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“Al Kafil” a bel et bien la vie dure

C’est loin d’être la révolution annoncée en Arabie Saoudite


60% des travailleurs étrangers sont toujours tenus de se soumettre à la tutelle d’un gérant

Depuis le 14 mars dernier, le système de kafala (parrainage des travailleurs étrangers) a été annulé en Arabie saoudite. Ainsi, tout travailleur étranger n’a désormais plus besoin de l'autorisation de son employeur pour changer d'emploi, pour voyager ou quitter définitivement le Royaume. Pour bénéficier du nouveau système, il suffit de justifier de l’exercice d’un emploi professionnel soumis au régime du travail et d’une expérience d’un an au minimum depuis son arrivée dans ce pays. En cas de rupture unilatérale de la relation de travail, le salarié étranger doit adresser, dans un délai de 90 jours, une notification électronique (préavis) à l’employeur. Pourtant, cette annulation tant attendue ne va pas profiter à tout le monde puisque 60% de la main d’œuvre étrangère est exclue des nouvelles mesures. «Il ne s’agit pas d’un changement du fond du système de kafala, mais plutôt de son appellation. En effet, la personne de kafil existe toujours. Il a seulement changé de nom pour devenir «un patron»», nous a indiqué Rabiaa El Hassan, journaliste marocaine résidente en Arabie Saoudite. Et de poursuivre : «Ceci d’autant plus que ce nouveau système ne concerne que les contrats de travail gérant la relation entre personnes morales et physiques. Autrement dit, seules les relations de travail entre une entreprise ou institution et un salarié sont régies par le nouveau système. Quant aux relations entre personnes physiques, elles sont toujours sous le régime du kafala ». En effet, ledit nouveau système exclut cinq catégories de professions des nouvelles mesures, à savoir les chauffeurs privés, les gardiens, les domestiques, les bergers et les jardiniers. Or, ces professions représentent un pourcentage important de travailleurs du secteur privé, ce qui réduit considérablement les bénéficiaires de l'initiative. En fait, l’Arabie saoudite compte 3,7 millions de travailleurs domestiques (soit près de 59% des travailleurs du secteur privé saoudien), selon Human Rights Watch et 800.000 chauffeurs privés. A noter que le pays emploie 6,5 millions de travailleurs étrangers, dont environ 6,27 millions travaillent dans le secteur privé, selon les dernières statistiques officielles saoudiennes. Qu’en est-il des Marocains qui travaillent en Arabie Saoudite, notamment les femmes de ménage dont plusieurs ont été victimes de maltraitance voire parfois de sévices physiques ou sexuels ou de travail forcé, y compris de trafic de personnes? «Pour les Marocains embauchés dans le cadre d’un contrat de travail avec une entreprise ou une institution saoudiennes, ces travailleurs n'auront plus besoin de l'autorisation de leur employeur pour changer d'emploi, voyager ou quitter définitivement le Royaume. C’est le cas, à titre d’exemple, des femmes embauchées dans des salons de coiffure ou des salles de sport. Ces deux lieux sont considérés comme des entreprises et passent sous le nouveau régime. Concernant les autres (femmes de ménage, babysitting, professeur privé…), la situation demeure identique à celle d’avant la mise en place du nouveau système. Ils ne peuvent entrer et travailler dans ce pays sans passer par l’intermédiation administrative du kafil ou garant. Lequel endosse la responsabilité légale de son employé pendant la durée du contrat », nous a expliqué notre source. Ces travailleurs sont appelés également dès leur arrivée de l’étranger à rendre leur passeport au kafil qui décide, comme bon lui semble, de l’endroit où son employé sera logé, de son lieu de travail, etc. Pire, ce kafil a droit à un pourcentage du salaire touché par le salarié migrant et peut céder ses employés, sans leur consentement, à d’autres kafils. Le migrant ne peut donc changer ni de travail, ni de logement, ni voyager sans l’accord de son kafil. Si l’ouvrier ose quitter son travail de sa propre initiative, il sera considéré comme déserteur et c’est à la police de le retrouver et de l’expulser. Parfois même, il ignore sa destination ou bien on la lui dissimule. Toute contestation, grève ou arrêt de travail sont considérés comme des actions illégales permettant l’intervention immédiate des forces de l’ordre pour casser le mouvement et obliger les grévistes à reprendre le travail ou bien les expulser vers leurs pays d’origine. Selon Rabiaa El Hassan, le Maroc approuve aujourd’hui peu les contrats de travail pour les femmes cherchant à travailler comme domestiques en Arabie saoudite. «Il désapprouve ce genre de migration de main-d’œuvre vers les pays du Golfe et les femmes qui optent pour ce genre de travail doivent assumer leur responsabilité en cas de problème. Aujourd’hui, le nombre de plaintes émanant des femmes de ménage a beaucoup diminué dernièrement. En fait, les services consulaires n’autorisent l’entrée qu’aux personnes disposant d’une véritable kafala. A noter que plusieurs femmes arrivent en Arabie Saoudite avec de faux kafala afin de chercher un mari», nous a-telle précisé. A rappeler que le système de la Kafala a déjà pris fin dans certains pays du Golfe comme c’est le cas au Qatar qui a annulé officiellement ce régime de régulation de la main-d’œuvre migrante et a octroyé à cette dernière la liberté de changer de travail à la fin du contrat qui la lie à son employeur. Une mesure déjà prise en 2009 par le Bahreïn. L’Arabie saoudite a dû passer par l’autorisation du transfert de la Kafala sans accord ni autorisation préalable du kafil mais dans trois cas seulement et l’interdiction de la confiscation des passeports des employés par les kafils sans leur accord. Des avancées déjà réalisées par le Koweït et les Emirats arabes unis qui ont procédé à la mise en place de diverses mesures en prévision de l’annulation complète de ce système considéré comme la survivance d’une coutume ancestrale en péninsule arabique. Un rapport d’Human Rights Watch publié en octobre 2014 et intitulé «Already Bought You» (Je vous ai acheté) et un autre d'Amnesty International publié en avril et intitulé «My Sleep is My Break» (Ma seule pause, c'est mon sommeil), ont mis en lumière des pratiques abusives à l'encontre des travailleurs domestiques, notamment aux Emirats arabes unis et au Qatar, parmi lesquelles la rétention de salaire, le refus d'accorder des périodes de repos, des charges de travail excessives, des privations de nourriture et l'enfermement sur les lieux de travail. Dans plusieurs cas, des travailleuses domestiques ont dénoncé des sévices physiques ou sexuels et affirmé avoir été placées dans des situations de travail forcé, y compris de trafic de personnes. 

Hassan Bentaleb
Lundi 29 Mars 2021

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