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“Apatride” de Narjiss Nejjar : Une grande œuvre poétique au service d’une bonne cause




Après la projection d’Apatride, le quatrième  long métrage de Narjiss Nejjar, je n’ai pu m’empêcher, submergé par l’émotion, de comparer ce beau poème visuel au poème sublime d’Arthur Rimbeau, “Le dormeur du val”. Le sonnet, qui se prête à souhait au traitement cinématographique s’ouvre, comme une image de générique, par un plan très large,sur une vue d’ensemble :
« C'est un trou de verdure où chante une rivière,
 …….où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. »
Suit un zoom,  en contre-plongée : Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,…Dort.
On peut imaginer l’approche du jeune homme par un long  panoramique, vertical ou horizontal sur l’étendue d’herbe. Il dort paisiblement. Mais, étrangement, «il a froid», et «les parfums ne font pas frissonner sa narine ». On découvre son histoire à la fin du poème qui se termine par ce vers terrible : «… Il a deux trous rouges au côté droit ».
On comprend que le poète, témoin des massacres de la guerre franco-prussienne de 1870, dresse  un réquisitoire contre la guerre et  son inanité.  Pas par une argumentation politique ou sociale, ni par la description de  ses horreurs et ses destructions, mais tout simplement à travers l’image d’un individu, mortellement atteint,  qui renvoie, par la force   d’évocation du hors-champ, à l’image de milliers de corps de soldats sans vie, jonchant les champs de bataille. Le thème premier  du poème est donc la guerre, mais le sujet traité, décrit et raconté  directement, et qui, à la réception, fait vibrer les sens et les sentiments du lecteur, c’est le drame individuel, la mort, ressentie comme injuste, du jeune soldat, victime d’un conflit qui le dépasse, décidé ailleurs, très loin, par des gens qui ignorent tout de lui et de ses semblables.  C’est cette démarche qu’on peut apparenter à ce qu’on appelle une synecdoque en stylistique,  qu’a choisie la réalisatrice pour parler d’un événement qui lui tenait à cœur. Le film s’ouvre par de belles images : une plage caressée par des vagues et une jeune et belle femme brune, la trentaine, tantôt se vêtant de voiles de différentes couleurs, ainsi qu’une vestale d’un temple antique, tantôt longeant la côte, juchée sur un vélo, telle une amazone chevauchant son coursier. Cependant, plus la caméra cadre au plus près le personnage, et plus s’estompe l’impression de paix idyllique de départ. Le beau visage de la jeune femme dégage une  tristesse infinie. Ses grands yeux noirs disent une détresse secrète dont nous ne tardons pas à connaître la raison.  Hénia est une des 350.000 Marocains expulsés d’Algérie en 1975, dépouillés de leurs biens et arrachés brutalement à leurs familles. Exactement le nombre de volontaires de la Marche Verte, preuve de la rage de Boumedienne qui avait pourtant assuré n’avoir aucune ambition sur la partie du Sahara occupée par l’Espagne, et revendiquée par le Maroc, lui dont le pays possède un territoire saharien dix fois plus grand, gorgé de pétrole et de gaz.Le drame collectif est là, palpable, mais en hors-champ. Ni cohortes, ni mouvements de foule, ni troupes, ni files. Hénia est l’image, la représentante de l’injustice, du déchirement et du déracinement subis par toute une population.
Bien que cet arrière-fond historique plane sur le film et en constitue le ressort,  celui-ci est cependant une fiction, la réalisatrice n’ayant pas été  intéressée par le traitement documentaire du sujet. Choix judicieux au vu du résultat : un des films les plus réussis et les plus intéressants de la décennie. “Apatride” est la chronique d’un douloureux exil forcé d’une petite fille, expulsée d’Algérie, à cause de la marocanité de son père. Restée seule après la mort de celui-ci, causée par  les souffrances endurées, elle connaît bien des déboires  et vit, comme une paria, sans papiers, ni marocaine ni algérienne, dans l’espoir de retourner retrouver sa mère, sa « véritable patrie ».
Son passé se reconstitue comme un puzzle, à travers les  discours des personnages qui en dévoilent les moments marquants. Recueillie par  une fermière, elle est en butte au désir  des hommes et victime de viols. Le retour du frère de la fermière est l’événement  charnière du film. Son fils  n’est autre que le garçon dont Hénia était amoureuse, qu’elle aime toujours et  qu’elle attendait peut-être. Mais il s’est marié en France. Malgré cela, les jeunes gens ne peuvent résister à leur désir. Entre-temps, Hénia, contrainte et forcée, alors qu’elle est enceinte, devient la femme du père de son amant, quoique vieux et aveugle,  ne serait-ce que pour avoir un toit et surtout une carte d’identité qu’on lui refuse toujours. En fait, elle est beaucoup plus une servante et une prisonnière qu’une épouse. Elle continue à hanter les environs du poste frontière entre les deux pays qui la refusent. Elle longe sans cesse les barbelés et le no man’s land de la plage déserte et regarde fixement, longuement  l’autre rive,  Elle n’a qu’un désir : traverser l’étendue d’eau qui la sépare de sa mère. Mais les soldats, avec les fusils bien en vue sont toujours là pour rappeler que toute tentative serait vaine et suicidaire.
L’arrivée de la femme française du père de l’enfant qu’elle porte, devenue son amie et la seule personne qui s’intéresse à elle,  semble la sortir de son isolement, mais le départ précipité de celle-ci l’y replonge. Et quand on lui enlève sa bicyclette, ultime moyen d’échapper à l’étouffement et à la claustration, c’est comme si le piège se refermait sur elle, anéantissant tout espoir de libération.
