Maroc  depuis vingt ans, depuis l’accès de S.M le Roi Mohammed VI au trône de ses ancêtres ?
Il y a toujours eu une politique africaine du Maroc. L’un des pères fondateurs de l’Organisation de l’Unité africaine qui a précédé l’Union africaine, c’est Mohammed V à Casablanca. Le Maroc a toujours été fidèle à son engagement africain. C’est un pays de trait d’union, il est à 10 km de l’Europe, c’est un pays arabe, berbère, musulman et africain. Il a toujours eu une politique africaine supportée par Mohammed V et Feu  Hassan II. C’est vrai, il avait des problèmes que l’on sait avec l’OUA, mais le Maroc a des amis solides en Afrique tels que le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Gabon … Il y avait la guerre entre les deux blocs, le bloc communiste et le monde libre, chacun a choisi son camp. Mohammed VI a compris que les choses ont changé et le bloc communiste s’est effondré. Il mène aujourd’hui une politique africaine tout à fait remarquable et il est le seul dirigeant africain à avoir une vision.
En  regagnant l’Union africaine, le Maroc a rendu service à l’Afrique avec sa vision, sa stabilité et ses compétences. C’est de tout cela dont a besoin aujourd’hui  l’Afrique. Le Roi Mohammed VI a bien compris l’importance  de cet axe stratégique qu’est la politique africaine et cette coopération Sud-Sud qu’il veut  promouvoir. Là aussi, il est convaincu qu’il n’y aura  de coopération dans les pays en développement que dans le cadre Sud-Sud. Ce qui est très important à noter, c’est que le Roi Mohammed VI  a la sagesse de ne pas opposer cette coopération Sud-Sud à une coopération Nord-Sud. Elles sont complémentaires,  c’est pour cela que je dis que  la France, le Maroc et l’Afrique doivent unir leurs efforts pour développer cet axe euro-arabo-africain, axe de l’avenir. De grands projets d’avenir peuvent naître avec l’axe des deux rives de la Méditerranée en comptant l’Afrique aussi dans un projet global et cohérent.

La France et le Maroc peuvent-ils travailler ensemble pour faire face à la concurrence  chinoise, turque … ?
Il le faut et je crois que l’erreur serait de penser que la France et le Maroc sont concurrents. En Afrique, ils ne sont pas concurrents, et partout ailleurs ils sont complémentaires. Donc, il faut bien entendu que la France et le Maroc ainsi que les acteurs économiques des deux pays coopèrent. En effet,  aujourd’hui,  l’Afrique est menacée par de nouveaux colonialismes, comme celui de la Chine, qui seront peut-être plus terribles que l’ancien colonialisme.
L’ancien colonialisme avec tous ses défauts a quand même veillé au développement des populations, en construisant des routes, des hôpitaux, des écoles. Les Chinois «s’en fichent» totalement. Tout ce qu’ils veulent, c’est exploiter les matières premières de l’Afrique à leur profit et éventuellement acheter de grandes terres, d’immenses espaces où ils plantent des produits qui les intéressent et qui n’intéressent point les Africains qui  ne les consomment pas. Donc, aujourd’hui, je pense que la Chine constitue pour l’Afrique comme pour le monde d’ailleurs une vraie menace.  Pour répondre à cette menace, il faut s’unir et unir les efforts. Je pense que le Maroc et la France peuvent être pour l’Afrique des partenaires, des gens qui peuvent aider au développement d’une Afrique africaine. Ce qu’il faut, c’est qu’elle appartienne aux Africains et qu’elle cesse  d’être colonisée par les uns et les autres. Aujourd’hui, il y a une vraie menace chinoise. Il y a d’autres pays qui essayent d’intervenir : les Etats-Unis, la Turquie, l’Inde mais c’est la Chine qui représente une vraie menace.

Comment concevez-vous le plan d’autonomie pour les provinces du Sud, que le Maroc propose aux Nations unies ?
Il est clair que le conflit du Sahara marocain est un conflit artificiel. Il a été  monté de toutes pièces par le régime algérien dans les années 70 avec le soutien du bloc communiste, soutien d’ailleurs assez hypocrite car la Russie n’a jamais reconnu l’entité séparatiste, tout en encourageant certains pays comme Cuba ou l’Allemagne de l’Est à intervenir directement dans la région. Mais je pense que ce conflit artificiel a fait long feu. Tout le monde sait que la situation est aujourd’hui acquise et que  le Maroc est revenu chez lui au Sahara marocain. Le Roi a proposé un plan qui consiste à sauver la face de tout le monde pour  tourner la  page. Toute la communauté internationale, les grandes puissances, l’ONU, etc. disent que ce plan est crédible et réaliste. D’ailleurs, c’est le seul plan qui soit capable de mettre fin à ce conflit, d’où la nécessité de l’adopter. Je pense maintenant qu’il appartient à la communauté internationale d’avoir le courage d’adopter ce plan. Il faut que ce plan soit adopté par l’ONU et qu’on mette fin à ce conflit qui n’a plus aucun sens. Le régime algérien a d’autres chats à fouetter en ce moment. L’Algérie qui est aujourd’hui  en face d’un grand problème existentiel devrait cesser de subventionner à grands frais ces séparatistes,  cela  ne mène à rien. Je pense que c’est à la communauté internationale  de faire acte de courage consistant à dire à l’Algérie : «Votre affaire a trop duré» et à  adopter le plan marocain qui est la seule sortie de crise possible pour tout le monde.

Entretien réalisé par Youssef Lahlali
Jeudi 8 Août 2019

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