Au-delà de l’ancrage de l’histoire du film dans l’Histoire, c’est-à-dire dans un contexte historique et géopolitique précis, ce qui nous émeut d’abord, c’est la portée humaine de ce portrait et ce parcours de femme et de la  situation absurde où la met cette frontière qui fait barrage aux aspirations humaines les plus naturelles. L’histoire de cette exilée,  ballotée entre les frontières et les hommes nous touche profondément parce qu’elle est universelle et advient dans tant de contrées dans le monde.Ses longues contemplations de l’autre rive, ses longs regards vers le lointain inaccessible sont ceux d’une héroïne de tragédie, harcelée par les coups du sort qui ne lui laisse aucune issue. La cinéaste a su créer l’atmosphère d’extrême tension propre au genre. D’abord par une écriture  efficace, épurée et « radicale » et par le choix d’un décor aussi dépouillé, la plage quasi déserte de Moulay Bousselham en basse saison, une vacuité égale à un huis-clos. Puis par la construction dramatique qui distille l’information et l’émotion suivant un crescendo et des climax séquentiels  bien réglés. Ensuite  avec les cadrages privilégiant les gros plans qui nous plongent dans les vies intérieures des personnages. Et aussi par le rythme, qui, quoique lent, est loin de nous ennuyer, grâce à l’alternance de longs et beaux plans-séquences et de scènes d’une grande intensité dramatique. Les autres personnages qui constituent le   microcosme dans lequel se meut Hénia entretiennent des rapports complexes et passionnés et des sentiments intenses dont l’évolution  nous tient en haleine. Les dialogues sont rares et sobres. Ce sont les regards   cadrés en longs et gros plans qui  rendent le plus compte des émotions des protagonistes. La technique, très bien maîtrisée,  aboutit à des images d’une très  grande beauté plastique. Ce qui   imprime  au  film une réelle charge poétique  et constitue, à notre sens,  une de ses   qualités majeures.
On est tenté de dire que le casting est aussi une des qualités du film. Tous les acteurs, sans exception, ont donné le meilleur d’eux-mêmes, d’une manière exceptionnelle, y compris ce qu’on a coutume d’appeler  les seconds rôles, comme l’excellent Nadif, en soldat des frontières proche de la famille, les très justes Nadia Niazi en fermière et marraine bienfaitrice de Hénia et Julia Gayet, l’épouse française, amie de Hénia.  Les interprètes, dits principaux, ont accompli un immense travail au vu de la complexité des rôles, des rapports et de leurs fluctuations. Tous ont été d’excellents acteurs de cinéma, devant une caméra très rapprochée.  L’actrice principale, Ghalia Benzaouia, d’une sensibilité rare et d’une extrême concentration,est bouleversante ;l’immense Aziz Fadili,  est phénoménal, en vieil homme acariâtre meurtri par la vie et Avishay Benazra, dont le talent explose dans un  rôle extrêmement difficile d’amant et de mari « crève l’écran ». Mais que peut donner le meilleur des castings sans une bonne direction d’acteurs? Et sans doute sans l’amour que porte un cinéaste à ses interprètes ? Narjiss Nejjar a déjà prouvé qu’elle savait trouver les interprètes de ses personnages. Et qu’elle excellait particulièrement dans le choix (la découverte ?) des actrices. La tendresse qu’elle leur porte est tellement sensible dans sa manière de les filmer et dans leur jeu que chaque rôle de femme de ses films fait date. Ainsi de Siham Assif dans “Les Yeux secs” et de Nadia Kounda dans “L’amante du Rif”, irrésistibles et inoubliables. Dans “Apatride”, la mise en valeur de l’actrice est servie par une focalisation qui plonge dans le flou tout ce qui l’entoure, les décors et les autres protagonistes.  La cinéaste a su concilier son  désir légitime de créer une œuvre de cinéma, c’est-à-dire artistique, et son projet  d’informer sur un drame national afin de lui éviter l’oubli. Ainsi, les scènes des soldats des deux camps, chantant, plaisantant et trinquant, ignorant les barbelés comme s’ils voulaient les faire disparaître  ou les tourner en ridicule, qui rappellent le contexte historique, sont parfaitement intégrées dans la trame narrative, ce qui dénote un travail scénaristique méticuleux.
Aussi est-on en droit d’exprimer des réserves sur la pertinence de la dernière séquence « imposée »au film, celle d’images « réelles » des mauvais traitements subis par les expulsés. Ce film exceptionnel n’avait pas besoin de faire-valoir médiatique. Heureusement qu’il  en existe deux versions. Je préfère celle où celui-ci, en tant que fiction, se suffit,  pour que la métaphore filmique garde toute sa puissance.L’impact, ainsi que le plaisir, restant  entiers sans le rajout documentaire,
Nous considérions déjà Narjiss Nejjar comme une cinéaste marocaine majeure. Non seulement par le nombre, la diversité et la qualité de ses réalisations (une trentaine, tous genres confondus), ou sa présence, qui nous fait honneur,  dans les Festivals internationaux comme Berlin ou Cannes, mais aussi, par son  renouvellement, continu et réussi, aussi bien dans la forme que dans le contenu de ses films.
Avec “Apatride”, elle a confirmé ce jugement en nous gratifiant d’une œuvre forte, belle et poétique et prouvé qu’elle avait sa place parmi les grands cinéastes. A l’instar de ceux-ci, elle a montré, loin de toute démagogie et en évitant la facilité et le prosaïsme du discours direct, que l’art et la culture sont les meilleurs ambassadeurs des bonnes causes.

 

Par Ahmed Fartat
Jeudi 14 Février 2019

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